‹ Le nouveau Don JuanChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

L'AMOUR AVX ABIMES

La Chambre des Lys dans le Pavillon Blanc s'est colorée, au jour naissant, d'une demiteinte d'ambre. A travers les plis bouillonnes du store, vers la couche où reposent les amants, la lumière s'est frayé un passage et glisse jusqu'aux oreillers. Jania s'éveille la première. Avec d'infinies précautions, elle soulève hors des dentelles son buste de néréide ; et, comme Psyché découvrant l'Amour, elle se penche pour regarder Giovanni plongé dans les abîmes d'un sommeil anesthésique. Un bras à demi replié sous la tête, le corps allongé obliquement avec autant d'abandon et de grâce que YEndymion

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de Canova, Don Juan repose dans les limbes d'une volupté qui a anéanti ses forces... Curieusement la jeune femme observe les yeux clos de ce visage d*où Tâme semble enfuie ; elle en remarque successivement, comme si elle le voyait pour la première fois, la beauté, la finesse, le teint nacré ; elle est frappée de Télégance et de l'harmonie de cette pose que ne détruit point, comme chez tant d'autres, la perfide inconscience du sommeil. Tandis que d'une main elle retient par-dessus son épaule le faisceau de ses lourds épis d'or, de l'autre elle écarte les voiles qui lui cachent le sein de son amant. Amoureusement elle se penche plus près ; ses doigts effleurent d'une caresse légère le col superbe de âon Dieu. « Oh! il est plus blanc que moi ! » dit-elle avec une naïve admiration; et comme à cette réflexion hardie, les ailes de son joli nez frémissent, elle appuie ses lèvres sur le cœur du jeune homme. A ce contact Giovanni a un mouvement; son bras fait mollement le geste paresseux d'écarter le poids du sein qui se presse contre lui. (( Il s'éveille ! » pense Jania. Mais non. Des lèvres de Baratine s'échappe deux ou trois fois le mot gloire.

(( Quel souci l'agite .^^ » se demande la jeune femme éprouvant au cœur la sensation d'une piqûre. (( L'amour semble bien loin de son rêve...

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— Perdu 1... Perdu!... murmure Le Gow toujours endormi.

— Non, Giovanni. Je suis là, éveille-toi I »

crie Jania qui croit que ce mot s'applique à elle. Au son de cette voix inquiète le dormeur soulève sa paupière. « Ah! » fait-il comme délivré d'un cauchemar; et ses deux bras enlacent par-dessus les cheveux la tête et la nuque de sa maîtresse qui se laisse renverser et bercer sur la poitrine de Don Juan, et tôt pâmée, ferme à son tour les yeux, telle Phœbé mourante effaçant sa lumière sous les premiers feux du matin.

(( Dors encore, » lui dit Giovanni. « Moi j'ai hâte de voir si ce jour sera beau comme celui d'hier. » Et tandis que Jania, à la fois éveillée et dormant à demi, s'abandonne à un songe où elle ne voit qu'épanouissements de roses, Baratine revêt un vêtement léger et court ouvrir la fenêtre, pour saluer de rhabituelle élévation de son âme les merveilles, chaque jour renouvelées, du coin de paradis où il a désiré vivre pour connaître l'amour immortel.

En ce matin à peine éclos l'atmosphère était délicieuse. Une pluie légère avait précédé l'aurore, gorgeant de sa rosée les arbres du Roc Blanc et les herbages des prairies le long de la Juronne. Au zénith, le ciel était pareil à un immense bouquet de roses blanches, dont les

innombrables pétales formés de nuages floconneux tantôt s'amoncelaient comme des toisons, tantôt se déroulaient en gracieux épicycloïdes.

Dès que Le Gow fut sur le balcon, au parfum de Jania, dont il était imprégné, la brise d'ouest vint mêler celui des fleurs environnantes, de la lavande des rochers et des ajoncs coupés au bord de l'eau. Pour dissiper l'engourdissement de son esprit, il respira avidement la fraîcheur de cet air embaumé ; et bientôt en sa mémoire redevenue lucide se réfléchirent les moindres incidents de la nuit écoulée ainsi que le tourment du songe qu'avait interrompu la dernière caresse de l'amante. Sous les traits d'une Minerve tout armée, l'ambition lui était apparue pour lui reprocher la vie obscure qu'il s'était faite et, maudissant l'amour qui l'enlevait à son culte à elle, lui crier : « Tu es perdu... perdu pour la gloire!... » C'est pourquoi ne se sentait-il plus, au réveil, le cœur aussi aimant que la veille; et s'accusant d'ingratitude il se demandait non sans honte et avec une grande irritation contre lui-même si, après la possession, allaient, hélas I se produire l'oubli fatal, la satiété prévue ?

(( Quelle nature inconcevable que la mienne ! » pensa-t-il. « Serait-elle donc hors de l'harmonie universelle? » Mais abandonner Jania, oublier cette déesse faite femme, était-ce possible ? Non,

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Et il raillait son pressentiment absurde, lorsque les paroles entendues dans le sommeil lui revinrent distinctement prononcées par Tintime sphinx de sa conscience : « Tu es perdu pour la gloire. Tu as tout sacrifié à une femme. Cet amour ne durera point. » Et malgré lui, le conflit redoutable de Tavenir et du présent excita dans son âme un trouble douloureux.

