II
On comprend maintenant quelle révolution se fît dans Tâme expectante de Don Juan lorsque, le soir de cette journée toute remplie d'excitants présages, Baratine reconnut dans Bianca Girgenti — c'est-à-dire Jania Carminé — au bal des Fano, l'original de la Jeune Fille au miroir. En arrêt depuis la mort de Claire de Chamarande, la destinée du prince allait rétrograder d'un bond de tout le chemin parcouru depuis l'adolescence.
Le lendemain de cette fête des Fano, qui devait jusqu'à la fin de l'hiver défrayer la chronique mondaine de huit départements en même temps que les potins de leur capitale, les Bur digaliens apprenaient qu'après avoir résiUé ses engagements, Bianca Girgenti avait, furtivement pour ainsi dire, quitté leur ville. Rien n'expliquait ce départ si brusque, et aucun des commentaires qu'il souleva n'approchait de la vérité.
* C'est ici le lieu de se reporter au Prologue placé en tête de V Éducation d*nn Contemporain, premier volume du Noavean Don Juan.
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Pendant le souper où Baratine avait été placé par Olympe Fano à côté de la cantatrice, il n'avait pas échappé à Carminé, bien qu'il fût relégué à une autre table, que sa fille avait pour voisin immédiat un militaire à qui Tuniforme seyait remarquablement. Confiant dans l'invulnérabilité de Jania, éminemment dressée à repousser avec esprit les tentatives de flirt les plus astucieuses, il ne prit pas d'abord ombrage de ce fait. Mais, plus tard, poussé par son instinct d'artiste à observer l'exceptionnelle physionomie du jeune homme, dont dans sa carrière de peintre il avait rarement vu l'équivalente en beauté et en noblesse autant qu'en expression d'intelligence, il s'était demandé à quoi ce « petit » officier — qui avait, il est vrai, une plus belle tête que Bonaparte — devait le privilège de remplir maintenant auprès dé Jania le rôle de cavalier servant dont, au début, s'était chargé le grave Cuthbert Fano.
Cette idée le tourmentant, il s'était empressé de joindre dès la fin du souper le baron Olympe, afin d'en obtenir l'information désirée. Pensant flatter la vanité du questionneur, alors qu'il ne satisfaisait que la sienne propre, le banquier avait aussitôt énoncé avec force r engorgements, les titres et qualités du lieutenant de dragons. En entendant le nom de Baratine, de l'histoire duquel il avait ouï, tant à Vienne qu'à Paris en
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sa qualité de cosmopoUte, une version grossie et déformée, le père jaloux, après un sursaut qui laissa le baron Olympe interdit, s'était éclipsé à la recherche de Jania. Il avait mis quelque temps à découvrir l'endroit écarté où le prince avait conduit la vierge infaillible; mais il était arrivé assez tôt pour constater de quels yeux noyés de tendresse inquiète sa fille regardait le beau visage de Jean Le Gow. Ayant alors reconnu, d'après les siennes propres, les aptitudes donjuanesques de cet homme, et tremblé devant les conséquences possibles de l'échange d'aveux qu'il avait surpris. Carminé, doué de la même volonté tenace que Baratine et d'un esprit de décision aussi rapide, avait immédiatement résolu de ramener Jania à Paris où il comptait la mieux dérober à toute poursuite, autant qu'effacer en elle le dangereux souvenir de Don Juan. Et c'est ici le lieu de faire ressortir par les antécédents même de Carminé l'étrangeté poignante de la guerre que l'amour paternel déclarait à celui de l'amant.
Seul enfant d'un chef carbonaro intime de Garibaldi et de M. de Cavour, Carminé tenant de son père le caractère aventureux des patriotes italiens avait été en 1 860 un des hommes éminemment séduisants de sa génération et l'un des plus ténébreux Don Juans de cette troublante école stendhalienne, dont l'espèce n'a
pu se propager dans rétouffant « bourgeoisisme » actuel. Ayant de bonne heure quitté la Sicile, son pays d'origine, pour achever à TAcadémie de Rome ses études de peinture, il s'était fait rapidement une renommée spéciale par l'exécution de tableaux tels que : les Pêcheurs de BaïeSy les Moissonneurs de la Pouilk, les Ruines de Sélinonte, une Vue du couchant à Céphalonie, où, au dire des critiques les plus autorisés, revit, avec l'éclat supérieur que donne à la couleur la facture impressionniste, le tempérament du Caravage, de l'Espagnolet, de Salvator Rosa et autres maîtres fameux de l'école napolitaine. Venant s'ajouter au charme souverain de sa beauté d'italien classique, son talent lui avait vite ouvert les portes, fermées à tant d'autres, de la haute aristocratie romaine. D'ailleurs sa mère était l'unique descendante de l'illustre famille des La Rovère, et la physionomie du jeune Michel offrait, disait-on, une ressemblance sensible avec le portrait célèbre du pape Jules II par Raphaël. C'était le même regard d'un feu, d'un jeu, d'une nuance irrésistibles, sous lequel le cœur des femmes se prenait comme le verre en fusion sous la canne du souf&eur.
S'il était possible de dresser une statistique, on démontrerait que c'est parmi les peintres et les sculpteurs que l'on compte le plus de Don
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Juans. Dans Tordre des chiffres qu'il y aurait lieu d'attribuer à chaque profession, les grands musiciens, les écrivains, les orateurs et les poètes ne viennent qu'après.
