‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 34 sur 37 · L'HOROSCOPE · texte numérisé non relu

L'HOROSCOPE

Le dernier trimestre d'année scolaire passé à rÉtoile fut pour Le Gow une période de recueillement et de travail qui, tout en apaisant le tourment de son cœur, devait finir de Tarmer redoutablement pour cette orageuse vie parisienne où il allait prendre le rôle même dont s'intitule la monographie de sa jeunesse.

Peu après la reprise de ses études, certains prodromes d'anémie attribuée à la rapidité de sa croissance s'étant manifestés chez le jeune homme, on leva exceptionnellement pour lui l'étroite règle d'internat imposée aux élèves

ordinaires des classes de lettres. Sur l'avis du praticien de marine en retraite attaché à rétablissement, Othon, dans le but de calmer ses nerfs, de provoquer son appétit, d'enrayer en un mot un commencement de dépérissement physique, fut autorisé à faire tous les jours à l'extérieur une promenade d'hygiène ; et c'est particulièrement à ces sorties fréquentes qu'il dût de se lier intimement avec un de ses condisciples, externe des cours de Saint-Cyr, qui se nommait André Rafaël. Maintes fois déjà, depuis l'entrée de Rafaël à l'Étoile, les deux jeunes gens rapprochés un peu par le hasard, beaucoup par une propension mutuelle, avaient fait sur une foule d'objets l'échange de leurs impressions. Pendant le congé de Pâques, Le Gow, grâce à son aventure avec Edith Clénor, avait négligé les devoirs de l'amitié. Pas une seule fois, en dépit de sa promesse, il n'avait écrit à Rafaël. Mais dès qu'il se retrouva dans les cours de récréation, le premier bien qu'il en ressentit fut de revoir le camarade dont la conversation devait, en un champ plus large, remplacer celle de la princesse Véra. De trois ans plus âgé que Le Gow, Rafaël, élève d'une culture intellectuelle supérieure, déjà licencié eslettres, poussait à son ami de la classe de philosophie des (( colles » d'Ontologie et d'Histoire, et en recevait en échange des répétitions de

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mathématiques. Tandis qu'Othon devait passer vers la mi-août le second examen du baccalauréat, les épreuves orales du concours d'admission k Saint-Cyr ne devaient être subies par Rafaël que dans les premiers jours du mois de septembre. L'intention des jeunes gens était de ne pas se quitter avant cette dernière époque. Le contraste des physionomies des deux amis saisissait autant que celui de leurs caractères. Rafaël était Africain. Fils unique de colons français d'origine bourguignonne établis à Alger depuis la conquête, son être était tout imprégné des plus riches poésies de l'Orient. Très grand, d'une forme semblable à celle de l'Hercule Farnèse, il avait l'allure grave des hommes exceptionnellement forts. Tandis qu'une énigmatique froideur régnait habituellement sur le visage de lys d'Othon Le Gow, la belle figure de Rafaël, cuivrée comme celle des Arabes, trahissait l'incendie intime d'une âme que des pensées d'infini allaient bientôt pousser dans la carrière des explorateurs contemporains. Ses yeux d'un noir doré, qui avaient vu le Sahara et fixé en eux-mêmes le reflet des grandeurs du désert, illuminaient un front vaste, magnifique, le front des Christophe Colomb et des Alphonse d'Albuquerque. La puissante carrure de ses maxillaires inférieurs que devait un jour adoucir une barbe de patriarche, son nez aqui-

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lin légèrement fendu au bout, ses lèvres d'un rouge de grenade, épaisses mais d'un dessin pur, accusaient l'énergie superbe d'un tempérament bilioso-sanguin ; solide enveloppe d*un cœur sensible, intrépide, et d'un cerveau puissant. Tel était l'homme dont l'existence, sommairement indiquée ici, se retrouvera plus tard inséparable de celle du prince Baratine sous ce même ciel des tropiques dont le rêve hantait déjà leurs imaginations avides de merveilleux.

Actuellement Rafaël habitait, entre la pointe de Balaguier et les Sablettes, la villa des Tamaris qui appartenait à son oncle, l'amiral Bordelon, un des premiers colonisateurs de Madagascar. Tous les matins, avant le cours, Le Gow venait chercher son camarade k la villa et ils rentraient ensemble à l'Étoile. Le jeudi et le dimanche, jours où les cours étaient suspendus, leur promenade durait toute la matinée.

