‹ Le nouveau Don JuanChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

On était aux premiers jours d'avril. Sur le ciel bleuâtre de roccident le vent du nord faisait courir un amas de nuages aux formes tourmentées, arrière-garde d'un grain d'équinoxe éclaté la nuit, et dont la couleur de plomb strié de rouge teignait de reflets sombres les eaux de la Juronne et les prés de sa rive gauche. Sur la route, qui, à peu de distance du pont de Burdigala, couronne les escarpements de la rive droite de F Estuaire, la voiture qui emportait Le Gow et Jania vers leur ermitage commençait à gravir les pentes du Roc Blanc, le morne altier qui, baigné à sa base parle fleuve coulant

du sud au nord et rattaché par son sommet du côté de Test au plateau d*Entre-Deux-Mers, se dresse, non loin du confluent de la Juronne et de la Dore, en face des petites collines du Rioc, qu'il domine jusqu'à Thorizon du golfe de Gascogne.

Tout émus de se trouver enfin réunis, les deux jeunes gens paraissaient en proie à une inconcevable tristesse. Se tenant par les mains, serrés Tun près de l'autre, entendaient-ils en leurs cœurs silencieux le murmure de quelque pensée étrangère à leur amour? Depuis leur rencontre au bal des Fano, c'était la première fois qu'ils se revoyaient, mais comme on se voit dans l'ordinaire de la vie, sans l'éclat exceptionnel dont on brille dans l'atmosphère d'une fête. Loin d'en être désenchantés, ils ne s'en aimaient et ne s'en admiraient que plus, car, dès la première heure de leur rapprochement, ils avaient reconnu qu'ils se plaisaient réciproquement à l'infini et qu'ils étaient absolument faits l'un pour l'autre. Cependant Jania avait le visage altéré comme peuvent l'être des roses par le souffle de l'air, et Le Gow songeait avec douleur aux larmes qui avaient jailli des yeux de la jeune fille lorsqu'elle lui avait dit en arrivant : (( Pour venir partager ton amour et ta vie, j'ai brisé le cœur de mon pèrel » Dans ces paroles il avait entendu comme une adjura-

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lion de la vierge d'être rendue par lui aussi heureuse qu'elle l'avait été avec Carminé, avant la venue de l'amour; et le mystère de l'avenir dans lequel il s'engageait ne laissait pas de lui causer un souci grave.

Quant à Jania, ce n'avait pas été sans un étroit serrement de cœur qu'au dernier moment elle s'était elle-même ravie aux douceurs tyranniques du sein paternel. Pour mieux cacher ses projets et éprouver moins de faîblesse, elle avait d'abord fait semblant de se soumettre aux supplications plus qu'aux menaces de Carmine; et une nuit, profitant du sommeil du peintre qui rarement à une autre heure se laissait aller à la perdre de vue, elle s'était enfuie, forte de son amour, priant Dieu d'éclairer son père, mais étouffant les sanglots de sa piété filiale déchirée. Maintenant que son vœu était réalisé, elle sentait peser sur elle la malédiction du vieillard, et malgré lui Le Gow partageait cette appréhension superstitieuse.

Lorsqu'ils furent parvenus au haut de la côte, en vue de la maison de plaisance d'Olympe Fano, à laquelle on accédait par une avenue à ronds-points, bordée de remblais moussus où les ormeaux, les tilleuls, les chênes rouvres et quelques pins Montézumas entremêlaient leurs frondaisons printanières, l'aspect de la façade orientale du Pavillon Blanc, décorée sur toule sa

hauteur de colonnes et de pilastres corinthiens, rappela un instant à Jania la Villa des Marbres ; et de nouveau Tenfant de Carminé se mit à pleurer. « Je t'aimerai tant I » lui murmura Le Gow, (( tant I de tous les amours ensemble ! ... » Et tandis qu'il penchait la tête vers la jeune fille, celle-ci souriant dans ses pleurs tendit la corolle de ses lèvres au premier baiser de Don Juan.

A ce moment, la voiture ayant contourné le pavillon pour s'arrêter, une déchirure des nuages laissa passer un rayon de soleil ; et du haut du promontoire, que couvrait au delà de l'habitation une pelouse de bruyères descendant jusqu'au fleuve par une série d'échelons abrupts, se déroula aux yeux de Jania, comme à ceux d'une reine qui vient reconnaître la limite de ses états, la plus splendide des vues de la campagne juronnienne, digne décor des prochaines scènes de la plus sublime des vies d'amour. A gauche, Burdigala s'élevant mollement au-dessus de l'immense demi-lune de ses quais profilait sur un ciel lointain les campaniles et les flèches bessonnes de ses deux cathédrales, la coupole de son théâtre, les donjons aigus de ses vieux palais, les colonnes de sa place Quin décagone et les phares électriques de son bassin à flot ; à l'opposé du Roc Blanc, des palus semés d'oseraies et de hauts ajoncs sertis-

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saient, au premier plan, d'un chaton d'émeraude la gemme d'ocre de la Juronne ; plus loin se superposaient les gracieuses éminences du Rioc, portant sur leur déclivité d'énormes bouquets de verdure entre lesquels se distinguaient les façades de merveilleux châteaux, puis, au creux des vallons, de petites villas enfouies sous le lierre et le chèvrefeuille, enfin, sur les plateaux, des villages dressant à l'horizon du golfe les aiguilles blanchâtres de leurs clochers. A droite, vers le nord, au delà du dernier bras du fleuve balisé de bouées noires ou vermillon, s'apercevait la naissance de l'Esluaire en une forme de lac dont les vagues scintillantes balançaient de leur clapotis, parmi les lougres et les cotres, de majestueux steamers.

Dans les beautés apaisantes de ce site unique, diapré d'un mélange de couleurs dont la mer et le ciel se renvoyaient mutuellement les reflets, Jania découvrit sans doute quelque secrète promesse de bonheur, car elle cessa aussitôt d'être chagrine ; elle acheva de comprendre pourquoi son amant l'avait conduite là, hors du monde, à l'abri des intrigues et des banalités, loin de tout ce qui fatigue ou dégoûte de vivre ; et elle accepta pour elle-même ce qu'avait ainsi décidé l'amour de Giovanni. Le Gow s'attendait à l'immanquable effet d'enchantement de ce paysage océanique sur l'esprit de Jania, mais il ne

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se doutait pas qu'une créature douée de beauté devient plus belle encore quand elle contemple ce qui est beau comme elle-même et surtout ce qui est éternel ; aussi s 'absorba- t-il un instant dans l'analyse de l'attrait nouveau dont l'ineffable cadre de la nature environnante rehaussait l'attitude et la physionomie de son idole.

Descendue de voiture, Jania, son chapeau enlevé, laissait jouer le vent dans les innombrables boucles de ses cheveux déroulés jusqu'à ses genoux. De ses paupières abaissées les longs cils noirs descendant sur ses joues, au-dessous des sourcils foncés qui tranchaient sur l'or vif de la chevelure, lui donnaient quelque ressemblance avec les fauves lorsqu'ils ferment leurs grands yeux à la réverbération des sables.

Blonde, elle portait sur son visage l'expression du caractère que l'on prête aux brunes, la fierté, et par dessus tout le don superbe de vibrer aux moindres impressions du beau. Dans ses pupilles de nuance loutre, sous l'effort de certaines pensées, semblaient passer des images de tempête, et sa taille d'une nervosité serpentine alliait admirablement la force à la grâce. Tous ses mouvements étaient d'un félin, mais d'un félin noble ; elle eût régné sur des lions ; et rien ne semblait plus logique que l'accouplement de sa nature avec celle de l'aigle isolé dans son aire que représentait Le Gow.

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Tandis qu'elle reportait sur ce dernier un regard qui signifiait éloquemment : M'aimeras-tu toujours dans cette solitude? <( Entrons ! » dit le jeune homme en lui entourant doucement la taille d'un seul bras et répondant en luimême à la muette interrogation de l'amoureuse : (( Viens voir ce que j'ai imaginé pour défier la satiété. »

Dès qu'en eflet Jania eut visité l'habitation, elle en garda l'impression essentielle d'un intérieur d'artiste, non pas supérieur à ce qu'était capable d'inventer en fait de décor le génie de son père, mais infiniment plus tendre au regard, plus attirant que le grandiose de la Villa des Marbres, et d'un charme voluptueux en même temps que très poétique. Elle y reconnut un séjour élu exprès pour deux amants, pour deux êtres qui ne doivent plus vivre que des mutuels caprices de leur imagination ; et immédiatement elle s'attacha à toutes les choses de ce lieu exquis, en harmonie parfaite avec son goût et vite familières à ses instincts.

Bâti au centre du diamètre d'un demi rondpoint dont le sol inégal était disposé en jardin anglais, le pavillon, simple construction carrée en pierre blanche qui rappelait, du côté du jardin, le Trianon, et, de l'autre, la demeure de Chateaubriand dans la vallée aux Loups, ne se composait que d'un rez-de-chaussée, d'un grand

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étage et d'un attique couronné de balustres.