Lancé dans la vie romaine aux fortes débauches de laquelle le portait la chaleur innée de son naturel. Carminé partagea son temps entre l'amour des plus belles Transtévérines et son art. Sans doute subit-il de la part de quelques-unes de ses maltresses d'étranges suggestions car, à un moment donné, il transforma le genre de sa peinture et ne se plut qu'à représenter des sujets sombres, parfois hideux ou cruels à la manière de Ribéra. C'est ainsi qu'il envoya à l'Exposition Universelle de 1878 :
les Égorgeurs de porcs, rinceste, le Delirium tremens, le Ministre assassin, œuvres aujourd'hui classées parmi les plus étonnantes productions de l'école naturaliste et dont le coloris puissant, plein de contrastes, frappe d'un égal mélange d'admiration et d'horreur. En dehors des toiles de chevalet, Carminé faisait des portraits en quantité. Mais, loin de répondre à toutes les sollicitations dont on le pressait, il n'acceptait de peindre que les physionomies qui s'accordaient avec son esthétique. De toutes les figures de femmes dues à son pinceau, et dont certaines ont été le clou de nos salons annuels, on composerait une galerie à laquelle
la réunion des portraits peints par les artistes du même temps ne saurait fournir de rivale.
Carminé venait d'atteindre sa quarantième année et avait depuis peu perdu sa mère, ce qui achevait de le rendre trop indépendant, lorqu'il lui arriva mal à propos de se faire doublement surprendre commettant à quelques heures d'intervalles il peccato avec deux des plus grandes dames du monde noir : Tune, d'un âge automnal, sa maîtresse depuis longtemps, femme d'un homme politique très en vue; l'autre, plus jeune, mariée récemment, et qu'il avait dû séduire avant le mariage. Dans les duels qui furent l'épilogue de ce double adultère, il blessa grièvement le frère de la première de ces femmes et tua d'un coup de pistolet le mari de la seconde. Dès lors sa position dans le monde devint difficile; et peu après, il fut obligé de quitter Rome et même le territoire itaUen, pour se soustraire à la vengeance d'un des membres les plus éminents du Sacré-Collège, un cardinal-diacre dont il avait été le rival heureux auprès d'une simple courtisane. Se laissant guider par le hasard, l'exilé vint d'abord habiter Vienne, puis Budapest. Dissipateur comme le sont beaucoup d'artistes, les hommes à passion et quelques hommes de génie. Carminé qui avait vécu jusque-là sans souci du lendemain, dévorant chaque année un
revenu royal, se trouva longtemps en Hongrie dans une gêne relative. Hors de l'atmosphère du pays natal il s'ennuyait, dépérissait et ne peignait presque plus. L'inspiration jadis chez lui si riche semblait l'avoir abandonné, et il en était au point de sincèrement songer au suicide, lorsqu'il fît par hasard la connaissance d'une jeune roumaine orpheline, Blanche Branitza, assez extraordinairement belle pour remuer le fond de son cœur avili et donner à ses sens blasés un regain de jeunesse. En un instant l'amour rendit au peintre le courage de vivre. Bien qu'il eût alors quarante-cinq ans, il sut inspirer à la jeune fille une admiration et une tendresse profondes. Blanche possédait toutes les richesses féminines que sait découvrir le clair regard des peintres chez les femmes de la plus humble condition. De plus. Carminé trouva en elle une de ces âmes d'une noblesse autrement généreuse que celle du sang, qui savent souffrir près d'un grand artiste, en épouser les misères et en pardonner les caprices. Mais le cours de ce bonheur fut tranché au bout de cinq ans par la mort de Blanche, lors de la naissance de la petite Jania. C'est en ce jour de désolation que, effrayé de certains détails pathognomoniques qui lui furent révélés par l'accouchement. Carminé se jura à lui-même qu'il empêcherait sa fille de jamais penser au
mariage, de peur qu'elle pût être victime du même accident que la mère. L'amour dont il entoura l'enfant devint désormais la vie même de son cœur; ce fut une adoration qui n'eut rien de comparable à aucune autre.
Il est des pères qui, toute idée d'inceste rigoureusement écartée, idolâtrent leur fille avec le même mélange de tendresse et d'ardeur qui caractérise une passion d'amant. A cette catégorie infiniment restreinte, appartiennent les Don Juans à la vieillesse desquels l'amour réserva la jouissance de son fruit le plus beau, le plus pur, le seul qui jusqu'à sa maturité soit indemne d'amertume : une fille unique en possession de la beauté que toute la vie a précisément poursuivie le père. Mais, si c'est généralement dans sa fille qu'un Don Juan hors d'âge retrouve la sensation de ses plus belles joies, c'est également par elle qu'il est le plus souvent châtié de ses trahisons.