Hors de la rade de Toulon, non loin du cap Sicié, parmi les criques ombreuses découpées au fond du golfe des Sablettes, but habituel de leurs excursions, ils affectionnaient particulièrement celle qui, située en face de l'îlot granitique des Deux-SœarSy porte le nom doucement euphonique d'anse de Favannah. Qu'on se représente un petit bassin oblong, creusé assez avant dans le sol schisteux du rivage, et qu'un étroit goulet sépare de la grande mer du côté

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de Test. Autour des bords escarpés de Fanse, de gigantesques peupliers de la Caroline mêlent la moire argentée de leur fine écorce aux rougeâtres écailles des grands pins parasols que le reflet de l'eau chromatise de franges bleuâtres. Sous le dôme mouvant de ces magnifiques arbres qui par Tenchevêtrement de leurs branches arrêtent les rayons du soleil, des houx, des genêts parfumés émergent en groupes buissonneux au-dessus d'une mousse épaisse. Des tourterelles grises à collier noir font leur nid dans les arbustes ; et aux anfractuosités du roc que décorent d'arabesques les racines de quelques chênes-liège, se reposent des vols de mouettes venues de Corse ou d'Alger. Dès le printemps, Rafaël avait le premier découvert le site de Favannah, 1' « Anse aux Pigeons », ainsi qu'il la nommait; et il s'était empressé d'y conduire son ami, prétendant que lorsqu'il se trouvait allongé sur la mousse, sous la feuillée des frênes et des bouleaux, les calculs logarithmiques eux-mêmes n'étaient pas exempts de poésie. Dès qu'il sut le chemin de ce coin ignoré, demeure possible de néréides et de sirènes où le feuillage et l'onde aux teintes confondues défieraient Tarc-en-ciel des pinceaux de Claude Monet, Le Gow le préféra à tous les autres points de la côte. Tantôt seul, tantôt en compagnie de Rafaël, il y vint se rappeler quel-

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quefois Edith, mais plus souvent méditer sur l'avenir, le stimulant par excellence des imaginations puissantes, et écouter les chants de son âme s'ouvrant de plus en plus au sens du beau tandis qu'il contemplait la mer dont l'horizon lui semblait plus lointain, plus profond, plus inaccessible, aperçu sous la voûte que formait à l'extrémité du bassin le branchage des peupliers, fléchi comme celui des saules par l'aimant des eaux. Par les plus chaudes matinées d'été, Rafaël dont le yachting était le sport favori, prenait pour aller à Favannah un canot à voile aux Sablettes. Ce trajet entre l'azur céleste et l'indigo du golfe représentait alors aux deux amis un voyage à quelque pays de fées. Comme c'était le temps des évolutions de l'escadre, il leur arrivait parfois de voir devant eux, à quelques encablures de leur barque, les navires de guerre défilant pavoises en ligne de combat au large des promontoires. Ce spectacle toujours imposant avait le don d'exciter anormalement leur enthousiasme. Ce qu'il y avait de chauvin dans leur cœur se réveillait à l'aspect des plis flottants des grandes oriflammes qui, faisant des signaux, semblaient inscrire pour eux des prophéties sur le fond du ciel. L'image de la patrie se dressait vivante à leurs yeux, parée pour le triomphe de quelque croisade nouvelle ; et se regardant l'un l'autre, ils poussaient en-

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semble des hourrahs de toute la force de leurs poumons — ils n'auraient pas su dire pourquoi? mais ils se comprenaient admirablement. Le souffle de leur commune vocation passait brusquement sur eux, resserrant les liens de leur amitié.

Rafaël surtout s'enflammait dans ces moments à parler de projets plus démesurés les uns que les autres, de colonisation, de voyages, d'expéditions lointaines. Il se plaisait à redire qu'il ne désirait entrer à Saint-Cyr que pour en sortir dans l'infanterie de marine, le seul corps oii il eût la chance de faire campagne et d'arriver vite à un haut commandement. La conversation de Rafaël ressemblait ainsi à un volcan d'idées nobles. Le Gow qui d'une ambition moins vaste mais plus précise ne se voyait encore qu'officier de cavalerie, admirait religieusement la fougue de son ami dont l'éloquence découvrant de merveilleux horizons lui jalonnait la route à suivre. Il en oubUait Edith et ne ressentait plus d'autre fièvre que celle de l'examen dont la date approchait. En même temps qu'une généreuse émulation, Le Gow avait trouvé dans l'amitié de son condisciple le meilleur des soulagements à son affliction récente. Rafaël était une de ces natures appelées à vivre, sans jamais déchoir, dans les régions, inaccessibles aux autres, d'un suprême idéal et qui, par cela même, demeurent chastes

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jusqu'à leur fin. Placé par Texception de son tempérament sur le terrain neutre où la grâce de la piété est d'ordinaire la seule force capable de maintenir l'homme, il jugeait du mouvement des passions avec une divination de prêtre ; et loin de condamner les sentiments de son ami, il avait pour en excuser le désordre une indulgence d'apôtre convertissant les pécheurs. Si, en matière de religion, le prince Baratine était devenu sceptique et admettait tout juste en philosophie le principe du déisme, Rafaël, au contraire, avait la même foi chrétienne que Christophe Colomb et, aussi, une croyance inébranlable non plus à la découverte mais à la formation d'un monde nouveau où devait selon lui se retrouver, unis hors de leur pays d'origine, l'élite des fils de race latine trop divisés chez eux par l'anarchie de leurs opinions sociologiques.