Du vestibule où Ton entrait par Test, après avoir gravi les marches d'un perron, on avait accès dans un grand salon Louis XV donnant de plain-pied à l'ouest, par trois portes-fenêtres, sur la plate-forme culminante du Roc Blanc. A droite était la salle à manger, a gauche un salon plus petit. A l'étage, l'appartement destiné à Jania occupait le côté sud du bâtiment; celui de Baratine, le côté nord. Leurs chambres parallèles, séparées par une vaste pièce transformée en salon-bibliothèque, avaient chacune une fenêtre s'ouvrant face au couchant sur le même balcon. Les trumeaux de cette façade occidentale, d'où les massifs d'arbres du parc étaient suffisamment écartés pour que l'œil ne perdît rien du panorama qui englobait Burdigala^ le Rioc et l'estuaire de la Juronne, étaient tapissés de plantes grimpantes : jasmin, clématites, volubilis, glycines et vigne vierge dont un treillage en cerceaux, placé au-dessus du balcon, faisait retomber en voûtes les longues hanes parfumées, rideaux de perles verdoyantes servant d'écran contre les feux du soleil. Du pied de la muraille, précédant la végétation inculte du promontoire, partaient des platesbandes de roses de Pœstum dont les boutons commençaient à percer leur enveloppe. Enfin, au-dessous de chacun des œils-de-bœuf de Tat-

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tique, qui décoraient les deux façades principales, s'alignaient des médaillons de marbre portant les profils sculptés de poètes et de musiciens illustres.

Mais ce joli extérieur, d'un style un peu disparate et qu'écrasait d'ailleurs la magnificence de l'horizon, ne retint que médiocrement l'attention de la fille de Carminé. Ce fut par- dessus tout l'aménagement même de la maison, pour lequel avaient été mis à contribution tous les arts possibles, qui captiva la vierge et lui donna la certitude du bonheur. De quelque côté qu'elle tournât les yeux, tout lui parla de l'amour de Giovanni, amour exclusif qui avait tout prévu de ce qui pouvait tour à tour charmer, enivrer, surprendre, exciter ou calmer la sensitive qu'était Jania.

Sauf le parquet en mosaïque byzantine du vestibule et l'énorme corbeille renversée de fleurs en Saxe qui servait de plafond au grand salon, Baratine avait remplacé dans le pavillon l'adorable rococo Louis XV, qu'y avait prodigué Olympe Fano, par des originaux d'artistes contemporains. Le mobilier était différent de celui qui avait jadis orné l'hôtel Mazzafiro, mais on remarquait une égale nouveauté d'invention avec, cette fois, une accentuation de féminisme virginal dans la forme du décor, surtout dans sa couleur. C'est ainsi qu'excepté

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dans le vestibule et la salle à manger, il n'était pas un coin de mur qui ne fût tendu de velours imprimé ou de soie peinte : en agathe blonde pour le grand salon et rose de bruyère pour le petit ; en pourpre d'orchis pour la chambre de Le Gow, rouge d'algue pour son cabinet de toilette et vert de cédrat pour le salon-bibliothèque; enfin, en bleu de lavande pour la chambre à coucher de Jania et, pour son boudoir, bleu fin-de-nuit.

Les arts du dessin, peinture et sculpture, n'étaient représentés dans la nouvelle demeure de Don Juan que par de purs sujets de rêve ou de légende et des vues de la nature, prises en ces moments de repos mélancolique que les artistes nomment « heures de cendre ». On n'y retrouvait aucune des ardentes images de volupté de l'atelier Mazzafiro. Le choix de Le Gow s'était borné aux œuvres chastes des idéalistes, des sentimentaux, des romanesques et même des symbolistes ésotériques de la Rose-Croix*.

Dans le vestibule, un marbre de Rodin, V Amour retenant Psyché sur le bord d'un abîme, faisait face à un panneau-fresque de Burne- Jones, la Via rf'amore, poignant défilé de toutes les espèces d'êtres que la passion rend malheu-

* Association formée par le Sâr Péladan pour le développement de la Renaissance idéaliste.

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reux ou fous. Dans le petit salon, des crédences d'encoignure portaient les Baisers de Dampt : trois groupes argent et ivoire figurant les Caresses de Catulle à Lesbie, V Adieu de la Dame de Brocéliande à Lancelot du Lac, et Julie de Wolmar abandonnant pour la première fois ses lèvres à Saint-Preux, tandis que, dans le grand, s'érigeaient sur des consoles en d'exquis modelés de lignes tendrement expressives : la Pensée de Chapu, la Séduction de Lambeaux et, de Niederhausen-Rodo, une Ophélie en prière.

Parmi les toiles, se détachaient de l'harmonie des tentures : Dans la nuit et Devant la mer de René Ménard, deux poèmes d'infini: d'Ary Renan, le Vaisseau fantôme et, de Lucien Monod, les Cygnes d'Àtlantis; d'Osbert, le Sommeil du lac et, d'Alexandre Séon, les Océanides de Cordouan ; de Lévy-Dhurmer, la Parabole des vierges; de Maurice Chabas, la Forêt enchantée ; d'Henry de Groux, le Nid d'aigles; de Marcius Simons, le Cimetière d'Elseneur;enûn d'Henry Le Sidaner, une Ronde au clair de lune et les Fiancés de mai où s'épandait le flou pâmant de la lumière cendrée.

Hormis des paysages, comme l'inefiable site des Bouches de F Orne, peint au crépuscule par Nozal, et l'Étang de la Canau, avec effets mêlés de soleil et de pluie, par Auguin, les sujets réunis dans la bibliothèque symbolisaient spéciale

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ment la glorification de la musique, tels : neuf bustes en cire, de Ringel d'Illzach, schèmes des neuf symphonies de Beethoven; un tableau d'Armand Point, d'une inspiration angéUque, les Voix éternelles; et un tryptique d'André des Gâchons, les Harpes, les Clavecins et les Cantilènes, où semblait revivre, en des couleurs fanées, l'âme de Gluck, de Haydn et de Boccherini.

De savoureux paysages signés des talents les plus nouveaux : Waidmann, Robert Mois, Marcette. Olive et Carl-Rosa, égayaient la salle à manger ; et dans les couloirs de l'étage, quelques-uns des plus sauvages aspects du rivage breton, par Maufra et Pierre Boyer, alternaient avec des Scènes de la Vie indienne, de Gauguin. La chambre de Giovanni, dont la tonaUté un peu sévère différait de celle des autres pièces, s'embellissait de quelques œuvres exceptionnelles où, après divers portraits, se remarquaient : une Évocation du Pa^sé, par Jean Veber, apparition de figures de femmes où s'entrechoquaient les couleurs roses du rire et le vert funèbre des tombes oubliées ; un panneau de Mucha, le Rêve aa seuil de la Réalité, une allégorie. Tendresse d'automne, par Paul S teck, virtuose des effets de lumière; et un fin tableautin de genre. Retour du bal, de Henry Rondel.

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Quant au reste de rameublement, il était, dans tous ses détails, d'une richesse artistique telle que savait la rechercher Le Gow dans la note la plus moderne. — Edme Couty avait dessiné les broderies d'application des rideaux et imprimé de ses plus étranges fantaisies florales les étoffes des sièges et des coussins. La composition des tapis, des frises, des portières, des bordures et autres tissus décoratifs, était due à Brangwyn, Flandrin et Raymond Cox.

René Wiener et Camille Martin avaient ciselé, mosaïque ou patiné, des cuirs merveilleux sur certains trumeaux de la salle à manger et de la bibliothèque dont les lambris, les bahuts ou les vitrines, et les montants de cheminée portaient des sculptures d'objets simples : insectes, fleurs et feuilles, par Baffier, Ernest Carrière, Halou, Walgren, Bernard Meyer. La plupart des pièces de vaisselle et d'orfèvrerie, ainsi que les bijoux, étaient de Brateau, de Prouvé, de Jules Jouant, de Henry Nock. Les faïences, les vases à fleurs sortaient des fours de Chaplet ou de Bigot ; les verres et les émaux, des ateliers de Galle ou de Delaherche; tandis que certaines ferrures de porte, des appliques de candélabres, des porteampoules de lampes, des pieds de consoles, des colonnettes d'étagères, des cadrans d'horloges avaient été forgés, ciselés, tordus, sculptés en d'extraordinaires caprices de forme, par Aube,

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Rupert-Carabin, Alexandre Charpentier, Pierre Roche.

Mais, où Le Gow avait déployé une imagination et une science que lui eussent enviées des ornemanistes de profession tels que André BouUe et Riesener, c'était dans la chambre de sa compagne, symphonie de blancheurs et d'azurs que Jania appela Caméra di Gigli : la Chambre des Lys, à cause des tiges de cette fleur, figurées sur les rideaux et le bas des tentures murales. Si idéalement chaste qu'en fût l'aspect, on sentait néanmoins que l'amour lui-même n'eût pas choisi d'autre asile pour y dénouer la ceinture de Psyché. Opposé à la fenêtre, le lit avait la forme d'un grand cygne au col allongé, aux ailes relevées, posé au-dessous d'un pavillon bleu-ciel sur des flots de mousseline vert nil. Un doux tissu de peluche blanche, se fondant avec les nuances d'un tapis turquoise émaillé de rose, couvrait tous les sièges, dont une grande bergère occupant un des angles opposés à la couche. Des deux côtés de la fenêtre, des acrotères taillés dans la muraille portaient, en de longs caHces iris de cristal intarsié, des bouquets de fleurs naturelles incessamment renouvelées. Puis, après les mille menus objets en ivoire, nacre, argent, écaille, tels que : miroirs à main, coffrets, plateaux, drageoirs, vide-poches, flacons, coquilles, cachets, chiffres,

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reliures, qui, avec des médaillons, des coupes, des émaux gravés, encombraient plusieurs tables en marqueterie blanche, des vitrines, des étagères et le dessus d'un secrétaire près du lit, on pouvait admirer dans un coin, sous les feuilles géantes d'un tallipot séparé du reste de la pièce par un paravent translucide, une harpe à tête d'Orphée incrustée de rubis et d'émeraudes, l'instrument préféré au piano, dont Jania d'habitude accompagnait son chant. Il n'y avait dans cette chapelle de vierge qu'un seul tableau, le portrait même de la fille de Carminé, cédé par Olympe Fano. Par contre, dans le boudoir attenant, le fouillis des soies pliées en forme de nids ou déroulées en dais à chaque angle du plafond laissait une petite place à trois chefs-d'œuvre : une Aarore, d'Eugène Carrière, V Extase, de Henri Martin, et les Jardins d'Armide, de Fantin-Latour.