Du jour où Carminé se sentit père il devint vertueux, il vécut dans la solitude, et le passé fut pour lui lettre morte. Pendant la première année de son deuil, il ne goûta point d'autre bonheur que celui de prendre constamment sur ses genoux l'unique fruit de son hymen et de regarder, des heures entières, l'astre naissant qui lui rappelait la beauté de Blanche. Lorsque Jania eut sept ou huit ans — elle était déjà toute
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grâce, toute beauté, jolie comme un printemps — l'amour du père devint d'un excès sans exemple. Une jalousie monstrueuse commença de sourdre au cœur du peintre, au point qu'il ne voulait pas que sa fille allât jouer avec de petites amies; et déjà il ne supportait pas l'idée que Jania pût jamais s'attacher à personne qu'à lui. Certaines causes accrurent encore le despotisme de cet amour paternel. En grandissant, Jania témoignait, tant au moral qu'au physique, d'une ressemblance inouïe avec son père. Toute petite elle se montrait déjà entière dans ses volontés, emportée dans ses désirs, telle enfin qu'était Carminé dans sa jeunesse ; et de même que les Uons apprennent la férocité à leurs petits, le peintre se plaisait à développer chez sa fille ces terribles défauts dont il ne savait point voir pour lui-même le danger à venir. Ayant ressaisi toute son énergie pour satisfaire aux besoins de l'éducation de Jania, de qui les dons naturels prodigieux étaient en parfaite harmonie avec la beauté, Carminé avait repris ses pinceaux, et cette fois, pour entreprendre le grand œuvre que conçoit tout artiste soucieux de se rendre immortel. Quelques-uns des plus merveilleux sujets de la vie de Jésus avaient souvent hanté, aux heures de recueillement dans le malheur, le cerveau du peintre ; et, avant la mort de sa femme, il avait commencé le dessin
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des grandes toiles déjà préparées dans son imagination. Le premier en date de cette nouvelle série de tableaux, l'Entrée de Jésus à Jérusalem, exposé à Vienne, fit sensation dans le public et fut unanimement loué avec enthousiasme. Dans cette toile, dont les effets de lumière inimaginables figurent le plein midi d'un jour d'été oriental, éclatent à la fois la grandiose exécution de David, moins la froideur, et le puissant réalisme de Courbet. Sous les touches saisissantes d'un coloris magique, supérieur à celui d'Henri Regnault, se déploient des mouvements de foule et se fixent des poses d'individus qui rappellent les fresques de Michel-Ange. Quant au Christ, il est si vivant qu'il semble venir au devant du spectateur.
Carminé s'était surpassé en donnant au fils de Marie une physionomie et une attitude d'un mode non conçu jusqu'à ce jour, réalisant avec une perfection égale l'idée que, d'une part, doit avoir d'un Dieu le plus fervent des fidèles et celle que, de l'autre, l'incrédule qui n'a pas perdu le sentiment des arts peut se faire du fondateur de religion, qui au dire de ses contemporains fut le plus beau des enfants des hommes. Cette toile hors de pair fut suivie de six autres, à peu près de même valeur bien que de qualité différente, qui méritèrent au peintre l'honneur d'être admis sans scrutin à l'académie de
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Vienne. Ce sont : la Tentation de Jésus au Désert, composition d'une sublimité telle que le nonce apostolique en proposa l'acquisition au pape qui l'accepta les yeux fermés ; puis, la Méditation au Jardin des Oliviers, Madeleine aux pieds du Sauveur, le Reniement de saint Pierre, enfin le Jugement de Pilate et la Montée au Golgotha dont la facture toute dissemblable de celle des maîtres anciens, mais aussi imposante et surtout parlant plus directement aux sens, valurent à Carminé d'être proclamé la plus haute célébrité artistique de la Hongrie en dépit de sa naissance italienne. Entre temps, le peintre avait dessiné une série de cartons, représentant les principales scènes de l'Enfer du Dante, avec une originalité de concept et une hardiesse de crayon incomparables.
A partir de ce moment. Carminé gagna d'un coup des sommes importantes qui auraient pu lui constituer, s'il les eût mises en réserve, une belle fortune. Mais son goût pour le faste, son imprévoyance que les revers avaient laissée incorrigible, jointe à sa prodigalité pour sa fille qui fut élevée, choyée, gâtée comme une enfant de roi, l'empêchèrent de s'enrichir. Il remettait toujours au lendemain le soin de faire des économies. Par un singulier problème du cœur qui prouve combien il y a dans tout sentiment passionné plus d'égoïsme que d'affection véri-
table, il ne se demandait guère ce que ferait sa fille, s'il venait à lui manquer.
Lorsque Jania eut dix-huit ans — elle avait déjà atteint le plein éclat de ce que les Italiens appellent la helta folgorante — son professeur de chant, vieux musicien élève de Weber et capell-meister à la Hofburg, que Carminé faisait venir chez lui de Vienne à Pest deux fois par semaine, déclara que la jeune fille douée d'un instinct musical supérieur possédait un organe dont le développement, sensible d'une leçon à l'autre, annonçait un talent qui devait tenir du miracle. « Si jamais elle entre au théâtre, dit le maître de chapelle, elle mettra en révolution tous les parterres d'Europe. » Ce ne fut pas sans émotion, sans même une sorte de crainte vague, que Carminé s'entendit ainsi confirmer l'éclosion d'un don qu'il avait soupçonné luimême. Mais, à la réflexion, il en vint à espérer que ce goût extraordinaire pour le chant remplacerait précisément chez Jania la passion qui, à l'âge critique, trouble habituellement le cœur des vierges. L'amour de l'art, pensait-il, ne manquerait pas d'absorber toute l'énergie de la nature de sa fille. Aussi se mit-il à encourager de tout son pouvoir les dispositions de Jania. Le professeur, qui donnait également des leçons aux archiduchesses, eut l'idée de vanter un jour à ses royales élèves le talent de la fille
du peintre de Buda-Pesth. L'une d'elles, arriërepelite-nièce de Marie-Antoinette, exprima aussitôt le désir de voir et d'entendre ce prodige. Ce fut ainsi que les véritables débuts de Bianca Girgenti se firent, comme ceux de Mozart, devant les intimes de la cour impériale austrohongroise. Durant toute une saison, dans nombre de concerts privés organisés exprès pour elle, Bianca fit les délices des grands salons viennois dont elle était, au dire de l'archiduchéritier lui-même, le plus bel ornement. Honorée de l'attention toute spéciale de l'empereur et de l'impératrice, en peu de temps elle vit à ses pieds des princes, des magnats, tous les jeunes gens riches et titrés que sa renommée attirait jusque du fond de la Transylvanie et de la Bohême. Mais Carminé avait de bonne heure appris à sa fille à mépriser souverainement les hommes, en lui révélant quels instincts de brutes la plupart d'entre eux affublent de formes respectueuses. D'après l'opinion qu'il pouvait avoir eue jadis de lui-même, il avait défini à Jania d'une façon assez claire le but souvent canaille qui se cache sous ces mots galants : faire la cour à une femme — surtout quand cette femme est artiste — et, grâce à cet enseignement qui n'avait pas manqué de porter ses fruits, l'orgueil de Bianca, traduit en regards foudroyants, tenait à bonne distance
les plus hardis de ceux qui d'abord avaient cru possible de la séduire.