Sous la précieuse influence des commentaires qu'avec la séduction de parole d'un Saint Augustin Rafaël faisait sur l'amour, le cœur de Le Gow, auquel la princesse Véra avait déjà appliqué le fer rouge de sa raison doctrinale, évolua de plus en plus vers le platonisme.

Astreint au labeur pressé de la revue générale des matières d'examen, le jeune homme ne sortait de cette prison de l'esprit que pour se reposer au sein de ces célestes brumes doucement

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colorées de l'idéal que, suivant Aristote, la lumière crue des réalités terrestres ne dissipe que trop tôt. Encore plus qu'auparavant, la proximité de la mer et les splendeurs d'une nature qu'il ne devait presque nulle part retrouver aussi fascinante, le forcèrent à goûter supérieurement le charme de la rêverie, bientôt pour lui habitude invincible qui est, peut-on dire, le premier bonheur donné à l'homme sans conditions, le seul au moins qu'on ne perde pas puisqu'il est une illusion sans cesse renaissante des cendres même de ses mille objets. A la fin, il avait pris en dégoût le fait matériel d'aimer. La femme dont les formes voluptueusement accusées, comme en ces songes décevants impurement soufflés à Faust par Méphistophélès, avaient tant provoqué l'éréthisme de ses sens, il ne la voyait plus qu'en sylphide naissant de l'écume des vagues ou du calice des fleurs, dans les lueurs de l'aurore ou les voiles du crépuscule, toujours à travers un prisme qui lui en masquait la redoutable nudité.

Par les beaux jours, lorsqu'avant d'éteindre le soir la lampe de sa cellule, il jetait un coup d'œil sur la grande rade qu'on découvrait de sa fenêtre jusqu'aux îles d'Hyères, il lui arrivait de prêter l'oreille à des voix de marins ou d'ouvriers du port, chantant des airs familiers au peuple de la Provence, tels que les cavatines

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des Gardes de la Reine, le duo de Mireille, quelque romance du Trouvère ou des Dragons de Villars. Malgré leur banalité, ces chants entendus par les nuits veloutées où le firmament réfléchi dans l'immensité d'une eau sans rides semble reposer au fond de la mer comme un tapis de soie bleu-noire brodé d'or, l'agitaient d'un frémissement délicieux d'où naissaient dans sa pensée une foule d'images féminines toutes remplies des grâces les plus chimériques. Dans ces naïfs poèmes de l'amour des humbles dont l'expression trompait le souvenir de sa douleur, Othon s'enivrait d'une émotion mystérieuse; sublimée à travers son extase, la voix humaine devenait pour lui l'interprète irréel de suaves allégories. C'est ainsi qu'il se réfugiait en une île de songes fortifiée de récifs d'ivoire dont la proue fleurie des barques de Cythère ne pouvait approcher. D'autres fois, si un temps pluvieux l'avait empêché de sortir, rien ne lui plaisait plus que de passer ses heures de récréations dans les galeries du Musée scolaire. Là c'étaient d'autres visions qui le transportaient. Parmi les reproductions des tableaux de toutes les écoles, son regard allait à ces immortelles figures de femmes qui sont l'histoire la plus éloquente à la fois de l'amour et de l'art : Lucrèce Borgia, la Joconde, Beatrix Genci, les maîtresses du Titien, Diane de Poitiers, Marie

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Stuart ; puis les princesses de Rigault, les marquises de Largillière, la Pompadour, Marie- Antoinette, Chariotte Corday, M"' Tallien et M™' Récamier. Aux traits de la fugitive Edith, son imagination s'ingéniait à prêter tour à tour la parure de ces héroïnes de la passion ; et c'est ainsi qu'incessamment il transformait le visage et la pose de la première femme aimée en une image changeante où venaient se fondre tous les modèles de la plus artistique beauté.

Lorsqu'il eut passé ses examens avec l'assurance de succès qui lui était habituelle, Le Gow, au lieu de rejoindre tout de suite sa mère à Paris, demeura auprès de Rafaël jusqu'à ce que celui-ci, admissible depuis déjà un mois au concours de Saint-Cyr, eût subi les épreuves orales. L'amiral Bordelon ayant insisté pour qu'il acceptât l'hospitalité de la villa des Tamaris, le prince prolongea ainsi de quelques semaines son séjour sur ce rivage méditerranéen qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à quitter et auquel il désirait au moins ne dire adieu que le plus tard possible, l'intention de la princesse

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Baratine étant de reprendre son fils près d'elle et de lui faire passer comme externe d'un lycée de Paris le temps de préparation aux examens de l'Ecole militaire.

Ce commencement de ses grandes vacances fut pour Le Gow un enchantement ; et il n'y aurait pas lieu d'en parler si un incident original n'était venu dans le même temps signifier aux années qui allaient suivre le sens de leur prodigieuse agitation.