De la fenêtre de la chambre de Jania, même sans qu'on eût besoin de sortir sur le balcon, la vue était la plus étendue et la plus belle. Aussi, était-ce là et dans la bibliothèque avoisinante que les amants devaient passer la plus grande partie de leur temps. Joint au spectacle delà nature, le langage muet mais profond de l'art savamment exposé dans l'habitation, loin du discordant concert des hommes qui s'agitent en d'étroites sphères de matière, devait être

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pour les solitaires — ainsi l'avait espéré Le Gow — une source constante de poésie, d'ivresse, de parfait bonheur. Artiste elle-même, la jeune fille partagea en cela toute la pensée de son guide ; la nécessité du renoncement à tout contact avec le monde lui fut une évidence ; mais elle n'imagina pas qu'une telle vie ne pouvait exister qu'à la condition de laisser quelque grand désir non satisfait et, en dépit de ses impressions subtiles, de rester, comme celle des anachorètes, perpétuellement pure. Don Juan seul, avec son expérience des variations de l'âme humaine, avait pénétré le secret de cette condition qu'il ne savait comment faire accepter indéfiniment à sa compagne. En Lovelace désabusé qu'il était, il lui fallait pour réaliser le suprême avatar de sa vie amoureuse une Clarisse Harlowe, éternellement jeune, éternellement belle et, par-dessus tout, éternellement vierge. Il se trouvait prématurément arrivé à cet âge fatal où les émotions de l'amour ne sont plus procurées au séducteur que par un cœur chaste. De là l'éminent caractère de pureté dont il avait empreint l'intérieur de sa demeure. Si parfaits qu'il jugeât les dons physiques de la fille de Carminé, la satiété tant de fois connue après le désordre des sens lui faisait peur.

Mieux que quiconque, il savait que la possession tue le poème des plus puissants désirs,

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dont le rêve est si haut qu'il désenchante d'avance la réalité. De là une continence qu'il espéra prolonger jusqu'à l'extrême limite, non de ses propres forces dont il était sûr, mais du refus probable de la femme à ne rester qu'une amante spirituelle. Lui, démon, désirait, sur les ailes de l'ange, remonter vers le ciel. Mais cet ange qu'était Jania ne voudrait-il pas descendre aux enfers pour en arracher l'énigme du mal? Là gisait le germe d'un conflit sublime dont les forces victorieuses de la nature devaient bientôt imposer le dénouement.

Au début de leur réunion. Le Gow et Bianca, après être restés ensemble toutes les heures de la journée, depuis celle de leur lever, se séparaient, la nuit venue, sur le seuil de la chambre de l'un ou de l'autre. Ils se parlaient peu. On eût dit qu'ils craignaient de gaspiller le trésor de leurs épanchements. En réalité, ils se reposaient dans un recueillement mutuel. La commotion du choc qui avait fondu leurs cœurs l'un dans l'autre avait été si bouleversante qu'ils en gardaient certaines meurtrissures.

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Jania oubliait difficilement son père. Pour suivre son beau rêve de vierge aimante, elle avait dit au théâtre et à la renommée que donne le talent un adieu sans retour ; mais elle y pensait quelquefois. Quant à Le Gow, ses évocations du passé ne lui représentaient que des ruines, une terre ravagée par les orages, la moisson d'un travail de plusieurs années fauchée par la foudre ; et cela lui laissait une ombre de deuil qui, néamoins, allait s'oblitérant.

La fille de Carminé ne s'inquiéta pas d'abord de la singulière réserve de Giovanni. A sa beauté, au raffinement de ses pensées d'artiste, encore sobrement exprimées, Le Gow joignait ce don supérieur du charme qui subjuge sans effort ; et en harmonie constante avec lui, écho toujours frémissant des émotions du jeune homme, Jania le suivait comme son ombre dans cette téméraire marche lente vers l'idéal, que contrarie la loi même de la nature. C'est que, d'aucun côté, l'agitation des sens ne se produisait encore. Chez Don Juan, il y avait une atrophie voulue de ses instincts, qui, pour un temps, devait paralyser chez la jeune fille l'éveil de tout désir. Mais celle-ci, non ignorante, n'attribuait la retenue de Giovanni qu'au dessein de graduer infinitésimalement l'initiation ; et dans l'attente, elle admirait cet excès de déHcatesse qui lui prouvait combien elle était vénérée au-

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tant qu'aimée. D'ailleurs, sous son apparence de monotonie, ce cénobitisme des deux élèves de Platon, qui eût été insupportable à des êtres vulgaires, était rempli des distractions les plus hautes, de celles dont la continuité pleine de douceur fait le mieux goûter la joie de vivre.

Le matin, lorsque le soleil levant blanchissait le profil des coteaux et que la brise molle de l'ouest balançait les massifs du parc en floraison. Le Gow et Jania descendaient dans leur jardin pour en cueillir les fleurs épanouies à l'aurore; puis ils s'égaraient sous les arbres, explorant un à un les coins pleins de mystère de l'enclos du Pavillon, où les oiseaux en foule commençaient à bâtir leurs nids. Souvent ils dépassaient la grille du parc du côté de Burdigala ou dévalaient par les pentes du Roc Blanc jusqu'au bord de la Juronne, qu'ils franchissaient, d'une rive à l'autre, dans un petit canot. Au-dessus de leurs têtes, ils admiraient un ciel inefiablement changeant : tantôt couvert de cirrus roses oulilas, pareils à des bouquets ou à des lambeaux de broderie, tantôt présentant la fusion de toutes les nuances du gris de perle ; d'une pureté profonde au milieu du jour et brouillé, le soir, comme un fond de palette; puis, à la surface des eaux calmes, ils regardaient les navires descendre vers l'inconnu de la mer ou monter au refuge du port, dont les

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premiers môles s'eslompaient dans le lointain. Ce double mouvement, la plus ancienne des images de la vie, ravissait Tâme de Baratine, car quelques-uns de ces vaisseaux lui représentaient les instruments de sa nouvelle fortune, et dans la fumée d'un steamer ou à travers les haubans d'un voilier lui apparaissait, avec tous les poèmes de la mer, le génie qui préside aux grandes découvertes. Parfois ils arrivaient jusqu'au point d'où se contemple le déroulement sans fin de l'océan sous l'éblouissant scintille^ ment des feux solaires. Mais, le plus souvent, ils amarraient leur barque dans quelque crique de l'Estuaire, près de laquelle se cachait, derrière de grands ormes, un moulin, une cabane ou toute autre maisonnette de fée ; et là ils attendaient l'heure du retour, écoutant la voix douce du fleuve, traversée par le cri perçant des courlis qui leur apportaient un écho des proches grèves du grand golfe. D'autres fois, s' éloignant du fleuve, ils erraient dans la grasse campagne de l'Entre-Deux-Mers ; ils s'enfonçaient dans les vallons ouverts aux flancs du plateau, traversaient les bourgs, les grands prés, suivaient les sentiers des bois, les chemins creux aux voûtes d'aubépine, et s'arrêtaient devant l'eau dormante des sources fleuries de boutons d'or et de muguet. Après un circuit plus ou moins long suivant le temps, ils rentraient,

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d'habitude, du côté opposé à la route de Burdigala, par le hameau même du Roc Blanc, dont le cimetière, où s'élevait une chapelle en ruines, attenait par Tabside de celle-ci à la clôture nordouest de leur parc, face au plus haut couchant du solstice.

Un jour qu'ils avaient pénétré dans l'enclos de ce cimetière planté de saules, où chantait le rossignol et dont les rares tombes disparaissaient sous l'épaisse végétation des graminées tandis que le toit brisé de la chapelle servait d'abri à des nichées de palombes, leur attention se porta sur Tunique sarcophage dont la pierre ne fût point envahie par les ronces. Ils s'approchèrent et, au-dessus d'un cartouche de marbre noir portant gravés en lettres d'or quatre alexandrins de Leconte de Lisle, ils virent une inscription qui leur apprit que l'épouse d'Olympe Fano, morte à vingt-trois ans, reposait là de par le désir qu'elle en avait exprimé. Or le banquier ne leur avait jamais parlé de sa femme. Ils comprirent alors pourquoi leur ami avait délaissé pour jamais le Pavillon Blanc; il y avait autrefois vécu un temps trop heureux, interrompu par la catastrophe qu'attestait le monument funèbre. Se découvrant avec mélancolie Le Gow, Tépitaphe lue mentalement, se mit à dire à haute voix les vers qui la soulignaient :

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Et toi, divine mort oà tout rentre et s'efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoile.

Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace Et rends-nous le repos que la vie a troublé!