Après un hiver passé en fêtes, en bals, en fatigantes représentations de toute sorte, Carmine, dans le but de se reposer, entreprit avec sa fille sur les rives les moins fréquentées de TAdrialique orientale une excursion qu'il poussa jusqu'aux îles Ioniennes. S'étant arrêté à Zante pour quelques jours, il remarqua une habitation qu'un antiquaire écossais avait fait construire non loin de la mer sur le modèle du Parthénon, isolée comme un fantôme blanc au milieu d'un vaste jardin planté de sycomores, de lauriers, de cytises et de toutes les espèces de palmiers que produit la flore deTAttique. Cette maison avait autrefois servi de musée à l'antiquaire qui y faisait transporter des cargaisons de statues mutilées, de fûts de colonnes, de débris de frises et de chapiteaux, recueillis sur le sol de la Grèce au temps de sa dévastation par les Osmanlis et leur complice en vandalisme, lord Elgin ; d'où le nom de Villa des Marbres : Stones-House, donné à l'édifice qui était maintenant à vendre. Le climat de Zante, plus doux que celui de la Sicile, avait été trouvé par Carminé si bienfaisant, si délicieux, si propre à redonner à son corps vieilli le calorique perdu par un trop long séjour aux pays du nord, qu'ayant formé le projet de revenir en
jouir tous les ans, il fit l'acquisition de la Villa des Marbres dont, d'autre part, la mise à prix modique le tenta. La solitude du lieu, son aspect de bois sacré auquel ne manquait même pas le temple, Thorizon bleu du golfe de Lépante aperçu du péristyle de la villa par-dessus l'ondulation des touffes de palmiers, Tenchantement des jardins où, autour de nombreux jets d'eau susurrant, croissaient le lys et l'asphodèle, furent autant de raisons déterminantes de l'immédiate installation de l'artiste à rUe de Zante. Ce fut pendant cette première villégiature où la vie semblait redevenir pour lui tout bonheur et tout sourire que Carminé, sous le coup d'une de ses plus vives inspirations, peignit le portrait de sa fille. La fièvre de son amour paternel passant jusque dans ses pinceaux, il fit de ce portrait un chef-d'œuvre inappréciable. Et à peine l'eut-il commencé qu'il ne voulut plus, avant de l'avoir parachevé, s'éloigner d'une demeure qui, déjà imprégnée des souvenirs de l'antique, devenait le témoin de son plus bel effort d'art et que Jania emplissait du rayonnement de son propre charme.
Jusque après l'automne. Carminé s'attardant à son œuvre se retrancha pour ainsi dire de la race humaine dans cette Villa des Marbres, au point que les habitants de l'île ignorèrent son nom. Le matin il peignait ; l'après-midi il lisait
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d'abord ceux des chants du Tasse qui sont le principal élément spirituel de tout lettré italien, puis des tragédies d'Alfieri et des comédies de Lope de Vega, le fougueux dramaturge espagnol dans l'existence duquel il aimait à distinguer avec la sienne propre de sympathiques analogies. Le soir, à la tombée du jour, lorsque les tartanes ioniennes se pressaient à l'entrée du port de Zakynto comme une troupe d'oiseaux de passage qui accourt dormir sur un rivage hospitalier, et que la brise nocturne apportait jusqu'aux terrasses de la villa le parfum des jacinthes et les voix lointaines de la Méditerranée, Carminé, appuyé au piédestal de quelque statue, contemplait avec sa fille assise près de lui le ciel tendrement ouaté de pâleurs lunaires ; et le cœur serein, il parlait à Jania de grand art, de philosophie, d'histoire naturelle. A l'entendre, à le voir, sa haute stature drapée dans les plis flottants d'un manteau albanais de laine pourpre, on eût dit le dernier grandprêtre des païens entretenant au seuil du temple de Minerve la plus jeune des Grâces dans la docte familiarité de la déesse.
Mais la fortune du peintre n'était pas encore sujffisante pour qu'il pût faire renoncer sa fille à l'avenir d'or et de gloire vers lequel avaient commencé de la diriger d'invisibles forces.