A ce moment, devant le promontoire, passait, descendant le fleuve, un trois- mâts que les noires murailles de sa coque croisée de blanc, sa voilure pliée et ses vergues obliques faisaient ressembler à un catafalque flottant. Don Juan le remarqua; et tandis qu'il en suivait d'un œil rêveur le glissement lent et grave comme la marche d'un fantôme, par un efiet de réminiscence intérieure, appropriée à l'idée de deuil qu'éveillait en lui l'aspect du navire, son oreille perçut, du dernier acte de l'opéra d!Hamlet, le chœur des jeunes filles qui portent au cimetière le cercueil d'Ophélie. Bouleversé par ce double augure funèbre, a Jania I » appela-t-il avec effort, la gorge contractée d'effroi; et alors claire et rieuse la voix de la bien-aimée lui répondit de la chambre : (( Viens Giovanni!

Viens! » et oubliant la suprême menace, sans doute chimérique, de l'ambition délaissée, il se précipita de nouveau vers les vivantes réalités de l'amour heureux.

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De ce jour, la vie poétiquement uniforme et solitaire des amants s'anima des ardentes félicités de la fusion de leurs chairs au foyer d'une volupté magnifiquement donnée et reçue de part et d'autre. L'union déjà si étroite de leurs âmes se compléta de l'entente parfaite de leurs désirs que ne devait troubler de longtemps rien d'étranger à eux-mêmes ; et cette fête de l'amour triomphant s'embellit de l'éclat nouveau de la parure du paysage que vint rehausser la nature en passant du printemps à l'été. Au-dessus de l'Estuaire de la Juronne, devenu un gouffre de pur cristal, l'éther des célestes abîmes se creusa d'une plus haute profondeur; l'ondulation azurée des collines du Rioc se raya de grasses et chaudes bandes de chrome. A l'horizon de l'océan, les nuages, fantastiques jonchées de soieries blanches, pourpres, mauves ou cuivrées, distillèrent, à travers leur voile, sur la terre et l'eau, toutes les essences du soleil et, au coucher de l'astre, découvrirent en des apothéoses glorieuses les ineffables rutilances du

feu inconnu d'où naît la vie. Autour de la maison, les plates-bandes du jardin se diaprèrent du plein épanouissement de milliers de fleurs vivaces; et, dans le parc, la verdure des feuilles s'alourdit de la superposition des tons mûrissants de la sève changée en fruit.

Parallèle au progrès de cette splendide saison, l'éducation amoureuse de Jania, appuyée sur de remarquables instincts et développée par la virtuosité même de son amant, se fit de telle sorte qu'en peu de temps le maître en l'art d'aimer se jugea dépassé par son élève. Le Gow ne laissa pas d'être d'abord surpris par la vivacité des penchants de sa maîtresse. L'imagination enflammée jointe à la furie sensuelle, qui avaient fait de Carminé un redoutable preneur de femmes et un grand artiste, se retrouvaient chez la fille du peintre avec toutes les nuances de tendresse et de lasciveté propres à la femme. Aussi Jania apprit-elle vite le secret d'offrir, chaque jour, au désir de Don Juan une femme nouvelle et de lui faire progressivement découvrir l'inappréciable valeur du trésor possédé.

La matinée, après avoir goûté les délices du bain, la jeune femme sortait pour s'imprégner des fraîcheurs mourantes de la nuit, qui avivaient son sang et redonnaient à son teint et à sa chevelure leur lustre virginal. Pendant qu'elle

s'éclipsait au plus épais des ombrages du parc ou qu'elle vaguait le long des sentes fleuries du promontoire, donnant un libre essor aux hymnes d'un cœur que gonflait la mémoire du plaisir, Giovanni, comme l'Amour accablé du poids de ses myrtes, reposait encore. La sensation d'une caresse légère, d'un subtil arôme l'éveillait : c'était Jania qui de retour apportait sur la couche de Don Juan une moisson de roses. En revoyant sa maîtresse ainsi, il semblait au dormeur que ses yeux fussent frappés par la clarté même de l'aurore, et il se levait pour la suivre et ne plus la quitter de tout le jour.

Après le tête-à-tête enjoué et causeur du repas de midi, l'heure de la sieste venait tôt. Souvent, tandis que Jania lisait ou brodait nonchalamment allongée dans son rocking-chair.

Baratine regardant la silhouette de la jeune femme baignée dans le jour tendre que la triple épaisseur des stores, du treillage feuillu et de la tente déployée au-dessus du balcon tamisait en teintes vert et ocre, admirait, aussi curieusement que s'il les eût ignorées, les formes souples de sa maîtresse, trahies sous la légèreté des robes d'intérieur; et, poussé par cette passion sacrée de l'artiste qui ne se lasse jamais d'idolâtrer un chef-d'œuvre, il venait s'agenouiller devant elle. Là, tantôt il lui prenait les mains pour en baiser à petits coups les doigts.

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un à un, jusqu'au poignet; tantôt il éprouvait Tenvie de la déchausser pour s'extasier sur la finesse d'un pied cambré à la surface du tapis comme une petite arche de pont. De TeUipse ténue de la cheville, sa main s'égarait aux progressives rondeurs sculpturales de la jambe; puis il voulait juger comment serait sa maîtresse décolletée au bal; et ce lui était un prétexte d'adorer, dans leurs gloires rivales, les dieux jumeaux d'une gorge dont eussent été jaloux les modèles de Praxitèle pour le marbre et ceux du Corrège pour la couleur. Il arrivait ainsi que Jania se trouvait peu à peu dévêtue; et c'était alors avec délire que Don Juan contemplait successivement les splendeurs de ce nu, sous les innombrables poses que lui suggérait une imagination émule de celle des sculpteurs. La jeune femme qui, tous ses voiles ôtés, savait par le prodige d'expression chaste de ses attitudes garder inviolée la grâce de la pudeur, se prêtait avec une naïve complaisance aux caprices du jeune homme; et c'était entre eux des scènes d'une poésie aussi belle que la légende de Pygmalion.