L'adolescent avait maintenant vaincu son anémie ; de l'objet perdu du premier amour, il ne gardait plus qu'un souvenir sans regrets; aucun caprice ne le troublait ; il se sentait de plus en plus homme, et sa brillante réussite au second baccalauréat lui faisait jeter sur l'avenir uii coup d'œilplus réfléchi, plus profond. Il n'appartient vraiment qu'aux grands hommes en herbe de se préoccuper de bonne heure de leur destinée en vue de déterminer d'avance, ainsi que le firent par exemple Richelieu et Napoléon, leur part d'influence sur les choses de leur temps. Tandis qu'à dix-huit ans l'homme ordinaire qui ne sait pas exactement quelle voie il doit suivre attend pour se décider un efiet des circonstances, l'ambitieux s'apprête déjà à forcer ces mêmes circonstances à se produire en faveur des projets qu'il médite.

Dès les premières années qui suivirent notre

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lamentable faillite de 1870, Rafaël et Le Gow avaient manifesté tout enfants Tégal désir d'être un jour soldats ; mais les raisons de leurs mêmes tendances étaient chez chacun toutes différentes. Lorque Le Gow entêté à ne pas viser de profession libérale décida, contrairement à l'avis de ses professeurs, qu'il se présenterait au concours de Saint-Cyr de préférence à celui de l'Ecole polytechnique, cette résolution prenait sa source dans l'influence et les conseils de la princesse Baratine qui voulait son fils soldat, par tradition, par orgueil familial et aussi — il n'y a pas à le cacher — pour Textériorité brillante d'une carrière qui procure à nombre de ses élus des occasions de mariage avantageux* Au fond, ce furent à la fois l'instinct et l'atavisme qui, bien plus que le raisonnement, poussèrent le prince au métier des armes. S'il eut réfléchi plus profondément, avec les idées de sociologie qui, dès qu'il aurait pénétré au cœur de la vie parisienne, devaient devenir une de ses plus ardentes préoccupations. Le Gow ne se serait jamais fait soldat. Une sorte de destinée inéluctable, le fatum des anciens, le menait, lui laissant ignorer l'avenir que lui préparait un état qui ne satisfaisait pour l'instant que des désirs limités. — « Je serai au moins général? » se disait-il; il était sûr, en effet, d'arriver à ce grade, aujourd'hui que pullulent les gêné-

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raux pour rire du temps de paix; mais il ne voyait guère ni plus loin, ni plus haut. Son esprit n'était pas encore ouvert aux ambitions transcendantes qui allaient le hanter aussitôt qu'il aurait pris contact avec Paris et ses fièvres. Rafaël au contraire, moins orgueilleux que son ami, avait la vocation plus sincère, non du métier des armes proprement dit, mais de l'apostolat du chef fait pour conduire les destinées d'une multitude. Si sa nature rêveuse n'eut trop longtemps rendu difficile à son intellect la compréhension des mathématiques, il se serait voué à la marine. Il considérait la marine et l'agriculture, ces deux fondements de la colonisation, comme les carrières les plus nobles et les plus désirables ; et n'ayant pu être marin, il tournait la difficulté en entrant à Saint-Cyr, ce qui lui donnait accès dans l'armée coloniale. Mais il ne rêvait pas plus de devenir général que simple capitaine, et n'avait aucun souci du galon. Ce qu'il voulait, c'était doubler, tripler la France sur un autre continent que la vieille Europe, moyen unique selon lui de la régénérer. Cette ambition n'était-elle pas digne d'un cœur de héros et de pape? En résumé, si Le Gow aspirait par tempérament à une domination quelconque pour l'unique et âpre plaisir de commander à autrui, Rafaël, lui, ne pensait qu'à faire, sa vie durant, le plus de bien pos-

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sible, sans autre satisfaction que celle du devoir grandement accompli. Cette divergence de leurs caractères se reproduisant dans leurs idées, amenait souvent entre les deux condisciples des discussions d'un intérêt palpitant; et c'était ordinairement Tanse de Favannah qui servait de théâtre discret à ces amicales controverses.

L'avant-veille de leur départ pour Marseille 011, après l'examen de Rafaël, ils devaient se séparer, les deux amis projetèrent de faire une dernière fois le tour de la presqu'île Gépet et de doubler au soleil levant les mornes du cap Sicié. Pour Le Gow principalement cette journée devait être la fête des adieux à la Côte-d'Azur, confident aimé du trouble de son âme touchée par les premières sensations fortes de la vie. Levés de grand matin, les jeunes gens traversèrent d'abord la rade du Lazaret jusqu'aux moelleuses rives sommeillantes de la baie de Saint- Georges. De là, ils gravirent les pentes boisées qui mènent au monument de La Touche-Tréville et ils s'arrêtèrent.