L'année suivante, au moment où la Jeune fille
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au miroir paraissait à T Exposition internationale de Venise, Bianca débutait au Burg-Theater dans Tristan et Yseult, découvrant à ses auditeurs émerveillés ce que peut et doit être l'interprétation vocale de la musique de Wagner, que nombre de critiques, jugeant le chant un simple accessoire de l'instrument, avaient prétendu jusqu'alors ne pouvoir être vraiment mise en valeur que par l'orchestre. A Vienne et enfin à Paris, la cantatrice traversa la flamme des plus formidables enivrements sans y laisser la moindre parcelle de son âme. Quelque peu rassuré au sujet de ce qu'il avait cru devoir exciter sa jalousie, Carminé, estimant q^ue sa fille était désormais sacrée vestale du grand art, se départit des rigueurs de sa surveillance et finit par oublier que ce qui fait avant l'art même la destinée de la femme c'est l'amour, ce maudit amour, le plus rusé, le plus sournois des démons ou des dieux, que Jania allait, à l'improviste, rencontrer au concert des Fano en la personne d'un inconnu qui pouvait précisément être considéré en orgueil et en beauté comme son unique émule.
Tel est l'eflet de cette magnifique loi d'attraction que nient quelques esprits forts et qui n'en continue pas moins à s'exercer chaque jour sur quantités d'âmes. D'un bout du monde à l'autre deux êtres s'appellent qui ne se sont jamais
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VUS ; guidés à travers Télher par les effluves de leurs désirs respectifs, ils s'attirent et se joignent ; aucune puissance ne saurait les en empêcher ; rien n'y fait : ni les autres passions, 4ii les liens de famille, ni l'autorité des amis ; on arrêterait plutôt l'éternelle circonvolution des astres. Et ainsi le hasard, ce suprême génie que l'on dit aveugle, noue-t-ilen secret les plus magnifiques drames des humains I . . .
Ici les événements rapides qui vont se dérouler entre un vieillard, une jeune fille et son amoureux aidé d'un confident, constituent une tragédie du genre simple, qui n'emprunte d'intérêt qu'au seul caractère de ses personnages, sans aucune des banales machinations dont les auteurs dramatiques rétrogrades remplissent le vide de leur pièce. Cependant, avoir à combattre pour la conquête d'une femme la jalousie de l'amour paternel est un cas rare de struggle for love. Supplanter un mari, un amant ordinaire, déjouer les projets d'un vieux tuteur, c'est l'a b c du donjuanisme. Mais l'emporter sur un père qui a lui-même autrefois fait profession de séducteur, vaincre les artifices dont son expérience arme la jeune fille, est une difficulté de la stratégie des passions, où seuls les Napoléons de l'espèce remportent un triomphe d'autant plus méritoire que la plupart des filles de Don Juans, réfractaires en principe à l'em-
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pire de Thomme, sont elles-mêmes des Don Juans femelles. Mais pour réussir, que de lois ne faut-il pas enfreindre qui, tôtou tard, prennent infailliblement sur leur éphémère violateur d'accablantes revanches !
Lorsqu'il apprit lui aussi, mais sans Tétonnement des autres, le départ de Carminé, Baratine en éprouva Tanxiété la plus douloureuse qui eût jamais étreint son cœur, car, cette fois, c'était avec tout ce qui lui restait de sensibilité, d'illusions et de désir d'être heureux, qu'il aimait la vierge qui lui était ravie. Autrefois, il avait moins cherché le bonheur que les émotions de l'amour et plus penché vers le plaisir que vers le sentiment. A un âge où les autres jeunes gens exercent à peine leur capacité passionnelle, il avait connu la volupté dans sa plénitude et ses raffinements. Sa dernière liaison avec Claire de Chamarande avait par-dessus tout satisfait son orgueil. Maintenant, c'était le fond de sa simple nature d'homme qui se trouvait atteint. La diathèse du mal, d'abord indé-
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finissable, s'était déclarée à Venise. A Burdigala, après le premier choc aussitôt suivi de la disparition de Tobjet aimé, Le Gow venait d'entrer dans la pénible phase de rincubation que doit suivre l'état aigu; et à observer les prodromes manifestés en lui, il ne pouvait plus se méprendre sur le caractère de sa maladie, la plus naturelle, la plus ordinaire de celles du cœur. Malade, il l'était vraiment comme peut l'être le premier venu, bien qu'un restant d'orgueil l'empêchât de se l'avouer. Il se sentait envahi par l'amour, irrésistiblement livré aux faiblesses qu'il comporte ; et tout tendait à lui prouver qu'il aimait. Dans son économie animale se produisaient des phénomènes anormaux ; il n'avait plus ni faim ni sommeil ; il lui venait des nausées singulières, des nostalgies qu'il ne s'expliquait pas. Sa figure maigrissait, il avait la fièvre. Enfin à cette débilitation qui relève de la pathologie médicale s'ajoutèrent les témoignages sur lesquels les psychologues se plaisent tant à ratiociner. L'image du monde et de tous les êtres s'effaça dans l'esprit de l'amoureux pour ne plus laisser de place qu'à celle de l'aimée. Les viriles résolutions du prince, quant à son avenir et à son état, s'en allèrent à vau-l'eau ; ses ambitions un instant reprises se fondirent devant ce but seul : aimer Jania et s'en faire aimer. Toutes les gloires, Baratine ne
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les vit plus que dans la conquête de la jeune fille. Après elle, il ne devait plus rien désirer ni à côté ni en dehors d'elle. Oui, elle était enfin venue à lui vivante la chimère rêvée, Tidole unique à l'adoration de laquelle il userait le temps qu'il avait à vivre ! Finis pour jamais les caprices, les fantaisies aux résidus amers et les courses folles vers l'impossible ! La possession de la créature parfaite qu'était Jania le délivrerait de l'épuisant souci de l'idéal. Aussi ne pouvait-il renoncer à elle, sa vie en dépendait ; et fallait-il au plus tôt la disputer à Carminé. Seul Olympe Fano pouvait mettre Le Gow sur les traces du peintre. Quelques jours après le bal, ayant déjà imaginé un plan pour se mettre à la recherche de Jania, le prince alla voir le banquier ; et devant l'accueil de ce dernier, plus aimable que jamais, il ne lui fut pas difficile d'en venir à poser la question dont il brûlait.