Le soir, après la promenade au soleil couchant, les amants revenaient au double culte pur d'Euterpe et d'Uranie. Loin de tout Ubertinage l'idéal les ressaisissait, les élevait de nouveau aux sommets inaccessibles ; et ainsi se suivaient

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pour eux les nuits et les jours, dans un excès de bonheur qui fut sans doute tout le crime du premier homme et de la première femme dans le paradis.

Le destin et aussi le monde qui exigent en efifet, pour que s'entretienne la vie des êtres, que le travail et le chagrin fassent couler, des yeux, les larmes, et des fronts, Tamère sueur, ne devaient-ils pas finir par porter envie à ce couple, exception unique à la loi commune?

Semblables aux grains légers qui troublent accidentellement la pureté d'un beau ciel, les seules ombres dont parfois vint à se ternir Tincomparable azur de cette. vie furent pour Baratine, comme au lendemain de la première nuit, quelques crises de satiété intermittente, suprêmes étincelles — tôt éteintes faute d'aliment — sorties des cendres d'une ancienne ambition que consumait la flamme d'un plaisir constant. Il arrivait à Don Juan de soupirer de loin en loin après une diversion. Son cœur ou sa pensée n'étaient pas toujours d'accord avec ses sens sous l'aiguillon du désir. Quand le temps était maussade, ses chaînes d'ancien blasé reparaissaient ; et il se souvenait qu'autrefois l'amour n'avait eu pour lui rien de plus précieux que ses ailes. Dans ces moments, ses rapports avec sa maîtresse prenaient l'empreinte d'un découragement relatif. Jania s'en

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apercevait aussitôt, et le cœur traversé d'un éclair de doute : « Giovanni, tu ne m'aimes pas ? » lui disait-elle tristement... « Oui, ton corps, tes sens m'appartiennent; mais ton cœur, ton cerveau surtout m'échappent graduellement.

Tes pensées sont souvent à mille lieues de moi. Ta manière d'aimer ne ressemble à celle d'aucun autre homme. Il y a en toi quelque chose de diabolique qui me fait mal et que je hais ! » Et à ces reproches Baratine opposait de vagues raisons de philosophe.

(( Où que nous allions, prétendait-il, ne serai-je pas toujours poursuivi par le fléau même de l'existence? Comment me soustraire au démon inconnu de la pensée? Je ne sais pas assez mêler comme toi la pureté de l'idéal aux voluptés terrestres. Mais, pourquoi te tourmenter de ces lubies? Quand tu verras mon front soucieux, cesse de me sourire ; ainsi puni de mon indifférence passagère, je retournerai dans tes bras.

— Ah I sceptique charmeur I » répliquait Jania toujours heureuse de le reconquérir, (( ce sont les Parisiennes qui ont épuisé ton cœur, tu les a trop aimées I ... » Et tandis qu'un long baiser lui fermait les lèvres, une pointe de jalousie rétrospective amenait à ses yeux des larmes de souffrance qui augmentaient son amour. Devinant sa pensée, Don Juan silen-

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cieux penchait la tête sur le seîn de Tamie ; et c'était au tour de la jeune femme de caresser maternellement son amant repenti dans la rassurante solitude qu'il s'était imposée pour elle. D'ailleurs, cette diversion à la possession de Jania, Baratine la trouvait tout naturellement, quand il voulait, dans le panorama du Roc Blanc, dès que la beauté du jour l'attirait hors de la maison. Joint au canot à vapeur qui servait aux longues excursions en compagnie de Jania, il avait fait gréer pour lui seul un petit cotre à voiles avec lequel il tirait des bordées sur l'Estuaire et jusque près de la Grande-Côte. C'était dans cet exercice qu'il appréciait avec le plus d'égoïsme le bonheur sauvage de son éloignement des humains. Lorsque la fatigue l'obligeait à carguer la toile et à amarrer l'embarcacation, couché de tout son long au fond du cotre que la vague continuait à bercer, il se livrait, immobile au sein du mouvement, aux indéfinissables impressions d'un farniente absolu. Ses facultés de penser se réduisaient à leur minimum d'effort, et ce n'était pas la réalité du rêve qu'il recherchait ; au contraire, il transportait les réalités terrestres dans un songe en plein ciel; tournés vers le firmament, ses yeux perdaient le sens de la vision des objets voisins ; une atmosphère spéciale se formait autour de lui ; il quittait vraiment le monde pour

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des régions inconnues ; et tandis que la nature semblait ne vivre, ne briller, ne chanter que pour lui seul, il s'enivrait de la sensation du néant, se donnant l'illusion de s'éteindre dans la contemplation de l'état du ciel, un ciel bleu à peine semé de flocons blancs, limité par un horizon aux couleurs indécises mais simples comme Tinfini. Dans cette extase où son âme n'allait pas à Dieu mais simplement à la nature, son fluide propre s'éparpillant dans l'air ambiant, il perdait la notion de tout ; il ne pensait môme plus à l'amour, comme s'il n'en eût jamais éprouvé la douceur. Au-dessus de sa tête passait, apporté par le vent, le murmure des grandes vagues du golfe; il ne l'entendait pas. Il lui semblait que tout expirât dans l'univers, alors qu'autour de lui tout vivait avec l'ardeur latente des puissantes sèves qu'infuse aux artères du sol le retour du soleil sur l'hémisphère boréal; et il ne désirait plus rien, rien, atteignant sans effort le summum d'une étrange jouissance de vivre, sans aucun des besoins d'alimentation ou de plaisir indispensables à la vie, parfaite image de ce repos d'après la mort auquel croient les philosophes spiritualistes.