En écoutant cette strophe sublime où notre olympien Lucrèce moderne affirma son matérialisme hautain, Jania trembla légèrement et se serra contre Giovanni. Un instant les jeunes gens se regardèrent comme pour s'interroger mutuellement sur leur destin, et s'efforçant de sourire ils répondirent ensemble à la même pensée : « Non, ce ne saurait être... pas encore au moins » ; puis comme ils détournaient les yeux vers r Estuaire, le resplendissement du jour à son midi sur les eaux vivantes leur rendit leur foi en leur jeunesse, un moment ébranlée par l'image de la mort qui, déjà, semblait les avertir de l'inhabilité des humains à posséder un bonheur tel que celui qu'ils voulaient emprisonner avec eux seuls.

Au retour de ces promenades quotidiennes, que favorisait la suavité du printemps naissant, les amants retrouvaient chez eux, au sein de la quantité d'objets qui flattaient leur vue, un écho de leurs impressions du dehors, auquel se joignait la sensation de la paix du « home » et de son bien-être. Ainsi le fond unique de leur vie de rêve se décomposait en des formes aussi variées que celles des fluides aériens.

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Les premières heures de raprès-midi étaient habituellement employées à des lectures faites en commun dans le salon-bibliothèque. Le Gow ne savait plus rien maintenant des vains débats d'une politique oubliée ; il ne recevait en fait de feuilles publiques qu'un journal local qui le renseignait sur le mouvement du port de Burdigala, sur le cours du fret, et où il se plaisait à noter les observations météorologiques relatives à l'état journalier de la mer. Les réponses qu'il avait à écrire à quelques lettres d'Olympe Fano et la vérification de son compte courant à la banquel'occupaient, en outre, une heure environ par semaine. Après cela, il ne s'appliquait qu'à parfaire l'instruction de Jania, en l'augmentant des trésors de sa propre science. Il allait de la sorte jusqu'à exercer sur la jeune fille une séduction cérébrale, et remplissait vis-à-vis d'elle le vrai rôle dePygmalion. Comme un rhapsode qui transmet à son élève les secrets des différentes poésies, il choisissait, pour les réciter à sa compagne, une page de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, même de Bernardin de Saint- Pierre ou de l'abbé Prévost ; un acte de Racine ou de quelque autre grand classique ; une ode de Victor Hugo, une méditation de Lamartine; d'autres vers encore d'Alfred de Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Léon Dierx et Henri de Régnier ; puis des fragments

de Stendhal ou quelque prose à la fois tendre et vibrante de Michelet. Il faisait même des incursions au domaine des anciens en traduisant de touchantes élégies de TibuUe, un peu d'Ovide et les plus magnifiques chants du De Natura rerum, de Lucrèce, où il sentait louer sa propre philosophie.

Ainsi aucune des heures du jour n'était longue pour les êtres du Pavillon Blanc. Giovanni et Jania ne comptaient plus les dates.

Qu'auraient-ils eu besoin de les compter? Le présent seul les intéressait.

, Le soir, après un dernier tour de parc, le plus souvent après une station sur les rochers du morne — pendant laquelle, ivres de la magie du couchant, ils fondaient tous leurs désirs dans la plénitude d'élévation que donnait à leurs âmes ce moment unique de l'apogée des splendeurs de l'horizon — le chant de l'alouette marine les avertissait régulièrement de la chute du jour. Dès qu'ils n'apercevaient plus le soleil, ils en recherchaient réciproquement la lumière dans leurs yeux en rapprochant leurs lèvres pour l'échange du plus long de leurs baisers ; et alors, à cette heure religieuse et amoureuse aussi du crépuscule, où les cloches du hameau semblaient pleurer le jour mourant, Jania prenait sa harpe, et c'était un déroulement continu de mélodies incomparables, que les échos du fleuve

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se surprenaient à répéter au loin, tandis qu'un rayon de lune réfracté dans les eaux commençait à les teindre d'azur pâle.

Pour son Giovanni seul l'artiste chantait avec une profondeur de sentiment, que son propre état d'âme imprégnait, suivant le choix de la musique, des nuances les plus charmeuses ou les plus émouvantes. Un motif de Gluck ou de Mozart, un nocturne de Weber ou de Chopin, une berceuse de Schumann, une cavatine de Cimarosa, un hymne religieux de Marcello ou de Palestrina, appelaient également, sans qu'il sût pourquoi, les larmes du jeune homme. Parfois la cantatrice émaillait ce grand répertoire d'airs de compositeurs modernes, mais toujours dans la note langoureuse et tendre des romantiques du leit-motiv. Quelle représentation théâtrale eût pu valoir pour Baratine de pareilles soirées? Il était vraiment maître d'un empire de l'art dont il partageait le sceptre avec la beauté même ; et à l'organisation raffinée de cette manière de vivre se reconnaissait, dans leur plus grandiose application, les puissants instincts d'indépendance de ce type d'être génial que les physiologistes nomment le type solitaire par opposition au commun type social. Les serviteurs eux-mêmes n'habitaient point le pavillon. Relégués dans les dépendances sises derrière le parc, ils avaient l'ordre

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strict de n'y pénétrer que quand on les y appelait, à des heures d'ailleurs parfaitement déterminées.

En cet état spécial, longtemps il fut facile à Don Juan, oubliant que l'avenir a dans le passé des racines, d'éloigner de lui-même tout désir de chair et de contenter Jania du candide hymen de leurs âmes seules. Mais le moment imminait où de la fécondation nouvelle de la nature renaît Tentraînement des êtres à accomplir d'inéluctables lois. Tandis que le soleil plus ardent s'élevait chaque jour davantage vers le zénilh, Jania sentit germer en elle l'effervescence d'aspirations indéfinies. Jamais la vie des choses qui mûrissaient à son entour ne lui était apparue aussi luxuriante qu'en ce climat suave, ennemi des neiges et de la vertu. C'est pourquoi commença-t-elle à s'inquiéter non de la froideur, mais de l'abstention systématique de Giovanni à franchir un obstacle de plus en plus léger. Tout son être se trouvait prêt pour l'initiation suprême. Pourquoi l'amour tardait-il encore .►^... Aux teintes roses dont l'afflux du sang couvrait le visage et le col de la vierge, à ses soupirs, aux palpitations de son sein, à la dilatation de ses yeux peut-être provoquée par l'insomnie, Le Gow s'apercevait que la crise du dénouement était proche. Mais il redoutait tant la transformation que la possession définitive

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devait faire subir à son amour, à sa vie même» que, sans fuir ce danger, il le combattait de toutes ses forces. Au moins voulait-il réduire à la plus petite part possible sa responsabilité dans le sacrifice où périrait la si attrayante pureté de Jania. Cependant, à mesure que l'atmosphère devint plus vivifiante, la brise plus douce, Tarome du feuillage et des fleurs plus pénétrant, la puissance d'instincts voluptueux s'accusa dans les attitudes, les moindres gestes, et surtout dans la voix de la fille de Carminé. Ses dons lyriques s'enrichirent encore d'une foule de nuances, comme si l'amour eût développé dans son organe des fibres capables de nouvelles vibrations ; et Le Gow en vint à ne plus pouvoir supporter, sans risquer de faiblir, soit la fièvre, soit les brisements d'âme que lui causait le chant de l'aimée. Après l'avoir entendue, altéré de tendresse il allait vers elle tandis qu'elle restait frissonnante de sa propre émotion; et alors entre ces deux êtres, qui auraient voulu à force de poésie méconnaître d'ultimes vulgarités pourtant essentielles, s'échangeaient des baisers, des étreintes, des enlacements continus, d'oii naissaient de mutuels étourdissements, quelquefois d'incomplètes et irritantes pâmoisons, autant d'étapes vers leur chute.

Le soir de la journée marquée par l'incident

LES RUINES DE l'aMOUR i53

de leur passage au cimetière, Le Gow et Jania étaient venus, comme de coutume, se reposer sur le balcon de la Chambre des Lys. Silencieux, ils se rappelaient chacun leur pensée d'un instant à la mort. Le Gow, dont la ferveur pour ridéal minait maintenant le matérialisme philosophique, recherchait quelles preuves peut donner la nature de la survie de l'être. Désirant prolonger sa méditation, sans qu'aucune question sur un sujet plus ordinaire la troublât : « Jania, ditr-il, mon cœur est triste. Voudraistu jouer de la harpe, mais sans me rien chanter? )) La jeune fille quitta la chaise-longue de bambou laqué. blanc sur laquelle elle se balançait songeuse, les yeux tournés vers le profil penché de son ami qui, debout devant elle et les bras croisés, s'appuyait à l'encadrement de la fenêtre grande ouverte ; et des cordes mélodieuses s'envola le motif de la marche nuptiale de Lohengrin, prélude donné par la musique à cette tragique scène de la légende, où Eisa, la Psyché chrétienne, perd sans retour, par la faute de sa curiosité, l'amour d'un époux divin.

(( Le mystère démon sentiment pur lui pèse, » ne put s'empêcher de penser Le Gow. (( Insensée I Pourquoi vouloir se hâter vers l'abîme, retourner à l'origine de mon enfer, reprendre le chemin de la douleur et de la nuit? » Et se

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raffermissant dans un effort d'élévation de son néo-spiritualisme, Don Juan reprit, loin de la femme, sa communion avec l'ange de l'idéal.