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Sous les feux blancs du soleil à peine émergeant de Thorizon, la rade avec les vapeurs diaphanes qui caressaient le poli de sa surface ressemblait à une nappe d'argent fraîchement coulé. Un instant ils attendirent que ces ombres légères fussent évaporées, et alors leur apparut le panorama méditerranéen tout empreint de la magnificence qui jadis inspira et la plume d'Ovide et le pinceau du Guide. Les îles d'Hyères, les étangs de Gien, les falaises de Carqueirane, le port, et, au delà de Tisthme de La Seyne, les molles et gracieuses échancrures de la côte jusqu'au bec d'aigle de La Giotat se déployèrent comme une toile de féerie descendant des frises d'albâtre de l'Esterel. Le ciel se découvrit, jetant sur la mer dont l'émeraude devint saphir le manteau de son reflet ; et sur le fond de l'horizon les nuées qui, repoussées par la lumière, s'éparpillaient ainsi que de longues chevelures aux nuances de cuivre, se changèrent bientôt en une multitude de cirrus moutonnants, ténus et floconneux comme des lioupes de satin blanc saupoudrées de rose.

«Ahl que les anciens avaient raison d'appeler cette merveille mare nostrum, notre mer, s'écria Rafaël.

— Oui, mais la merveille m'écrase; je ne puis en embrasser l'étendue! dit Le Gow.

— C'est que tu as trop d'orgueil, Othon! Ne

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lis pas tant Byron, Chateaubriand et Gœthe.

Quand tu cesseras d'incarner Lara, René, Childe-Harold ou Werther, tu seras plus calme.

— Depuis longtemps je ne lis plus l'histoire de ces fantômes. J'ai commencé les Scènes de la Vie parisienne de Balzac, le plus puissant penseur sinon le plus grand écrivain du siècle ; et, malgré l'insipide médiocrité de notre temps, Paris m'attire autrement que cette mer où pèlerina le seigneur Harold.

— Tu n'aimes donc plus la mer?

— Si. Mais nous sommes au bout du monde sur ses bords. La comédie humaine dont les grands premiers rôles nous sont peut-être dévolus ne se joue pas ici. A Paris, je retrouverai là Méditerranée dans un paysage de Claude Lorrain ou de Joseph Vernet. 11 est temps de m'y rendre.

— Ton désir m'effraye, OthonI Ce que tu appelles le bout du monde n'est que le fossé qui nous sépare d'un monde nouveau, l'Afrique, notre belle Afrique qui m'attend et où, bientôt, j'irai. Le Paris que tu aimes me fait horreur. Je ne connais point la métropole dont Monte- Carlo où tu as tant souffert me semble être une des malsaines colonies; j'ai l'idée cependant que c'est un monstre qui dévore le plus pur de chaque génération. Aussi, n'y vivrai-je jamais I

— Tu y prendras goût pendant ton séjour à Saint-Cyr.

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— Non. Les années d'école militaire seront mon stage à Sparte. Je ne ferai que traverser Paris. Après, j^ retournerai dans ma chère Algérie et, plus loin, dans le Sud. A moi le Sud I

— A moi l'empire du Nord I

— Nous nous séparerons donc ; mais tu me rejoindras tôt ou tard lorsque Paris t'aura désabusé ?

— J'en doute?

— J'en suis sûr. Si tu veux, nous profiterons après-demain de notre passage à Marseille pour aller consulter à ce sujet l'oracle de la Sainte- Baume.

— Tu as foi en ces sottises ?

— C'est tout ce que j'ai de païen dans l'esprit.

— Eh bien, nous irons à la Sainte-Baume.

C'est là, dit-on, que l'amoureuse Madeleine a expié ses heures de volupté. La sibylle qui a hérité de sa retraite me dira peut-être les destinées de mon cœur? »

Ainsi se décida entre eux cette excursion singulière qui montre assez la part de mysticisme qu'en plein règne des doctrines positivistes apportaient dans leurs aspirations deux jeunes hommes de la fin du siècle. Après leur grave causerie, ils descendirent vers la batterie de Saint-Elme en prenant sur le versant occidental de la presqu'île Cépet le sentier des hommes de

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la douane, qae Ton appelle, tant il est difficile et abrupt, le chemin des Abîmes.

La matinée était une des plus belles de cette fin d'été. Au haut des petits promontoires qu'ils contournaient, les promeneurs s'arrêtaient de temps à autre pour reprendre haleine ou échanger quelques réflexions. Un vent doux qui commençait à blanchir le flot à peine mouvant leur apportait, comme une plainte perdue à travers l'espace, le tintement de cloches du petit sanctuaire de Notre-Dame des Anges dont la nef et les absidioles se dressaient en face d'eux au faîte du cap Sicié, blanc diadème posé sur la sombre chevelure des pins.