Durant la canicule, Baratine passa ainsi un temps considérable sur le fleuve d'où la crainte du haie tenait le plus souvent Jania éloignée. Mais dès que, vers la fin d'août, parurent aux arbres les premières taches de rouille annonçant l'automne, les amants reprirent ensemble, à travers la campagne de TEntre-Deux-Mers, les mêmes promenades qu'au printemps. Habituellement ils revenaient au Pavillon par le chemin du nord qui, après avoir bordé les hauteurs de la rive droite de la Juronne, depuis son confluent avec la Dore, longe le cimetière du Roc Blanc, laissant à découvert, de ce dernier point, la plus grande étendue possible d'horizon. Parfois, à la fin du jour, les promeneurs entraient dans cet ancien lieu de sépulture, auquel ses ruines donnaient l'aspect d'une gravure de livre de légendes, due au génie symboliste de Burne-Jones.

Un des premiers soirs d'octobre, à la suite d'une période de temps orageux qui avait marqué la fin des chaleurs estivales, les deux amants

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profitant d'une éclaircie vinrent, après un tour de parc, jusqu'au cimetière dont le cadre, plus romanesque que funèbre, convenait à leurs rêveries en commun. De soir en soir, depuis Téquinoxe, Tair était devenu plus léger et le ciel plus pâle ; déjà la saison des feuilles mortes avait jeté sur la nature son voile de mélancolie. Aux branches effeuillées des saules, le long de Tenclos funéraire, se distinguaient les restes de structure de quelques nids abandonnés; les palombes avaient déserté le toit de la chapelle. Maintenant dépouillés de verdure, les fourrés de plantes parasites aux angles des murs croulants ne laissaient plus voir que les blanches épines des ronces, squelette du récent luxe de la floraison. Sur le sol raviné le gramen avait jauni; et de nouveaux lichens, que leur couleur de cinabre visqueux faisait ressembler à des vers rongeant le cadavre de la pierre, avaient envahi de leur lèpre la surface des tombes. Dans une allée latérale, à travers les chardons et les hautes herbes dont le couchant rougeoyait obliquement les tiges comme d'une flamme de bûcher à demi-éteint, Jania et Giovanni s'étaient frayés un passage jusqu'au mausolée des Fano, d'où l'on dominait l'ouest et le nord. Leurs pensées à ce moment ne renfermaient aucune tristresse, mais ils étaient recueillis. Le calme indicible, le silence grave de

Tasile sacré où Tâme se détache mieux des préoccupations terrestres, les pénétraient profondément. Sur le rebord d^un soubassement, Jania s'était assise, la tête appuyée à la hanche de Giovanni qui, debout, caressait de la main la chevelure de Taimée. Ainsi placés, enveloppés de la poésie triste du crépuscule automnal, les deux amants ressemblaient à des figures d'allégorie ; et on eût dit que leur amour éprouvait le besoin de descendre dans la paix même du sépulcre pour y converser familièrement avec la mort. Comme certaines réflexions pesaient sur le cœur de la jeune femme :

« Giovanni, dit-elle, est-ce ici que nous dormirons notre nuit suprême?

— Sans doute, » répondit le jeune homme.

(( J'ai toujours eu la préoccupation de choisir mon lieu de sépulture; et aucun ne m'agrée mieux que celui-ci. car, si tout ne meurt pas en nous, mon âme re visitera souvent la demeure qu'elle aura le plus aimée. — Mais, »

ajouta-t-il avec une ironie enjouée, « nous avons le temps de commander un monument à Bartholomé.

— Oh! je mourrai la première, fit Jania.

J'attendrai...

— Ne dis point cela! » interrompit Baratine, en fermant du bout de ses doigts les lèvres de sa maîtresse. « Je suis l'aîné; ce sera à toi de

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me suivre. Mais, vivons d*abord et arrivons à vieillir si nous le pouvons. » Et ils échangèrent encore quelques mots tendres, mais en baissant la voix pour ne point troubler les âmes que la nuit ramenait peut-être vers la poussière des organes par qui elles avaient connu le plaisir.

Bientôt, tandis que noircissait à l'occident la frange incendiée d'un long rideau de nuages, une ombre grise se répandit sur le cimetière, et s'élevant de la bourgade voisine, le tintement d'un glas acheva d'endeuiller la solitude. A quelques pas devant les amants muets, une corneille vint s'abattre en poussant un cri plaintif. A un mouvement de Le Gow, l'oiseau sinistre reprenant son vol se mit à tournoyer autour des tombes et disparut dans l'obscurité du jour finissant.

« J'ai froid, » dit Jania, jetant ses bras tremblants autour de la taille de Giovanni. « Ohl bien froid. »

Voyant pâlir la jeune femme, Baratine la saisit aussitôt, la soulevant avec vigueur de manière à la faire reposer sur sa poitrine; et, comme si se fussent dressés derrière lai les grimaçants tentacules d'un monstre prêt à le poursuivre, en quelques bonds, chargé du fardeau précieux, il franchit la distance qui le séparait de la porte du cimetière et atteignit la clôture du parc, d'où il courut jusqu'au Pavillon.

A peine rentré, il fit allumer dans la salle à manger le premier feu de la saison ; et devant le pétillement de la cheminée, Jania douillettement assise à table acheva de reprendre ses sens et sa gaieté.