Mai touchait à sa fin, et au seuil de l'été le ciel de la région se parait tous les soirs d'un amas de couleurs d'une richesse tropicale. A l'heure où, sous la caresse de la main de Jania, s'éveilla l'âme de la harpe soutenant l'extase de Don Juan, le soleil descendait avec majesté vers le gouffre verdâtre du golfe, le long d'un immense ravin écumeux qui, du zénith à l'écliptique, s'ouvrait entre deux murailles de nuées pourpre frangées d'or que démolissait par degrés le souffle d'une brise d'est. Lorsque l'astre toucha aux limites de l'horizon, le ravin disparut faisant place à la superstructure de larges stratus bruns, mêlés de vermillon, qui formèrent à l'océan des cieux comme un rivage terrestre. Par-dessus ces bandes de nuages, des rayons d'inégale longueur rasaient la surface de la terre. Tandis que le Roc Blanc se baignait dans les ondes d'un fluide violacé, Burdigala paraissait en flammes. Le soleil traversait encore les ogives des tours et des clochers, accrochant ses derniers feux aux mâts et aux vergues de la rade. L'Estuaire, où plongeaient mollement des goélands pêcheurs, réfléchissait en son vaste sein les teintes du firmament ; l'émeraude de ses rives se paillelait de saphir blond ;

LES RUINES DE l'aMOUA i55

et alors qu'au loin les prairies et les bois du Rioc s'enveloppaient à contre-jour d'un manteau bleuâtre, autour du Pavillon les arbres et les fleurs, comme saupoudrés des cendres cristallines d'un lustre qui éteint ses ors, se pâmaient sous le frôlement delà brise embaumée, dans l'attente du crépuscule.

Gomment un tel spectacle n'aurait-il pas grandi les pensées de Baratine au-dessus de tout? Il en eût oublié la présence de Jania si celle-ci, dans l'impatience de son amour, n'eût délaissé sa harpe pour se rapprocher de lui I

La jeune fille était vêtue d'une tunique de lin plissée, qui descendait jusqu'à ses pieds chaussés de blanc, et dont les manches, largement évasées, découvraient en se relevant l'attrayante nudité des bras. Au-dessous du sein, une ceinture de fils d'argent, ornée d'émaux et de pierres en acrostiche, accusait la forme suave de son buste. Le mouvement de sa démarche alanguie ressemblait au glissement d'un rayon. Lorsque, pareille à une canéphore de Phidias, elle se fut appuyée de la tête et des mains contre l'épaule du jeune homme : (( Giovanni I fit-elle ; Giovanni I » et la tendresse avec laquelle elle prononçait ce nom s'augmentait du charme propre à l'idiome itaUen, ce doux latin bâtard qui est sur les lèvres d'une femme une perpétuelle caresse et que la fille de Car-

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mine parlait avec la perfection qu'exige Tadage lingua toscana in bocca romand*.

Pour mieux s'absorber dans son rêve, Baratine s'était accoudé au parapet du balcon; il s'en détourna afin d'enserrer de son bras gauche son amie par la taille et la regarder dans les yeux.

(( Ma perdition I ma perdition I » murmurat-il, faisant allusion au pouvoir tentateur qui s'échappait de ces magnifiques flambeaux d'une âme de déesse, désireuse de livrer son enveloppe vierge au feu humain ; et il en fit baisser les paupières sous ses lèvres longuement, pieusement, comme s'il buvait à une coupe où se fussent mêlées toutes les essences d'ivresse.

On n'eût trouvé dans l'univers rien de comparable à la beauté de ce groupe d'êtres, transfigurés par leur mutuel amour et que le rayonnement du couchant enveloppait en outre de son prestige, dans le cadre d'une nature splendide se recueillant avant l'heure du repos. La jeune fille semblait aussi étroitement liée au corps du jeune homme qu'une voile à son mât; et de la sorte s'accusait plus vivement le contraste de leurs figures, révélant dans l'union de leurs cœurs certaines oppositions de leurs pensées.

Sur la blancheur immaculée de la robe traî-

* Le Toscan doit être parlé avec Taccent romain.

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nante de Jania tranchait le rouge du pourpointblouse en surah qui, bouffant au-dessus d'un large pantalon de velours noir, habillait Le Gow jusqu'à la ceinture, laissant se dégager du col très échancré sa fine tête pâle, aux cheveux d'ébène dont les ondes se mariaient aux boucles d*or pur de la chevelure mi-épandue de sa compagne. Maintenant qu'il approchait des maturités de la trentaine, le visage de Baratine avait quelque peu changé. Deux ou trois rides, peut-être la trace des passions anciennes, marquaient de temps à autre son front. Le fantôme de Tambition s' étant éloigné de son cœur, le feu de sa jeunesse était moins apparent; mais le pli altier de ses lèvres trahissait parfois l'inexprimable sentiment secret de quelque suprême inquiétude. Quant à ses yeux, ils étaient restés subUmes, étincelants du génie qui subjugue; et malgré qu'ils fussent détournés de la scène du monde, on sentait que l'empire de l'humanité leur appartenait encore. A présent, la beauté de Jania eût suffi à les attacher au désert.

Après qu^elle eut frémi sous la caresse lente de l'aimé, « Giovanni, reprit Jania, je souffre I Mais je ne sais pourquoi 1 Dis-moi quel est mon mal, toi pour qui rien n'est mystère.

— Ange chéri, tes alarmes sont vaines, » répondit Don Juan ; a Tété approche ; tu éprouves

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les premières lassitudes qu'en provoque l'ardeur. Tout à l'heure la fraîcheur de la nuit calmera ta courte fièvre » .

Et comme Jania faisait doucement de la tête un signe de dénégation, Le Gow, avec moins de scepticisme, poursuivit :

(( Demeurer si seule avec moi est peut-être pénible à ta jeunesse? Amie, regrettes-tu parfois tes triomphes d'artiste et le monde qui t'acclama?

— Non. Loin de toi je ne saurais vivre. Je te préfère à tout ; mais mon mal est en toi I

— Tu ne crois peut-être pas à l'absolu de mon amour? Tu doutes?

— Je ne doute pas. Il te serait facile, si je doutais, de relever ma confiance. Seulement tu ne m'aimes pas comme je voudrais, comme j'avais pensé, lorsque ton premier regard transforma tout mon être, lorsque prononçant mon nom ta voix attira mon âme, lorsque ton premier baiser me donna la conscience du bonheur. Depuis, hélas I bien des côtés de ta pensée intime me sont restés fermés comme les secrets d'un esprit trop au-dessus du mien.

— Comment voudrais-tu être aimée?

— Ah ! les mois me manquent pour le dire, »

réphqua la vierge. « Cependant tu me comprends, Giovanni, o mio caro sposo! » achevât-elle dans un cri d'angoisse dont la troublante

LE$ RUINES DE l'aMOUR iSq

profondeur, trahit l'entier éveil d'une chair désormais sans repos.

(( Ton époux? fit Giovanni. Je ne suis que ton fiancé. Tu n'es pas encore ma femme devant les hommes.

— Qu'importe? Je la suis devant cette nature qui seule, m'as-tu dit, est ta loi. Laisse-moi donc t'appeler l'époux chéri que tu ne veux pas être encore, par crainte? par défiance de toimême? par excès d'amour, peut-être?... Ohl si cela était I

— Oui, c'est parce que je t'aime trop que je voudrais ne jamais détruire le suprême idéal que tu es pour moi I

— Comment ne le serais-je plus?

— Ah I ne m'interroge pas I Si je te répondais, tu en aurais un remords insupportable.

Je te montrerais trop le démon que je suis, condamné au spectacle de malheurs dont la femme fut toujours la victime!

— Mais, » cria Jania dans son exaltation, (( si je veux te suivre aux enfers, me damner avec toi? Comme le tien, mon œil a mesuré l'abîme, et la chute ne m'effraye point!

— Non, non, Janîa, mon ange, écoutemoi! Ici nous sommes près du ciel où notre âme pénètre avant l'heure. Efforçons-nous d'y demeurer toujours! Le soleil a disparu, le crépuscule tombe. Admire avec moi la grandeur

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de cet horizon qui lutte d'infini avec la région des étoiles, et tu oublieras un désir qui ne fait que passer. Autrement, ne m'arrache pas à ma chimère ; laisse-moi planer. Mon esprit ne s'accorde plus à cette heure avec les choses d'icibas».

A ces dernières paroles, Jania répondit en elle-même :

(( Je saurai bien t'y ramener » ; et se dégageant du bras de Giovanni sur lequel sa taille était infléchie, elle s'appuya au balcon pour épier, comme les soirs précédents, l'apparition de l'étoile de Vénus en laquelle elle mettait sa dernière espérance.

Autour du Pavillon Blanc une ombre douce avait fini par se répandre; aux nuées flamboyantes évanouies dans l'occident avait d'abord succédé, au ciel, un voile opalin dont la teinte laiteuse, irisée, laissant transparaître les premières étoiles, avait elle-même fait place à ces demi-ténèbres pendant lesquelles le théâtre de la nature prépare k l'entrée en scène de la lune un nouveau décor. Sous le dernier soupir

d'une brise expirante, les arbres du parc inclinaient leurs branches comme pour se reposer ; au-dessus d'eux passait le vol rapide de quelques oiseaux attardés; et, précédant le rêve lyrique de la pleine nuit, le crépuscule s'étendait, annoncé par le jet des chaînes d'ancre et le cri rauque des steamers sur la haute marée stagnante de l'Estuaire, et sur ses rives, par des tintements d'angelus, de lointains aboiements, des roulements de chars revenant des premières fenaisons.

Mais, ce soir-là. Le Gow et Jania ne partageaient pas le calme du paysage. L'homme était malgré lui agité de la même fièvre que la jeune fille. Après s'être un instant associé au silence de la pénombre qui les envahissait :

« Jania, dit-il, voici la nuit. La journée a été accablante. Veux-tu, quand la lune brillera tantôt, que nous allions dans la clairière du parc ou que nous descendions au bord du fleuve .^^

— Mon ami, je suis lasse, répondit-elle.