Le baron Olympe n'avait pas été sans soupçonner entre Le Gow et Bianca, complaisamment rapprochés par lui, le nouement d'une intrigue. Aussi ne fut-il pas surpris de la démarche du jeune homme et mit-il une certaine coquetterie à provoquer des confidences que son amitié pour Baratine, déjà profonde bien que peu ancienne, le rendait digne d'entendre.
Le Gow apprit ainsi que Carminé était revenu à Paris où Bianca n'avait reparu sur aucune
scène, ni dans le monde. De ce qui avait pu se passer entre le père et la fille, Fano ne savait rien ; mais le prince avait au moins le moyen d'arriver à s'en informer.
Hors de Burdigala, Carminé bien qu'intérieurement courroucé, au lieu de faire à sa fille une leçon ou des reproches, avait gardé le silence sur l'incident caractéristique du bal. Il feignit même d'en avoir perdu le souvenir, comme s'il en eût ignoré la portée. C'est que, pour la première. fois, le vieillard éprouvait un effroi réel de la prise possible du cœur de Jania. Aimait-elle véritablement et persisterait-elle à aimer? Il n'osait se former d'opinion sur cette question redoutable ; et au lieu d'interroger la jeune fille, ce qu'il jugeait trop délicat, il se proposa de l'observer pour se rendre compte jusqu'à quel point elle était ou non guérissable de son premier coup de soleil. Mais Jania, identique à son père, demeura impénétrable.
En quittant Burdigala, passivement obéissante elle n'avait proféré ni observation, ni plainte, ce qui avait commencé de mettre en déroute l'investigation secrète à laquelle se livrait Carmine. Maintenant elle ne faisait jamais d'allusion au bal des Fano, au succès qu'elle y avait remporté ; et la pureté de son front, la franchise de son beau regard démentaient toutes les suppositions que la jalousie en éveil faisait éclore
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dans la tortueuse cervelle de son père. Si celui-ci eût su lire cependaut les pensées de sa fille comme autrefois celles de ses maîtresses, que de choses pour lui terribles lui auraient été révélées! Non certes, au contraire de ce que Carminé s'efforçait de croire, Jania n'avait rien oubliéde la soirée du i4 janvier à Burdigala, car en ce jourFamour l'avait surprise comme un voleur qui ravit tout. Bien qu'en elle la volupté s'ignorât encore, elle avait aimé Le Gow tout de suite, avec un besoin impérieux, brutal même, de l'aimer. Elle avait connu, quelques heures durant, l'ineffaçable émotion de la pénétration de l'être par cet instinct primordial qui pousse à s'unir àun autre être, sentiment simple comme la nature même, qui ne s'analyse pas, ne se discute pas, ne fait que se constater et qui est peut-être la seule félicité qu'Eve ait laissée aux femmes après sa chute. Est-ce que de pareils faits s'oublient? Lajeune fille la plus ordinaire qui a une fois goûté l'ivresse de l'aveu peut-elle renoncer à ce qui doit suivre? En vertu de quelle cécité Carminé, séducteur de tant de femmes, pouvait-il ne pas voir l'état du cœur de sa fille. Au silence sournoisement observateur du vieillard, Jania opposait l'incroyable dissimulation dont sont seuls capables les sauvages; et en réalité, les yeux fermés mais le cœur à nu, elle se tenait prête à marcher vers
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son destin comme au sacrifice. Si elle ne faisait pas -encore le premier pas, c'est qu'elle espérait un signal de l'amant; et bien qu'elle eût en celui-ci la confiance la plus entière, elle trouvait, au bout de huit jours déjà, qu'il tardait bien.
Tout en s'appliquant à déjouer l'espionnage de son père, l'amoureuse avait par moments des crises de tristesse dont la trace était difficile à cacher. Afin de réprimer sa faiblesse, elle courait alors chanter au piano quelque air léger de Félicien David, de Fauré, de Verdi, de Delibes , et ne cessait que lorsque ses pensées avaient pu prendre un autre cours. Jamais elle ne sortait de la petite maison entourée d'un jardin où Carminé avait élu domicile, presque au bord de la Seine, dans un des fonds les plus solitaires de Neuilly. Autant que la volonté paternelle son amour la tenait prisonnière, et dans la patience admirable des rêves qui suffisent à remplir la vie des jeunes filles elle attendait comme Andromède sa délivrance de Persée.