Après le dîner, dans le salon-bibliothèque éclairé vivement et doucement chauffé, la jeune femme voulut comme d'habitude se divertir de musique et de chant, mais elle se trouva incapable d'émettre aucune note du registre supérieur.

« Ne chante pas ce soir, » lui dit Giovanni.

« Tu es trop émue et fatiguée. »

Hélas I le lendemain et les jours suivants, pas plus que ce fatal soir de la visite au cimetière, il fut impossible à la cantatrice de retrouver la souplesse et la pureté de son organe altéré par la persistance d'un singulier enrouement. Au bout de quelque temps même, se déclara une légère fièvre, ce qui obUgea Le Gow à se rendre à la ville pour faire appel aux lumières d'une sommité médicale de Burdigala. Le docteur amené par Giovanni au Pavillon Blanc reconnut tout de suite chez Jania une grande inflammation du larynx ; mais la crainte d'ébranler le moral de la malade l'empêcha d'ajouter que cette laryngite avait un caractère infectieux, susceptible, si elle n'était activement combattue, d'atteindre irrémédiablement toute l'étendue

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des voies respiratoires. Afin de laisser simplement soupçonner à Baratine la gravité non avouée de son diagnostic, le médecin fit le reproche d'avoir été mandé tardivement et, en dehors de ses prescriptions thérapeutiques, ordonna, dès que la fièvre aurait diminué, un changement d'air radical. Il était de toute nécessité, insista-t-il, qu'avant les premiers froids la jeune femme eût fui les dangereux brouillards de la région burdigalienne pour le climat réparateur de la rivière de Nice, de l'Italie ou de quelque pays d'Orient.

(( Nous irons à Zante, » dit alors Jania à son ami. (( Mon père doit s'y trouver. Voilà six mois qu'il ne m'a vuel Maintenant, il acceptera ce qu'il ne peut changer et se laissera fléchir sans doute. L'autre jour, la vue de l'oiseau noir au cimetière m'a fait penser à lui et à ses superstitions. Pourvu, en effet, qu'il ne lui soit point arrivé malheur. . .

— Bien, » lui répondit Giovanni. « Nous passerons l'hiver à la Villa des Marbres. Nous y revivrons notre bel été du Roc Blanc ; et au moins tu seras enfin délivrée du remords de m'avoir sacrifié ton père. »

Il dit ; mais cet empressement à souscrire au projet de sa maîtresse était contrarié par la sourde angoisse que cause l'imminence d'un bouleversement dans le programme arrêté de toute une vie.

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Bien que tous les journaux du monde eussent annoncé et commenté en son temps la mort de Carminé, Jania et son amant, ayant cessé dans leur retraite de se tenir au courant de l'actualité, Tignoraient encore. Baratine n Savait pas osé jusqu'à présent demander à Olympe Fano, le seul burdigalien auprès duquel il pût se renseigner, ce qu'était devenu le père de Jaina. Maintenant, l'inspiration qu'après le conseil du docteur venait d'avoir la cantatrice d'aller rétablir dans la demeure de son père, sous le chaud climat ionien, sa voix précieuse mise en péril, remémorait à l'esprit déjà frappé de Giovanni le sinistre horoscope par lequel Carminé avait opiniâtrement prétendu justifier l'égoïsme de son amour paternel, à savoir que l'amour d'un amant devait faire mourir sa fille, après lui avoir ôté le don du chant : <( La première partie de cette prédiction commence à se réaliser, » pensa involontairement Baratine. « Quant à la seconde. . . » et malgré qu'il s'efibrçât avec la dernière énergie de repousser de son esprit jusqu'à la prévision d'une telle catastrophe, le fait de la juger seulement possible, vraisemblable, le remplit de cette sorte d'épouvante qui ne se discute pas et qu'aucune espèce de courage ne saurait maîtriser.

a Mais je ne lui survivrai pas! » commençat-il par crier en lui-même, lorsque l'afireuse

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hypothèse de la mort de Jania vint, comme un instrument de torture près d'être appliqué à ses entrailles, lui faire pressentir la douleur intolérable dont il serait atteint. Que deviendraitil, s'il perdait à jamais ce dont il avait fait son âme seconde, l'objet unique de sa raison de vivre? Et, derrière ces réflexions d'une cruelle incertitude, lui apparurent soudain dans une lumière impitoyable l'insanité et aussi le néant du dernier arrangement de sa vie, conçu avec l'immorale fantaisie d'un individualisme d'aristocrate, fait de misanthropie déraisonnable et d'un mépris injuste de l'humanité. Seulement, les principes de sa philosophie épicurienne ne purent cette fois lui faire accepter sans révolte les contrariétés du destin.

(( Dieu veut-il me démontrer, se dit-il, que c'est d'abord un mal que de naître, ensuite un crime que de vouloir vivre suivant les penchants dont il nous gratifie avec la vie même ? Eh bien, je lutterai contre cette chose absurde ; et pour échapper moralement à la défaite, il me restera toujours la ressource du suicide, car, si je ne suis pas une machine et si mon entendement est vraiment libre, je ne saurais supporter d'être aussi iniquement balloté, sans relâche, d'une contradiction à l'autre. »

Orgueilleuse pensée d'un prétendu sage qui ne reconnaissait pas que les maux dont il se sentait

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menacé étaient dus non à sa conduite actuelle mais à Tenchaînement logique des résultats à échoir de ses erreurs antérieures, entre autres celle d'avoir abandonné sa carrière, ce qui était une infraction punissable à cette essentielle loi du travail, dont l'observation est seule capable de procurer l'indépendance morale et le bonheur pur.