Derrière la presqu'île un roulement intermittent ponctuait de sa basse la symphonie méditerranéenne qui s'éveillait crescendo avec le jour ; c'était le tir du canon au polygone du fort Lamalgue. Tantôt Rafaël et Le Gow écoutaient l'universelle harmonie; tantôt de leurs yeux également perçants ils sondaient l'immensité des vagues où des barques de pêche aux focs étincelants louvoyaient et viraient suivant le rhumb nord-nord-ouest, disparaissant et reparaissant à la pointe des caps. Mais seul Rafaël participait de toute son âme à ce poème de sons et de couleurs ; la pensée de Le Gow semblait loin ; la vision de l'océan parisien avec sa clameur formidable éblouissait son imagination

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surexcitée par les lectures balzaciennes, et réfléchissant à la proposition de son ami il se sentait de plus en plus curieux de savoir ce que dirait Toracle de la Sainte-Baume. Pour le rappeler à la douceur du jour présent, Rafaël lui adressa encore la parole :

(( Entends-tu la prière des cloches? lui dit-il. Comme une voix de prima-donna elle domine pure le chœur troublé des vagues. Elle prédit peut-être la destinée que je me souhaite.

— C'est la voix du canon qui me prédit la mienne, Rafaël. Tu es un contemplatif, tu ne seras jamais un belliqueux. En ce moment mon cerveau est rempli du bruit d'une foule qui se bat. Ma place est marquée dans la mêlée; mon cœur en brûle. Aujourd'hui je dis adieu pour toujours à ces pâles horizons ; leur douceur ne me tente plus.

— Crains de dire adieu au bonheur I

— Quelle vaine conception t'en fais-tu, Rafaël ? Tu es prêt à t'exiler chez des peuples sauvages. Moi, j'opte pour les pays civilisés. Je veux goûter toutes les sensations nouvelles qui me sont révélées. J'emporte en moi assez d'idéal pour toujours me maintenir au-dessus des choses viles.

— C'est justement pour apporter la civilisation aux peuples que tu traites de sauvages sans les connaître que j'irai vivre dans leur pays

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vierge. Mon seul regret sera de perdre ton amitié par mon éloignement.

— Si nous prenons des chemins différents, pourquoi craindre que j'oublie ton affection de frère aîné? Quelquefois je t'appellerai, je te ferai un signe, tu me répondras... »

Et comme, en écoutant son ami, Rafaël paraissait quand même livré à quelque triste pressentiment :

(( Rentrons maintenant, dit Le Gow, le soleil devient trop chaud. »

Le surlendemain, après avoir, avec des larmes de regret, embrassé leurs maîtres, ces bons religieux à qui ils devaient, toute leur vie, rester redevables de l'éducation la plus choisie qui se puisse concevoir pour former en vue des temps nouveaux des caractères supérieurs, les deux élèves partaient pour Marseille. L'examen de Rafaël terminé, ils se rendirent, ainsi qu'ils se l'étaient promis, aux gorges de la Sainte-Baume dont le site rappelle la fontaine de Vaucluse.

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Après avoir passé la nuit à Saint-Maximin, ils arrivèrent à l'aurore près de la fameuse grotte ; et de r étroit plateau où s'élève la chapelle de Saint-Pilon, ils furent témoins de l'inoubliable spectacle du soleil levant, tel que l'a génialement rendu Claude Lorrain dans le paysage de sa Madeleine au Désert.

Des rayons d'une indicible douceur frisaient de teintes polychromes la crête sourcilleuse des rocs, faisant briller plus bas aux flancs de la vallée, sur la masse déclive des bois de noyers et de hêtres, les premières rouilles de l'automne. Descendu jusqu'au bord de l'excavation spacieuse où la légende veut que Marie-Madeleine ait austèrement vécu ses derniers ans, Le Gow aperçut, assise sous un berceau de lianes, une jeune fille au teint hâlé, aux grands yeux pers, que son cotillon jaune et rouge et ses bas azurés faisaient ressemblera une bergère des Abruzzes. Au-dessus d'elle et à ses pieds, dans les crevasses du ravin, quelques chèvres cabriolaient. Elle se leva à l'approche du jeune homme et demanda s'il n'aurait pas besoin d'une torche pour visiter la grotte.

(( Volontiers. Mais c'est la sorcière que nous désirons voir, » répondit Othon, que Rafaël rejoignait à ce moment. « Où est-elle .►^

— Voilà le trou où elle prépare ses sorts, » fit la bergère en indiquant de son bâton une

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porte de bois qui fermait un caveau au bout d'une rigole. (( Mais elle n'est pas là, je vais l'appeler. »

Et aussitôt un cri guttural retentit, auquel, de toutes parts, répondirent mille autres cris plus faibles, pareils à des voix d'êtres qui, murés dans le roc, eussent été brusquement tirés d'un sommeil de mort. Frappés par le lugubre de ces échos, Rafaël et Le Gow attendirent dans un silence que la solitude rendait imposant ; et bientôt, par la même sente qu'ils venaient de suivre, descendit vers eux une femme encore jeune, aux cheveux roux épars sur des épaules demi-nues, négligemment enveloppée d'un manteau du même bleu vif dont le Corrège aima parer sa Madeleine repentie. A l'aspect de cette créature étrange aux mouvements agiles, à la peau blanche, aux lèvres carminées, les jeunes gens subirent comme un charme.