Un soir qu'elle était plus que de coutume agitée du souvenir de Le Gow, sous l'empire d'une sorte de répercussion de son premier choc, elle se mit à chanter Tair d'Alceste : Je t'aimerai jusqu'au trépas, jusque dans la nuit éternelle. C'était la première fois, depuis le i4 janvier, qu'elle reprenait un morceau du
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programme de la soirée des Fano. L'ampleur de sa voix porta les sons de ce chant magnifique jusqu'aux oreilles de Carminé qui vaguait dans le jardin, et aussitôt, comme frappé par la constatation d'un phénomène, le vieillard s'arrêta. Un changement extraordinaire s'était fait dans l'organe de sa fille qui le surprit et le troubla. Pour rendre l'amour sublime de la femme d'Admète, la voix de Jania semblait avoir emprunté l'accent même delà tragédie d'Euripide. En outre son chant s'était pour ainsi dire matérialisé, il inclinait à l'expression de la volupté de Phèdre. En l'entendant, Carminé comprit que la virginité morale de sa fille n'était plus. Jania chantait avec la débordante pubescence de sa nubilité, les notes graves traduisant une souffrance, les notes aiguës trahissant un état d'espérance traversé de passagers déchirements. Elle n'avait pas fini que devant elle paraissait son père, le visage inondé de larmes : « Ma fille! ma fille I bégaya-t-il, qu'as-tu? » Puis, après une pause où, ses pleurs séchés, l'opiniâtreté de sa jalousie reparut : (( Tu penses donc toujours à lui.^ » s'écria-t-il avec angoisse; et il lut pour toute réponse dans le regard de sa fille un muet reproche, le premier, en même temps que de la pitié. (( Mais parle donc I poursuivitil. Tiens, je préfère m'avouer vaincu. Dis-moi ce qui se passe dans ton cœur, car tu ignores le
danger que tu cours et il est temps que je te t' éclaire.
— Quel danger? prononça lentement Jania sans s'émouvoir.
— Mais celui d'aimer un vampire tel que Baratine. Connais-tu sa vie, son passé.»^ Toutes les femmes qui l'ont aimé en sont mortes, » dit Carminé qui changea de ton avec la souplesse d'un acteur, comprenant qu'il ne fallait point, à cette heure d'explication tardive mais décisive, heurter de front la passion entêtée de sa fille, mais la troubler, en contrarier le cours par de subtils raisonnements, appuyés de probants témoignages. Mais ce qu'il raconta sur Baratine, les preuves qu'il accumula et la logique de ses déductions s'émoussèrent contre un amour aveugle et sourd, tel qu'il existe chez les natures simples ou incivilisées.
(( Je l'aime et veux l'aimer I » finit par déclarer Jania devant les objurgations paternelles, cri de passion sauvage, cri ardent de fauve adulte qui, prisonnier dès sa naissance, reconquiert la liberté, aveu qui mit Carminé en rage et lui fit maudire le jour où il était devenu père, aussi jaloux maintenant de la nature même dont sa fille subissait la loi que de l'être auquel elle s'était attachée. Et persistant dans son aberration à s'affirmer que l'amour d'un amant ferait le malheur de Jania, parce qu'ayant
été traître lui-même au suprême degré il jugeait cet amour tout tromperie et trahison, il reprit ses arguments tirés de la nature complexe, énigmatique, effroyablement décevante du prince Baratine.
« C'est Don Juan, dit-il. Tu ne compteras plus pour lui dès que tu lui auras appartenu. Il a eu avant toi plus de mille maîtresses. Il en aura pendant ton amour et après. Il ne t'aime d'ailleurs qu'en apparence I ]>
Peine perdue! Le Go w restait pour la jeune fille l'être que ses vœux avaient appelé secrètement. Fiancée de la nature, ignorant le sens de l'infidélité et la triste méfiance des autres femmes, née pour aimer et sentir qu'elle était tout entière à l'objet de son choix, Jania n'entendit rien des avis de son père, ni de tout ce qui pouvait blâmer ce qu'elle éprouvait. La fierté de son caractère, dont Tégoïsme paternel cherchait à se faire une aide, s'effaçait devant son amour. Elle était prête à donner son âme pour le bonheur d'être à Le Gow. Vienne ensuite la damnation, elle aurait au moins goûté la joie qu'elle pressentait et dont tout dans la nature lui montrait l'image. Son père eut beau lui répéter : « Ce n'est pas pour moi que je crains et que je m'afflige, c'est pour toi seule, car au bout de cet amour je vois la mort.
— Qu'importe, pensait-elle, de souffrir par
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lui ! Je sens que je souffrirai sans le maudire et que je ne pourrai Taimer moins. »
Et devant cette passion d'airain, impossible à briser, Carminé, à la fin, eut une explosion de colère qui le porta à menacer sa fille, à parler de la tuer, accès de folie auquel Jania opposa la soudaine éruption des sentiments violents qui couvaient en elle et qui l'embrasèrent toute, donnant au malheureux père le spectacle d'un incendie tel qu'il n'en avait jamais vu chez d'autres femmes.
« Il me faut l'amour de Giovanni, rugit-elle, il me faut son baiser. Sans lui, je ne saurais vivre. » Puis, au paroxysme de cette excitation succéda la détente. Tombant aux pieds de sa fille, le peintre, radouci, presque lâche, la supplia de renoncer à cet amour ; il rappela à Jania sa première enfance, le bonheur calme de leur vie à deux. Pour tout ce qu'il avait fait, combien ne lui devait-elle pas de reconnaissance?