Mais la maladie de sa maîtresse n'était pour Baratine qu'un avertissement de son imprévoyance, une démonstration préalable de la sottise commise en reportant sur un seul objet périssable tout l'effort de ses aspirations. Une autre infortune allait fondre sur lui, dont la responsabilité lui incombait plus directe, car un peu d'attention prêtée à l'organisation de son existence matérielle eût pu, sinon la lui éviter, du moins en amortir l'effet écrasant.

Une semaine s'était à peine écoulée depuis la venue du médecin que, malgré le traitement suivi, l'état de Jania se fit plus grave ; la fièvre diminua, mais la voix s'éteignit à peu près

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complètement. En même temps, la jeune femme se désespérait de ce qu'un amaigrissement, chaque jour plus sensible, diminuât la ferme plénitude de ses formes. Aux soucis de son mal s'ajouta la crainte de bientôt cesser de plaire à son amant. De plus en plus inquiet, Le Gow s'empressa de retourner à la ville, non plus seulement pour y faire un pressant appel à de nouvelles autorités médicales, mais pour mettre Olympe Fano au courant de l'épreuve qu'il traversait.

Tant qu'avait duré son bonheur. Baratine avait peu pensé à son vieil ami de Burdigala. Maintenant que ce bonheur était menacé, il éprouvait le besoin de reprendre pour confident celui qui l'avait aidé à réaliser ses désirs. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, en revoyant Fano, il découvrit qu'un changement considérable s'était fait dans la personne du banquier I Au lieu du grand vieillard vigoureux, au visage finement enjoué, à la parole vive, au geste abondant et aimable, qu'il avait connu dix mois auparavant, il se trouva en présence d'un Olympe Fano décrépit, aux épaules voûtées, aux traits émaciés, encadrés de bajoues flasques, et dont le sourire terne et la voix mal assurée jetèrent une ombre de plus sur ses pensées tristes.

(( Vous avez été souflrant ? » ne put-il s'empê-

cher de dire. «Vous Têtes encore?» Fano secoua négativement la tête. (( Fatigué seulement, très fatigué )), répondit-il, affectant une certaine indifférence. « Depuis le premier octobre, la raison sociale de la maison Fano frères n'existe plus. Mon association avec Cuthbert est dissoute; tous nos contrats sont résiliés. Une divergence de vues sur l'impulsion à donner à notre commerce d'Afrique a été la cause de cette décision regrettable, qui n'est pas sans me causer un chagrin profond. Nous avons repris, chacun, notre part du fond commun engagé dans nos affaires de banque et d'armement. J'ai laissé à Cuthbert la maison de banque, qu'il sera seul à diriger à l'avenir, comme bon lui semblera. Je me suis réservé l'armement dont les risques effrayaient la prudence assez pusillanime de mon frère. Une compagnie anglaise du Bas-Niger a entrepris récemment de nous faire concurrence sur nos marchés d'exportation du Soudan, du Dahomey et de la Guinée. Elle a, au préalable, essayé de nous acheter. Mon frère voulait bien; moi, j'ai refusé net, car ce n'est pas Texcès de gains personnels qu'il faut à mes vieux ans ; je veux, dans le temps qui me reste à vivre, faire la conquête commerciale de l'ouest africain. Et j'y réussirai. J'ai liquidé dans ce but toutes mes valeurs, à l'exception de ma galerie de tableaux et d'objets d'art. D'autres

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capitalistes de la région, qui veulent bien me reconnaître le génie des affaires, m'ont confié des sommes importantes qui triplent les forces engagées... »

Et sourde au début, la voix du financier, dans ces dernières paroles, reprit son ancien éclat, comme sous la soudaine lumière d'un espoir nouveau.

(( Mais j'y pense, poursuivit-il, vous voilà désormais mon unique associé direct; et à défaut de mon frère, vous me succéderez. Il sera bientôt temps que je vous initie à mes spéculations. Voici l'hiver I Quand quittez -vous le Pavillon Blanc?

— C'est le pays même que je dois quitter; provisoirement du moins, répondit Le Gow. Je suis venu exprès pour vous en dire la raison. Jania est malade. » Et il se mit à raconter les origines mystérieuses de la maladie, la première consultation, le projet conçu d'aller chercher la guérison sous un climat très chaud.

« Mais vous ne pouvez pas aller à Zante, dit Fano. Vous ignorez donc ce qui s'y est passé. î^ A ne pas vous voir bouger du Roc Blanc, je me suis douté de cette ignorance; mais je ne me serais pas permis de troubler, il y a cinq mois, votre lune de miel en vous annonçant moimême une nouvelle qui, pour vous être peutêtre personnellement indifférente, eût été cer-

tainement des plus douloureuses pour votre amie.

— Quelle nouvelle? demanda Le Gow, interdit.

— Le père de Jania est mort. Il avait cessé, depuis son départ pour Zante, toute correspondance avec moi. Je n'ai appris son décès que par les feuilles. Il paraît qu'au matin de Tavantdernier jour de mai, on l'a trouvé étendu sans connaissance dans son jardin. Quelques jours après, une main inconnue, que l'on suppose être celle de Tunique serviteur que Carminé avait gardé auprès de lui, a mis le feu à la Villa des Marbres. Les dernières toiles du peintre, dont une que des experts avaient eu le temps d'examiner et dont l'exposition eût excité selon eux la curiosité artistique du inonde entier, ont été réduites en cendres. On prétend que Carmine avait ordonné lui-même par testament cet incendie, afin que rien ne subsistât de sa fortune ni de ses tableaux invendus. Il fallait bien que vous sachiez, un jour ou l'autre, toutes ces choses. L'occasion de votre visite me fait un devoir de vous en parler. )) Et sur ces mots, un silence se fit pendant lequel Baratine ne put se défendre de cette sensation apeurante que, à l'heure actuelle, pesait sur Jania et sur lui-même la malédiction certaine de Carminé mort de l'abandon de sa fille.