(( Je vous attendais, » leur dit-elle d'une voix chantante, en les saluant d'un air familier comme si elle les eût connus depuis longtemps. « Jupiter a brillé cette nuit de trois feux différents. Mais, vous n'êtes que deux ? Pour qui donc a lui la troisième flamme?

— Savez-vous qui nous sommes? demanda Rafaël.

— Tes yeux ont-ils jamais caché à une voyante telle que moi le feu qu'ils dérobèrent

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au ciel des tropiques? et ce front, dit-elle, en désignant Le Gow, ne marque-t-il pas assez la fusion de deux races qui seront un jour les maîtresses du monde?... Il y a bien des plis intérieurs à ce front; le mystère m'en épouvante, » ajouta-t-elle tout bas en se dirigeant vers la porte qu'elle invita ses visiteurs à franchir.

Avant de pénétrer dans le caveau, les deux amis s'entre-regardèrent comme pour se communiquer le quelque chose d'indéfinissable qui les oppressait devant ce premier témoignage du don de seconde vue. A leur curiosité d'interroger davantage la sybille se mêlait maintenant de l'anxiété. Allait-elle vraiment débrouiller le chaos de leurs aspirations? Le scepticisme de Le Gow en était tout ébranlé, et le prince se laissait envahir, autant que son ami, par le même trouble que causerait l'attente de la chute d'un mur qui cèle de dramatiques arcanes. Le fantastique entassement de roches qui faisait de ces gorges un paysage sans horizon ne contribuait pas peu à donner aux jeunes gens l'illusion d'une exploration dantesque au seuil des limbes. La bergère et ses chèvres avaient disparu. Les deux hommes restaient bien seuls. Le vide insondable de l'abîme, les teintes violacées de ses parois dues à la dégradation progressive de la lumière le long des gigantesques arêtes de roc d'une effrayante verticalité, l'immobilité des

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arbres, un silence sépulcral, tout les enveloppait de surnaturel.

« Venez I leur cria la femme, je vais me livrer à l'esprit. »

Et à cet appel ils passèrent le seuil de Fantre. Deux lampes de cuivre, de modèle assyrien, en éclairaient la voûte d'où pendaient quelques stalactites de topaze. Sur un lit taillé dans la pierre, que recouvrait une soyeuse peau de Boukhara, la femme s'était à demi allongée, les pieds nus, le buste et la tête gracieusement soutenus sur les coudes, la splendeur de la gorge révélée sous la draperie bleue que croisait une fibule d'argent. Près d'elle était un crâne blanchi, et, sous ses yeux, un livre en parchemin aux pages noircies d'hiéroglyphes.

(( Ton nom? demanda Le Gow à peine entré, ému et enchanté par cette fidèle copie vivante de la perle du musée de Dresde.

— Tamara, répondit la femme.

— Ton pays?

— Un Aoul* du Darial sur le Terek.

— Elle a bien la beauté des Géorgiennes, observa Rafaël. C'est sans doute une sorte de folie qui la tient éloignée du monde, où ses charmes ne seraient point dédaignés. Qu'en distu, Othon?

* Nom des villages du Caucase russe.

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— Dans mon enfance j'ai connu Lermontoff, »

poursuivit la sorcière, comme pour répondre à la remarque de Rafaël. « N as-tu pas lu Démon, prince ? Démon, c'est moi ! »

De plus en plus intrigués, les jeunes gens, oubliant l'objet de leur visite, allaient demander à Tamara le récit du poème que devait être sa vie énigmatique depuis qu'elle avait quitté les bords sauvages du Terek, lorsqu'ils s'aperçurent que la prophétesse tombait dans l'état d'hallucination des somnambules. De ses lèvres sibilantes s'échappaient un flot de paroles inintelligibles, et, au-dessous de ses larges paupières fermées, ses cils noirs, d'une longueur excessive, faisaient tache sur son visage devenu exsangue. Soudain elle se leva, dévêtant son torse qui se magnifia de la coloration des topazes ; du choc de deux pierres elle alluma des brindilles de bois sec, jeta sur ce feu quelques grains de cinname dont le parfum emplit rapidement le caveau ; puis elle se recoucha sur le ventre, le buste toujours droit, dans la pose du Sphinx, les seins pointés comme des lances, les cheveux ondulant sous un souffle invisible, tels des serpents entrelacés sur la tête d'une Érinnye. Dans les coins souterrains, échappées de l'odorant brasier, des flammeroles grimaçaient. Rafaël distingua alors, peint en rouge sur la surface lisse du roc, un planisphère céleste où

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les astres lui semblèrent animés de mouvements giratoires dont l'ensemble simulait la gravitation de notre système planétaire ; il voulut indiquer ce phénomène à son ami, il n'en eut pas le temps ; une invincible lourdeur s'étant emparée de sa tête et de ses membres, il fut obligé de s'asseoir à terre ; et tandis que perdant de plus en plus conscience de ses sens il regardait Le Gow qui ayant plus tôt que lui cédé comme au pouvoir d'un mystérieux narcotique s'était accroupi dans un coin, les yeux rivés sur le front lumineux de Tamara, il entendit ce discours d'oracle :