(( Je t'ai servi de mère, lui dit-il. Que de peines, que de soins délicats ne m'as-tu pas coûtés.^ Je passais mes nuits auprès de ton berceau. Tu ne voulais que de ma main prendre ta nourriture, et quand je te quittais un instant, tu poussais des cris. Maintenant c'est pour un étranger que tu veux m' abandonner? »
Et comme à ces paroles, dites avec l'accent profond de l'affection véritable, Jania, prise
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entre deux sentiments contraires et perdant un moment la force de résister à l'épreuve, éclatait en sanglots :
(( O ma fille! » dit Carminé, espérant l'avoir reconquise, (( mets fin à mon supplice. Abjure un amour qui t'expose aux pires destinées, et reviens toute à ton père 1
— Mon père, je vous aime, je vous vénère toujours, car je vous dois mon sang. Mais faites que je meure plutôt que de ne pas me laisser l'époux de mon choix » , répondit Jania avec un adorable élan qui eût fléchi un cœur de père encore plus ferme que celui de Jephté ou d'Agamemnon. Mais de la suprême prière de sa fille, Carminé n'avait retenu qu'un mot :
(( Ton époux? ricana-t-il. Tu veux qu'il soit ton époux, rien autre? En ce cas, je n'ai rien à craindre. Baratine serait volontiers ton amant, mais il ne te prendra jamais pour femme, car ce serait l'apostasie de sa chère religion de l'amour libre, et je te sais fière assez pour ne pas lui céder sur ce point.
— Que vous êtes cruel de vouloir ruiner par la calomnie ma plus chère espérance I
— Elle sera tôt déçue, ma pauvre enfant 1 Tu attends que le prince vienne demander ta main? Tu ne le reverras pas, non que je t'en empêche, mais parce qu'il ne viendra jamais.
Au passage de ta beauté devant ses yeux, il n'a
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eu qu'un caprice; il t'eût immédiatement suivie s'il t'avait aimée I II pourrait au moins savoir où tu es, il ne s'en informe pas, il ne te cherche pas, il t'a oubliée, et déjà sans doute déclare-t-il à bien d'autres qu'il les adore I Tu as le temps de vieillir à lui garder ton cœur dont il n'a point souci, et moi, je puis être tranquille. Je te laisse à tes réflexions, Jania. Je vais me reposer. »
Et tandis que ces paroles, prononcées avec conviction, descendaient dans le cœur de la vierge comme autant de pointes de glaive :
(( Mon père I » gémit-elle dans un cri de souffrance éperdue, « mon pèrel vous n'avez plus de fille ; c'est vous qui la tuez I » et elle s'affaissa sur ses genoux, le corps secoué de frissons avant-coureurs d'une fièvre que devait presque aussitôt guérir — éclatant démenti aux discours de son père — la réception d'une lettre de Le Gow où celui-ci, annonçant qu'il était arrivé à obtenir d'Olympe Fano l'adresse du peintre, malgré l'engagement pris par le banquier de ne la faire connaître à qui que ce soit, demandait d'urgence à Jania l'indication d'un moyen secret de correspondance quotidienne, afin de travailler de concert à l'apaisement du courroux de Carminé, qu'il supposait s'être mépris sur ses intentions :
« Nous ne nous sommes rencontrés qu'une
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fois, écrivait Baratine, et depuis, ma vie semble suspendue jusqu'au moment où je vous reverrai. A vous de marquer l'heure de notre rapprochement. Quand espérez- vous y faire consentir votre père? J'obéirai à votre appel. D'ici là je vais préparer pour notre bonheur un asile que ne puisse violer aucune indiscrétion du monde. » Ce à quoi Jania répondit avec ce tutoiement charmeur emprunté des latins par la langue itaUenne :
(( J'avais déjà dans l'âme tout ce que tu me dis. Tu m'aimes, Giovanni 1 Ton amour m'a donné une autre existence ; je ne veux la finir qu'après avoir appris de toi tout le bonheur d'aimer. Le moment de nous revoir viendra bientôt, malgré mon père. Je t'en avertirai. Où désormais pourrais-je habiter sans toi? »
Contre les volontés unies de tels amoureux, quelle autre force pouvait l'emporter? Lorsque Le Gow eut celte lettre, où le cœur de la fille de Carminé s'épanchait dans un style aussi ardent que celui d'une belle page de d'Annunzio, la certitude d'être aimé dissipa vite la langueur soucieuse qui l'émaciait et fit agir en lui de nouveaux ressorts. L'image de l'idole se vivifia dans sa mémoire de tout l'éclat de l'amour confirmé; avec une acuité plus pénétrante, il se rappela la tête de Jania au profil fait pour le diadème, son nez droit, délicat, aux ailes mo-
biles trahissant les instincts glorieux d'une Sémiramis, sa bouche faite du même sang de volupté que celle de Cléopâtre, et par dessus tout ses yeux, perles d'un orient splendide de la rare et magnifique couleur des yeux de lionne, ombragés de sourcils et de cils bruns qui soulignaient les roses liliales du teint sous des cheveux d'or vierge, rayonnant comme un nimbe aux contours du visage et du col ; et sous l'empire de ces souvenirs d'un schéma d'idéal, affolant par son absolue perfection réelle, les desseins vaguement imaginés par Baratine pour s'en assurer la possession se changèrent bientôt en des actes décisifs auxquels d'autres tendances avaient antérieurement disposé l'esprit du jeune homme.