Quand, de part et d'autre, se fut un peu atténuée rimpression pénible de cette conversation : « A propos, interrogea Fano, a-t-onpayé le dernier chèque que vous avez fait présenter fin septembre à la banque de Fano frères?

— Parfaitement, répondit Le Gow.

— Je vous demande cela, reprit l'armateur, parce qu'à l'avenir c'est à la caisse d'Olympe Fano et G*' que seront payées les sommes qui vous reviennent. Quant à votre carnet de chèques, il faudra me le renvoyer, ainsi que Tout fait tous nos clients, car les feuillets au nom de Fano frères en sont maintenant nuls.

Excusez-moi de ne pas vous avoir prévenu plus tôt. Je suis si absorbé! Je devais vous écrire pour vous prier de venir me voir. Vous avez devancé ma lettre. Tout est bien. Dans quelques jours j'aurai fait préparer l'acte modifié de notre association; je vous l'enverrai à signer. »

Et sans demander à l'armateur de plus amples expUcations sur la manière dont seraient conduites les grandes affaires oii se trouvaient engagées, cette fois, non seulement sa fortune mais sa personne d'associé participant à la gestion. Baratine prit congé, résolu de cacher à Jania la mort de Carminé et préoccupé seulement d'inventer une raison qui fasse abandonner à la jeune femme l'idée d'un séjour à Zante. Pré-

LES aUINES DE L AMOUR 311

caution inutile 1 car tout déplacement était déjà devenu impossible à la malade.

Lorsque le médecin revint au Pavillon Blanc, accompagné d*un confrère qui devait juger s'il y avait lieu de faire à la cantatrice l'opération de la trachéotomie, les deux esculapes constatèrent que, avec ou sans opération, le mal était incurable. Mais l'état d'excessive impressionnabilité dans lequel ils trouvèrent Baratine leur fit juger prudent de ne pas encore l'admettre à entendre leur nouveau diagnostic. Après avoir échangé leurs impressions hors de sa présence, ils se bornèrent à dire qu'il fallait attendre, pour le voyage projeté, une amélioration qui ne manquerait pas de se produire avant quelques semaines. Puis le premier médecin prit à part Baratine et, invoquant le bien de la malade, alors qu'en réalité il redoutait pour le jeune homme la contagion de la maladie qu'adroitement il évita de nommer, il lui recommanda de s'abstenir, à partir de ce jour, de tout rapprochement avec sa maîtresse. Il alla même jusqu'à expUquer qu'une anémie particulière, due à certains excès, avait produit chez Jania une diathèse favorable à tous les genres d'affections de la gorge. Tout ébranlement nerveux, toute sensation aiguë pouvait désormais être funeste à la jeune femme qu'il promit de venir voir régulièrement, non sans exprimer l'espoir que

la nature finirait par avoir le dessus. Mais ni Baratine, ni Jania n'eurent foi dans le bon côté de ce pronostic à double sens, par lequel le docteur palliait la détresse de la science devant l'œuvre précisément naturelle du mal.

Quelques heures après le départ des médecins, par un effet d'accumulation d'humeur noire, fréquent au début des maladies qui chez les natures résistantes doivent être de longue durée, Jania, entrevoyant l'irrémédiable de son état, se laissa choir rapidement aux, plus profonds abîmes de l'hypocondrie. Un accès de toux la surprit, qui lui déchira la gorge et faillit l'étouffer. Elle pensa aussitôt qu'elle était sans doute atteinte de phtisie; et, l'abattement de son esprit poussant à l'extrême l'affaiblissement de ses sens, elle tomba en syncope. Affolé, croyant sa maîtresse à l'agonie, Le Gow appela autour d'elle, avec des cris, tout son domestique et courut au village chercher lui-même, pour aller plus vite, quelques révulsifs. En l'absence du maître, Jania, grâce aux soins empressés de ses gens, sortit de son évanouissement; et, la mémoire troublée, ne voyant plus Giovanni, elle eut une torrentielle effusion de larmes qui lui fut un soulagement opportun et pendant laquelle elle réclama son père à défaut de son amant. Quand Baratine revint, Jania était couchée dans son lit, les cheveux défaits,

LES RUINES DE l'aMOUR ai3

la tête et le buste haut maintenus par des coussins. Dès qu'elle aperçut Giovanni, une flamme d*espoir incendia le noir tragique de ses yeux, et elle lui tendit les bras. Sans souci de la présence des serviteurs, d'un élan surhumain Don Juan se précipita vers elle pour Tétreindre avec emportement sur son cœur en déroute; et jamais plus qu'en cet instant il ne sentit combien il aimait cette créature, combien, malgré l'amoindrissement rien que physique de son charme, il lui était attaché par tout son sang, toutes ses fibres, par les moindres côtés de son être, surtout par l'inoubliable communion du bonheur enfui.