C'est ici que je me trouve le mieux. Restons. Tu y es toi-même aussi bien, pour ne faire que regarder les étoiles.

— Me le reproches-tu ? » fit Le Gow souriant avec bonté à l'ironie de l'amoureuse. « Si j'admire les étoiles, n'est-ce pas parce qu'elles ressemblent à tes yeux que je trouve encore plus beaux qu'elles .►^

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— Hélas I non, dit Jania, tu ne préfères pas mes yeux. Ce n'est pas moi que tu aimes, mais une créature imaginaire dont je te représente à peine Télément. Aussi je désespère de t' attacher vraiment à moi. Comment le pourrais-je?

Tu ne cesses de gravir des sommets où je ne puis plus te suivre. De ton amour voilà que je n'aurai bientôt aucun gage sensible. Naguère, tu ne pouvais te lasser d'entendre ma voix. A présent, dans mes chants, lu semblés redouter une action maligne. Tu ne tarderas pas à fuir jusqu'à mon contact, alors qu'au prix de ma vie même je voudrais être à toi, devenir l'épouse de ton sang aussi bien que celle de ton âme. Oh! aime-moi, Giovanni, aime-moi I ou je mourrai d'être privée de la moindre part de ton amour... » Elle dit, et toute palpitante de passion en révolte, le visage éploré, elle se précipita sur le sein de Don Juan qui la souleva dans ses bras pour l'y bercer, et tenta de nouveau d'apaiser sa plainte.

(( Est-il possible de lutter encore? » songeait-il.

A cet instant les premiers rayons de la lune, tangents au toit du pavillon, vinrent auréoler sur le cœur même du jeune homme la tête de la vierge, pâle comme Ophélie ; et penché vers elle, observant l'orageux tumulte de son sein, Don Juan près de renoncer à sa continence se

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souvint avec effroi de la superstitieuse croyance de Carminé au sort funeste qu'entraîneraient pour Jania les effets de Tamour.

Une nuit blonde de ciel d'orient commençait à diffuser la splendeur de ses mystères. De la même clarté dont elle parait le front de Jania comme d'un voile nuptial, la lune, se frayant un passage à travers les îles d'or semées profusément dans l'océan d'éther, enveloppait le Roc Blanc et ses bois, la Juronne, la Dore, et toute l'étendue visible de leurs vallées. Vers le sud, baignée de vapeurs d'azur, rideaux de mousseline de son lit de palus que piquaient par endroits les feux flottants du port, Burdigala dormait tandis que s'éveillait du côté de la mer le zéphir vespéral, dont le souffle passant sur les grèves sonores venait jouer jusque dans le3 ajoncs des bancs de l'Estuaire et faire frissonner plus haut, autour de la demeure de Don Juan, le feuillage d'argent des ormes et des chênes. De toutes parts, concert des infiniment petits berçant le sommeil de la terre, les insectes bruissaient par myriades, et caché sous les roses, près de l'habitation, un rossignol troublait de ses fugues la paix voluptueuse du vieux parc. Jamais nuit plus radieuse, sinon peut-être celle où Jupiter aima Dionée, n'était descendue des cieux pour inviter l'amour à goûter les délices d'un hymen profane. L'atmosphère était

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saturée de mollesse. Des brins de lavande du plateau, des grappes de tilleuls et des corbeilles de jacinthes du jardin, du pistil des roses et des touffes de jasmin qui tombaient du balcon, un pollen odorant s'envolait en effluves vainqueurs vers le cerveau de Baratine; et, sans mouvement dans les bras de celui-ci, Jania invoquait pour Taccomplissement de son désir la complicité du printemps, en cette belle nuit comparable pour elle à celle où Diane vierge vainquit les scrupules d'Endymion. Cependant elle attendit que, de nouveau, Giovanni rompît leur silence.

(( Comme nous sommes seuls I » dit-il enfin, évitant de répondre à la dernière prière de la jeune fille. « Aucune voix humaine que la nôtre ne traverse l'immensité. En cet Eden où nous régnons la nature improvise pour nous son plus harmonieux nocturne. Écoutons-le I »

Pour lui complaire Jania se fit plus attentive au prélude d'orchestre dont la nuit avait, en effet, donné le signal. Des forêts lointaines de la presqu'île, où les pigeons en couples roucoulaient dans leurs nids, parvenaient jusqu'à son oreille des sons moelleux de cuivre doux. Plus près, dans les frêles branches de saules, des plaintes de violoncelle pleuraient au-dessus des eaux où, des haubans de fer, le frôlement des voiles dans le roulis des barques faisait jaillir

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des frissons de harpe, tandis que des points d'orgue se soutenaient dans les roseaux. Audessus de l'universelle symphonie, voix de Titan dans un chœur de sirènes, s'élevait l'adagio solennel de l'océan. Mais rien ne pouvait distraire la fille de Carminé de la cause de son tourment I

(C Ce que j'entends par-dessus tout, s'écriat-elle, c'est le soupir de l'onde dans le baiser qu'elle rend au rivage amoureux; c'est le chant du rossignol et la voix pâmée des colombes.

Tout aime autour de nous, Giovanni I Toi seul restes insensible. Sous les caresses de l'air la terre elle-même s'émeut. Vois, mon sein éperdu palpite à l'unisson du sien, ce sein qui t'appelle et que tu repousses I

— Qu'oses-tu dire, amie? » dit Don Juan avec tristesse. Puis avec feu :

<( Ah I reviens à l'idéal I Franchissons encore un échelon vers les sommets du rêve. Avant d'en descendre trop vite nous n'irons jamais assez haut... ))

Plus doucement il acheva :

(( Tu peux chanter, si tu le veux. Ta voix nous rendra plus sublime encore le poème de la nuit!

— Même, » fit Jania aussitôt joyeuse, « si je chante les passions de Sapho, l'idylle de la Marguerite de Schumann ou les tristes amours d'Yseult?

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— Chante Yseull ! »

Quelques secondes s'écoulèrent. Jania accorda sa harpe, et frappant à la fois l'écho des bois voisins, des rochers et de Tonde, le chant remplit d'un coup l'espace, rayonnant autour du Pavillon, depuis l'enclos du parc jusqu'aux rives du fleuve.

La cantatrice avait commencé par l'adjuration d'Yseult à Tristan :

Voici le port, décide-toi!...

traduisant en ce premier morceau tous les conflits secrets de sa propre vie psychique. Dès le début, Baratine se sentit puissamment étreint par le génie de cette voix, âme même de la musique, où se résolvaient également l'énigme de l'infini et le but de l'amour. Comme s'il eût lui-même absorbé le philtre dont Yseult enivre le valeureux Tristan, il perdit le sens de toute résistance. Au fur et à mesure que Jania lui révéla, accrue par la magie du chant, l'impétuosité de ses sensations nouvelles, il sembla à Don Juan que, garrotté, sans force, réduit à l'état d'ombre, il vaguait d'abîme en abîme, d'une angoisse à l'autre, désespérément. Abordant, suivant l'ordre des scènes, tous les motifs de l'opéra wagnérien, la cantatrice détendait en des élans, des plaintes, des cris superbes.

LES RUINES DE l'aMOUR 167

la longue compression de ses désirs. Substituant son nom et celui de l'aimé à ceux d' Yseult et de Tristan :

Jania pour toujours est à toi !

Giovanni pour jamais est à moi!

disait-elle avec un accent profond comme la nuit même. A travers Tardent foyer de son organe se sublimaient toutes les essences de la passion : volupté, joie, mélancolie, doute. Dans la prière extatique d' Yseult expirant sur le corps de Tristan, sa voix se voila par degrés comme si tout le sang de son cœur s'en fût allé goutte à goutte ; et à la fin de ce chant, la plus haute expression de l'amour indissolublement uni à la mort dans l'éternité. Baratine se trouva être passé par tous les phénomènes physiologiques de l'émotion.

Lorsque les dernières notes se brisèrent dans la gorge de la tragédienne agonisante, tandis que la harpe éteignait sa sonorité dans un délicat retour aux accords du prélude avant de les fondre comme une vapeur dans l'air ambiant, Don Juan se cacha le visage dans les mains pour ne plus voir la cantatrice; et dès lors il sembla, lui aussi, s'être évanoui sous l'écrasement des chocs successifs portés par les puissances harmoniques... Combien de temps demeura-t-il ainsi prostré, le corps inerte, l'âme

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suspendue au plus haut des cieux? il ne se le rappela jamais...

A un moment donné, à travers Tépais nuage artificiel qui obscurcissait sa vue, embrumait son cerveau, il crut entendre, dans un rappel du prélude, la dernière phrase d'Yseult. Il dégagea ses yeux pour regarder autour de lui. Jania n'était plus au balcon... Sur Thorizon, la lune avait abaissé son disque pâli, dont les derniers rayons frappaient perpendiculairement la muraille; et, comme si après avoir entendu la plus belle des voix humaines la nature eût dédaigné toutes celles de la nuit, un silence extraordinaire s'était fait, non le silence du sommeil, mais celui du néant. Le vent était tombé, la mer ne grondait plus, et les arbres du parc aux profils de cyprès s'étaient comme figés dans la rigidité de spectres. Baratine en eut une sensation de froid. Bientôt après, du fond de la chambre de Jania, la voix de la jeune fille redisant comme en songe

Giovanni pour toujours est à moi!

acheva de l'arracher à sa torpeur.

(( Giovanni I mio Giovanni ! » continua-t-elle d'appeler, suppliante.