« A des intervalles de moins d'un lustre, trois hommes sont nés sous l'influence du soleil : le premier avec le parrainage de Saturne, le second avec celui de Jupiter, le troisième avec ceux de Vénus et de Mars réunis. Leur avenir n'est pas encore écrit ; il est entre leurs mains s'ils écoutent ma voix maternelle, car les fils du Soleil naissent libres ; eux seuls sont les arbitres des destinées des autres êtres qu'ils ont fatalement le devoir de gouverner. Cependant, avant que l'Astre-Dieu ait' relui ce soir sur l'hémisphère austral, trois étoiles s'allumeront : une au nadir toute blanche et sans tache: deux au zénith, l'une de pourpre et d'or; l'autre, de pourpre seule, disparaîtra de l'horizon la dernière, toutes les trois ayant fait route vers l'oc-

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cident. La plus brillante de toutes par le mélange de ses couleurs aura longtemps une marche vacillante et sans but, tant que Vénus en disputera à Mars la conduite. Aussi, Dieu seul sait-il si, avant le terme fixé, elle ne périra pas dans les tempêtes de Féther infini où vivent les astres...

— Je reconnais ma destinée, interrompit Le Gow en se dressant l'œil enflammé devant la pythonisse toujours calme. Dis-la-moi tout entière?

— Que veux-tu? fit la magicienne, être célèbre ou être aimé? Choisis 1

— Les deux ou la mort I clama le prince.

— Soit, reprit Tamara; mais tu ne seras jamais Fun et l'autre à la fois ; et ta célébrité ne commencera que le jour où tu cesseras pour jamais d'être aimé et d'aimer toi-même. »

A peine avait-elle dit, qu'un bruit souterrain ébranla le sol de cet atrium de l'Érèbe; les lampes s'éteignirent et les deux catéchumènes de l'occultisme, dégrisés par un vif courant d'air, se retrouvèrent seuls dans le caveau dont la porte s'était rouverte. Un chant plaintif s'entendait au dehors ; ils sortirent et aperçurent la bergère assise à la même place que tout à l'heure, ses chèvres broutant les mêmes ronces. Ils voulurent l'interroger, elle ne répondit pas, la poursuivre?... elle éclata de rire, sauta près-

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tement sur ses pieds et se perdit dans les pro fondeurs de la grotte. . .

Maintenant les ténèbres des gorges étaient à peu près dissipées; des filets de lumière coulaient jusqu'au lit desséché du torrent qui marque le fond du gouffre, et sous le zéphir murmurant le feuillage des trembles s'animait. Encore troublés et frissonnants, Rafaël et Le Gow remontèrent le plus rapidement qu'ils purent le chemin anfractueux de la chapelle de Saint-Pilon. En débouchant sur le plateau et revoyant le soleil de midi inonder de ses coruscations les arbres, les prairies et les clochers de lointains villages, tout blancs sur l'horizon bleu, ils revinrent aux sensations de la vie normale. Partout se manifestaient les mouvements d'une nature heureuse de vivre, saisissant contraste avec la désolation cachée de l'abîme tout proche. Du nord vers le sud des bandes d'oiseaux émigrants traversaient l'espace, pointillement de taches grises sur la neigeuse fourrure de gros nimbus. Sous bois, les larges feuilles jaunies des châtaigniers couraient capricieusement, faisant entendre un froufrou de satin qui chassait des lapereaux du gîte. Et sur la lisière que suivaient les touristes pour revenir à Saint-Maximin, entre la verdâtre petite église aux murs disjoints et une jolie ferme au toit rouge panaché de fumée d'où partaient des

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roucoulements de pigeons et des gloussements de poules, un pacage étendait la rousseur de son foin coupé où, excités par le jappement des chiens, des taureaux bondissaient autour de leurs génisses qui, le mufle luisant, levé vers le soleil, saluaient de meuglements joyeux la douceur du jour et la beauté grasse du paysage chaud et velouté comme une toile de Cazin.

Le lendemain, en se disant adieu, Rafaël et Le Gow se demandaient encore s'ils n'avaient pas été le jouet d'un même songe. Leurs mémoires troublées ne pouvaient reconstituer la parabole astrologique de l'oracle.

(( Tamara aurait dû nous dire si tu es reçu à Saint-Cyr? fit Le Gow en serrant les mains de Rafaël; mais tu l'es, j'en réponds, d'après ce que j'ai entendu de ton examen. Donc, au revoir et à bientôt I »

Pendant deux ans encore les amis devaient se revoir ; mais, selon l'affirmation de la voyante de la Sainte-Baume, le chapitre principal de leurs existences respectives venait de commencer le jour où ils avaient quitté ensemble la contrée bénie où s'étaient écoulées la fin de leur enfance et les toutes premières années de leur jeunesse, les seules pures, les seules heureuses complètement.

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