Don Juan quitta le balcon, s'approcha de la fenêtre ouverte, et soudain, le faisant douter de ses yeux aveuglés de surprise, Jania debout

LES RUINES DE l'aMOUR 169

contre le lit défait, ayant laissé couler à ses pieds le voile qui est plutôt Tennemi que Fauxiliaire de la pudeur, lui apparut, seconde Anadyomène portée sur un segment de lueur lunaire, les bras en anse d'amphore au-dessus de sa tête, cherchant à rassembler avec des croissants de nacre les boucles éparses de ses longs cheveux. La blancheur astrale de ce corps, pareille à celle que Ton suppose un attribut de la substance des archanges, répandait dans la chambre sa lumière propre de marbre givré de saphir.

A l'aspect de cette forme conçue par Famour même pour le désir d'un Dieu, Don Juan fut saisi d'une immobilité de pierre qui accusa l'infinie stupeur de son admiration. Puis, son sens esthétique pleinement satisfait, il tomba à genoux, prosterné, adorant la divinité qui se démontrait à lui. On pouvait dire qu'en son temps la fille de Carminé clôturait la courte liste des femmes qui, depuis l'Hélène des Grecs, ont ébloui le monde par la perfection de leurs charmes. Elle était l'idéal même des anciens, intégralement reconstitué dans la fusion des deux plus célèbres images de sa beauté, Vénus et Diane, dont les modernes n'ont jamais pu retrouver que des fragments ; et comme Phryné au temple d'Eleusis ou dans l'atelier de Praxitèle, elle s'offrait au jugement

non d'une foule mais du plus expert des hommes, dans une pose que la statuaire aussi bien que la nature eût proclamé le prototype de la volupté et de la grâce.

De ses mains elle retenait encore mollement, en arrière de sa nuque, la gaze dont elle venait de se dépouiller. Sa tête légèrement inclinée à droite faisait valoir la courbe noblement dessinée de son cou et de ses épaules au-dessous desquelles, sur un buste d'une délicieuse flexibilité, les seins épanouis en leurs parfaits contours ressemblaient à des roses blanches, au pistil teint du sang d'Adonis. Sa hanche gauche se cambrait dans un mouvement à la fois attirant et chaste, qui se terminait par un moelleux croisement des jambes tournées en longs fuseaux, d'un impeccable modelé. Ce nu inimitable, aux formes à la fois hiératiques et animées, avait enfin pour manteau la légendaire chevelure de Bérénice, dont les anneaux déroulés dans un rayon de lune semblaient secouer de la poussière d'étoiles.

Lorsque Le Gow, osant à peine se relever, fixa de nouveau ses regards sur les splendeurs de ce chef-d'œuvre de l'antique, qui ne permettait de comparaison avec aucun autre, un désir indomptable le surprit. Tantôt, porté sur les ailes d'or de la musique, il avait parcouru l'infini spirituel. Maintenant, les sens flagellés par

Touragan prurigineux d'une brève démence, la vue circonscrite aux charmes de Tidole, le cerveau dilaté aspirant avec force les senteurs d'une chair comme faite de la crème des lys, il éprouvait le besoin de rugir, de hennir, afin de tromper son impatience d'aborder le poème suprême de la possession. Pour ces êtres ineffablement beaux le physique de l'amour, si banal d'habitude, même si écœurant selon l'âpre satire qu'en font à notre époque la plume et le crayon des naturalistes, ne pouvait qu'atteindre au sublime dans le solennel déploiement de son glorieux plaisir. Bientôt en eux s'alluma réciproque l'incendie d'Eros et de Gythérée. Don Juan se précipita, puis s'arrêta une fois encore pour distinguer la chair du marbre, tant sa vue se troublait. D'une douceur majestueuse le visage de Jania exprimait l'espoir décisif de l'irréparable défaite du platonisme. En voyant se tendre vers elle des bras prêts à l'étreindre, la vierge ferma les yeux et parut s'endormir. Avec une prestesse féline l'amant la saisit alors; et, debout encore, ils formèrent tous deux le groupe triomphal dont ces vers de Lucrèce ont pour jamais sacré l'intraduisible image :

Adjîgunt avide corpus, jung unique salivas Oris, et inspirant pressantes dentihus ora.

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Depuis quelques instants le silence de la nuit s'était fait encore plus profond, encore plus solennel. Tout à coup un cri traversa l'espace, porté tout vibrant jusqu'aux nues et pénétrant jusqu'aux gouffres du fleuve endormi, d'où son écho revint mourant, comme la mystérieuse plainte que fait parfois entendre la nature lorsqu'on surprend un de ses secrets : cri d'angoisse et de joie, cri de stupeur et de triomphe, de remords et d'espoir, qui dut être entendu bien loin, au delà des régions célestes, là où gît en ses arcanes inviolés la source même du principe vital par lequel l'amour engendre l'être. Et lentement, dès qu'eurent cessé les infinitésimales oscillations de la dernière onde sonore, une étoile se détacha au firmament austral; puis, peu à peu, vertigineusement poussée par la loi éternelle, vint tomber par delà l'horizon de la mer, qu'elle raya d'une parabole phosphorescente

A la même heure, en Orient, dans les jardins de Zante, veillait un vieillard dont les larmes

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n'avaient point tari depuis le jour où, comme un voleur qui emporte tout, l'amour lui avait ravi le cœur de sa fille. En s'éloignant de Burdigala, Carminé avait déclaré à Olympe Fano qu'il retournait à Zante pour y mourir ; et dès lors avait commencé pour lui une elTroyable agonie morale qui, comme une peine d'enfer, semblait ne devoir jamais finir. Aussi sauvagement reclus en sa Villa des Marbres que l'étaient Baratine et Jania au Pavillon Blanc, le vieux Don Juan, qui avait passé sa vie à tromper les femmes, fut d'abord pris d'accès de rage d'une violence maladive chaque fois qu'il se représenta comme vengeresse de ses anciennes trahisons la fuite de sa fille. « La cause du châtiment est irréparable », se disait-il; et la pensée qu'il ne reverrait jamais son enfant livrait son cœur à des tortures que Dante oublia de définir. Gomme sa douleur l'empêchait de repasser par les endroits où il s'était promené avec Jania, il restait enfermé, tout le jour, dans la pièce qui lui servait d'atelier, essayant en vain de trouver dans le maniement de ses pinceaux une diversion à son déchirement continuel. Le soir, il attendait le sommeil comme la goutte d'eau qu'implorent les damnés, parce que, à la faveur des cauchemars que lui procurait la fièvre, il apercevait souvent le fantôme de sa fille. Grâce à ces songes, qui soutenaient le déclin de sa

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vie, il se laissait assaillir par toutes sortes de superstitions ; il observait tous les signes atmosphériques, se faisait attentif aux moindres bruits de Tair et de la mer, croyant y deviner Toracle de l'état quotidien de Jania. Ainsi arriva-t-il par de bizarres déductions de sa jalousie raisonneuse à avoir l'intuition que sa fille ne devait pas encore appartenir à Giovanni; et puisant quelque force dans cet étrange espoir, il se persuada que Theure de sa fin coïnciderait avec celle de la pureté de Jania.

Mais, peu à peu, l'image de la jeune fille s'absenta de ses rêves pour faire place à celles des victimes d'amour que les mœurs faciles de la Rome des papes avaient jadis fait compter par centaines au Don Juan sicilien. Tout ce passé d'intrigues libertines, de duels, de scandales, se dressa dans son imagination comme un texte du jugement dernier apporté du fond du Tartare par d'innombrables Érinnyes. Il revit le sang versé, et entendit la plainte des femmes de qui les grifies de son caprice avaient lacéré l'âme.

((Qui êtes-vous? » demandait-il aux figures qu'il apercevait convulsées tantôt d'un rictus de haine, tantôt d'une abominable expression de sadisme.

(( C'est moi! ne me reconnais-tu pas? Moi Marie I

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— Moi Francesca I

— Moi CJgoline I

— Moi Gisèle !

— Moi Emilie !

— Moi Angelica I

— Moi Irène I

— Moi Virginie !

— Moi Magda I

— Moi Juliette !

— Moi Valentine !

— Moi Béatrix!

— Moi Lucrezia I » répondaient les maîtresses de Carminé, surgissant l'une après l'autre pour entourer leur séducteur qu'elles accablaient de réprobations et de prédictions sinistres.

Et comme, afin d'écarter l'obsession de tels souvenirs, il invoquait l'ombre de sa fille : «Ta fille ne te sera jamais rendue I » lui criait la juste voix du remords. « Tu ne verras plus le sourire de ses yeux, tes diamants! La vierge plus précieuse à ton cœur que ton sang même va périr dans les bras d'un amant qui ne l'aimera qu'une nuit, de même que tu fis semblant d'aimer les créatures qui se damnèrent à jamais pour toi I De toutes les femmes charmées par les dons que te prodigua la nature pour le pire des usages, laquelle as-tu épargnée? Aucune! Que de serments n'as-tu pas violés? Que de choses

saintes polluées ou foulées aux pieds I Que t'ont importé Thonneur des épouses, la pureté des vierges, la dignité des mères? Tu as attenté à tout. Tu as défié le monde et le ciel. Au cœur de tes maîtresses tu t'es plu à tarir la source du sentiment, afin qu'elles fussent incapables d'aimer, après toi, d'autres hommes. Parmi ces derniers, combien en as-tu fait vouer à la mort ou à l'enfer du désespoir, en leur dérobant ce qu'ils chérissaient le plus au monde : à des pères, leurs filles ; à des époux, leurs femmes.^^ Du fond de la tombe, où les fit prématurément descendre la douleur, ils invoquent à présent contre toi le dieu des représailles.

— (( Don Juan ! Don Juan I . . . » Entends-tu leurs clameurs? elles emplissent l'espace de sons lugubres et viennent glacer ton cœur en ses derniers battements I . . . »

Ce supplice de Carminé dura ainsi implacable jusqu'aux premiers jours de mai. Alors, au lieu de chercher à fuir le remords, il voulut, dans son exacerba tion, lui tenir tète et le braver, tenter de le saisir comme en un corpsà-corps pour le terrasser et le réduire. Sur son plus grand chevalet, il tendit une toile oblongue ; et, ses pinceaux activement inspirés et conduits par la frénésie de son délire, il se représenta lui-même à trente ans, mais mort, couché à découvert dans son cercueil, le visage à peine

livide, empreint de sa décevante beauté de jadis. Puis, autour de ce cadavre de Don Juan mis en chapelle ardente au milieu des cierges et des fleurs, dans le luxe même de Tatelier de Rome, théâtre de ses amours les plus passionnés et de ses plus grandes scènes de débauche, il fit accourir la multitude de ses amantes telles qu'il les avait connues dans la volupté et dans Torgie, c'est-à-dire dévêtues, avec le vivant éclat des splendeurs choisies de leurs formes : quelques-unes s'accrochant aux ais du cercueil pour mieux constater l'impuissance de leur cher ennemi; d'autres, l'imprécation et le sarcasme aux lèvres, se pressant, dans un tumultueux désordre, d'emporter les fleurs et de renverser les lumières, tandis qu'au seuil de la porte, un voile nuptial jeté par-dessus ses autres longs voiles noirs, apparaissait la Mort, prête à chasser les profanatrices, spectre avide de donner son baiser hideux à l'amant qui n'appartiendra désormais à aucune rivale.

Cette toile, où la maîtrise de Carminé avait déployé son grandiose habituel, réalisait par la fougue de ses contrastes le sublime de l'horrible. Ce fut la conception suprême du génie de l'artiste parvenu au point culminant d'où il devait, aussitôt après, sombrer dans la folie.

Le jour où, le tableau fini, Carminé, en le signant, y eut inscrit le titre : // sapremo Con-

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vegno*, complément éloquent du langage de la peinture, il éprouva ce soulagement, cette sorte de torpeur douce qui suit les efforts démesurés auxquels un cerveau humain ne doit pas survivre. Il lui sembla qu'il était enfin parvenu à enchaîner sur la toile la troupe de vampires qui le persécutaient; et après quarante nuits d'insomnie il connut un délicieux sommeil de quelques heures, répit avant-coureur de l'éternel repos.

La plus suave des aurores de mai commençait à verser sur les forêts de Zante la tendresse de sa lumière. Gomme délivré d'une lourde chaîne, le peintre, en s'éveillant, sortit de la villa, et à peine se fut-il enfoncé sous les arbres, au delà du bassin de jaspe qui marquait vers l'orient l'extrémité d'un parterre d'iris, que, des buées légères qui s'élevaient du sol, se dégagea pour lui à travers le feuillage des myrtes la vision une dernière fois espérée de Jania. .

<( Ma fille, quel dieu compatissant te ramène ici? » s'écria-t-il, tendant les bras vers la chimère. Mais un rayon de soleil levant dissipa les vapeurs, et le vieillard continua d'errer sans but à travers le parc.

(( Après plus d'un mois d'oubli, Jania vient de penser à moi, se dit-il. Ohl si ce pouvait

* Le dernier Rendez- Vous.

être qu'elle eût le désir de revoir son père I » Et se flattant d'une illusion que, dans sa con« science, aucune voix ennemie ne vint cette fois contredire, Carminé repassa dans son esprit l'existence de sa fille, pour y trouver de quoi justifier l'espoir qu'elle reviendrait bientôt à la Villa des Marbres.

Il se rappela d'abord Jania au berceau, depuis l'heure de l'éveil de l'âme, traduit par de petits mouvements et des onomatopées d'une grâce passionnante. Quel temps pleinement heureux que celui où l'enfant, entêtée à ne connaître que son père, lui labourait gloutonnement le visage de baisers et ne s'en détournait que pour tendre ses petites mains, les doigts ouverts, vers le jouet qu'elles avaient peine à saisir I Puis il la vit grandir, manifester ses penchants, faire deviner la richesse de ses dons. Quelle ivresse pour Carminé de constater, jusque dans certains gestes, l'absolue similitude du caractère de la fillette avec le sien ! Y avait-il jamais eu entre un père et son enfant identification plus entière ? Mais , au fu r e t à mesure que , dans cette revue rétrospective, il se rapprochait du présent, une insurmontable inquiétude le reprit. Il se souvint des premières alarmes que lui avaient causé les marques de nubilité de la jeune fille, et ses pensées se rembrunirent.

Vers le milieu du jour, les présages qu'il

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s'était fait une règle d'envisager comme funestes abondèrent dans l'île. L'atmosphère devint brûlante; l'indigo des cieux se décomposa en un broyage de couleurs violacées ; inclinés vers le sol, les massifs de fleurs, après y avoir secoué d'irritants parfums, s'immobilisèrent sous le pesant calme de l'air. Les cygnes quittèrent les eaux du bassin pour retourner à leurs nids, et dans les buissons embrasés retentit le chant des cigales. A observer ces apprêts de voluptueuse sieste de la nature, Carminé sentit se rallumer sa jalousie, et désirant qu'arrivât tout de suite la fin du jour, il s'empressa de rentrer, l'imagination prisonnière d'une dernière hantise, celle qui lui montrait sa fille se disposant à partager la couche de Don Juan.

Jusqu'après le coucher du soleil, il tenta de conjurer les souffrances de l'enfer qu'il portait volontairement en lui; mais ni le sommeil, ni la mort ne répondirent à ses vœux. La nuit venue sans crépuscule, le peintre alluma les lampes de son atelier ; et assis en face d'// ^ttpremo Convegno, dans le fauteuil étrusque en ivoire oii il avait coutume de méditer, il appela sur Baratine coupable d'artifices et de fausse sensibilité les malédictions et les tourments dont il se trouvait accablé lui-même.

(( Que l'amour de Jania lui soit fatal » rugitil dans un sanglot.

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Du dehors, à ce moment, par la baîe entr'ouverle de Talelier, s'éleva faiblement dans un caprice du zéphir comme Tharmonie éthérée d'un chant ossianique. Croyant reconnaître la voix de sa fille, qui n'était comparable à nulle autre, Carminé se leva en tremblant et descendit sous le péristyle de la villa, aux blancs piliers duquel la pleine lumière de la lune ajoutait un doux éclat de pierreries. Il faisait à Zante la même nuit pure qu'à Burdigala. Aussi Carminé scruta-t-il attentivement F écrin de velours bleuâtre que l'orient formait aux astres, au-dessus de la nappe argentée où la mer roulait uniformément ses flots las. Malgré lui, il aspira les senteurs opiacées de l'iris, mêlées à celles des fleurs de l'oranger, des ombelles du cumin et des corymbes de l'héliotrope. Anxieux, il écouta le soupir des palmiers femelles pâmés sous la double caresse de l'air et du pollen ; mais, au lieu de se laisser reconquérir par cette divine célébration de l'amour terrestre, des blasphèmes montèrent à ses lèvres.

(( Beautés de la terre et du ciel, s'écria-t-il, je ne puis plus vous aimer, car c'est vous qui m'avez envié le cœur de ma fille ! Chauds effluves de cette île, fleurs enchantées de ce jardin, c'est vous qui avez versé dans le sein de Jania le poison des sensations amoureuses! Perfide lumière de Diane, c'est toi qui, dans la mollesse

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des nuits d'été, as découvert à son âme ignorante les attraits d'un autre Endymionl nature 1 toi qui enfantas la gloire de mon art, je te maudis et je te hais pour la douleur dont tu m'écrases I Splendeurs qui me ravissiez autrefois, j'en viens à vous préférer les ténèbres du néant I nuit, quel fiel trouvé-je à présent à ta poésie mensongère I Cachée dans les plis de ton voile endeuillé, tu n'es plus à mes yeux que la proxénète qui favorise la perpétration des viols I . . . ))

Il se tut, et devant ces stériles injures les étoiles continuèrent à sourire, et, voluptueusement bercés par les vagues de l'atmosphère en joie, les palmiers mâles exhalant leur poussière fécondante susurrèrent à son oreille leur murmure d'amour et d'ironie. Le vieillard quitta alors le péristyle et, la poitrine oppressée comme par une masse de plomb, il se traîna jusqu'au bassin pour y sentir la fraîcheur de l'eau. Là, l'œil hagard, le geste fou, Carminé semblait suivre sur une scène imaginaire le dénouement attardé d'une tragédie, lorsque, vers l'occident, la voie lactée se déchira sous l'éclair d'un météore ; et, en même temps qu'il distinguait audessus du toit de sa demeure la chute d'un corps igné, il s'affaissa, la circulation de son sang arrêtée au cœur par une embolie. Ce phénomène céleste, aperçu à la fois de Burdigala et

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de Zante, fut-il pour le vieux Don Juan Tavertissemenl suprême, tant redouté, touchant le destin de sa fille devenue femme? Quelques gnostiques pourront le croire. Mais, pour les autres philosophes, c'est et ce doit rester le secret de la mort!

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