Cette crise n'était que le premier choc par lequel tout mal , agent de la mort qui a flairé un corps sain, attaque d'une façon décisive l'organisme qui lui résiste, et s'y implante, après quoi, il régularise son cours, laissant l'apparence du mieux se produire chez sa victime. L'épreuve finie, Jania, reprenant courage sous l'influence des soins que lui procurait tendrement Giovanni, se crut sauvée. Après être demeurée alitée quelques jours, elle jouit de l'illusion d'un retour à la santé ; elle se leva comme une convalescente ; l'engorgement du larynx ayantdiminué, elle retrouva un peu de voix. En réalité, le mal ne faisait que se déplacer et s'acheminer sournoisement vers des organes plus essentiels.

ai4 LES RUINES DE l'aMOUR

On était au mois de décembre ; mais, après un automne orageux, le commencement de l'hiver se trouvait assez doux pour que chaque jour, à rheure de midi, Jania portée par Giovanni pût sortir, quelques instants, de sa chambre sur le balcon. L'imagination de la malade s'exaltait tandis que ses forces dépérissaient par suite d'une nutrition insuffisante. Quand le ciel était pur et qu'elle laissait son regard errer sur l'immensité nue de l'horizon, elle formait une foule de projets incohérents ; elle bâtissait des châteaux en Espagne et exprimait naïvement de bizarres désirs.

(( Je me trouve bien ici, certes, » disait-elle à son amant. « Mais que je serais heureuse de pouvoir me transporter avec toi là-bas, bien loin, dans une de ces îles aux fiords fantastiques que forment les nuages. » Et de sa main péniblement soulevée, elle désignait le sud, le pays de la lumière.

« C'est de ce côté qu'est l'Afrique, » observait Le Gow. (( Noug serons probablement obligés d'y

LES RtlNES DE L*AMOUR ai5

aller pour que j'apprenne sur place la direction des nouvelles affaires qui m'incombe. » Et il distrayait son amie en lui exposant les projets d'Olympe Fano par une éblouissante analyse de rêves d'élévation et de fortune, à réaliser dans la colonisation de pays neufs dont ils pourraient devenir les souverains : but éminent qui devait remplir tout le reste de leur existence, lorsque serait passé le temps de la jeunesse et de l'amour insouciants.

« Mais, redemandait Jania, quand irons-nous à Zante jouir du printemps sans fin? Et quand reverrai-je mon père?

— Bientôt, mon aimée, bientôt, » s'empressait de répondre Giovanni attentif à toutes les capricieuses paroles delà malade et aux moindres expressions de ce visage pâle où l'éclat des yeux faisait l'effet de charbons ardents fusant dans de la neige.

Un jour qu'elle insistait sur ce désir qui la tourmentait de plus en plus d'embrasser son père, envers qui, disait-elle, elle se sentait si coupable, Baratine se décida à détourner temporairement par un pieux mensonge l'opiniâtre attention de Jania d'une question si redoutable.

<( Avant de partir pour Zante, dit-il, ne serait-il pas à propos de faire prévenir ton père?

— Peut-être.

— Eh bien, Olympe Fano, qui est mieux à

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même que personne d'arriver à fléchir le ressentiment possible de son ami, adressera, sur ma prière, à la Villa des Marbres une lettre où il fera connaître à ton père, en même temps que le mauvais état de ta santé, le désir que tu as de te rapprocher de lui. Nous n'aurons qu'à attendre une réponse.

— Et si nous n'en recevons pas? Si mon père repousse la réconciliation?

— Avec moi, peut-être. Avec toi seule, non.

Mais, ne t'en inquiète pas encore. Nous avons le temps de voir se vérifier cette hypothèse et d'examiner ce que nous aurions à faire alors. En attendant, sois calme, n'aie qu'un souci : ta guérison. Tu penses trop; ton cerveau s'excite. Or il faut — ont recommandé les médecins — pour te rétablir vite, que tu vives jusqu'à nouvel ordre d'une vie toute animale. Ta maladie n'est pas grave. Ce n'est qu'une sorte d'anémie. L'angine dont tu as souffert a presque disparu. A peine si tu tousses? » Et c'était par de tels propos, d'une ingéniosité parfois enfantine, que Giovanni, avec une patience et un tact infinis, empêchait le découragement de sa maîtresse et la maintenait dans l'espoir de guérir.

On arriva ainsi aux premiers jours de l'année nouvelle. Un matin, en s'éveillant sur le tard — car elle dormait peu pendant la nuit même — Jania se crut le jouet d'une fin de

songe. Une profusion de fleurs de toute espèce emplissait sa chambre, et tandis que son lit semblait porté sur des flots de violettes et d'anémones, les autres meubles disparaissaient sous un amoncellement d'orchidées, de camélias et de chrysanthèmes. Presque aussitôt entra Giovanni qui s'approcha pour embrasser la jeune femme.

(( C'est aujourd'hui le i4 janvier », dit-il à voix basse en caressant des deux mains les cheveux de sa maîtresse. « Te rappelles-tu?

— L'anniversaire de notre rencontre au bal, » soupira Jania. « Oui, je me souviens I » Et après avoir promené ses grands yeux sur les fleurs, comprenant pourquoi on les avait apportées, elle blottit sa tête contre le sein de Giovanni en murmurant : « Merci I je t'aime I

— Cette date sera désormais celle de notre double fête, dit Baratine.

— M'aimeras-tu donc toujours autant?

— Comment peux-tu en douter?

— IlélasI regarde comme je suis devenue I »

Et d'un geste affligé Jania montrait son cou, ses bras jadis d'un galbe si pur, dont maintenant les artères saillaient entre de longs plis profondément creusés dans les tissus d'où peu à peu se retirait la vie.

(( Qu'importe? » fit Giovanni posant pieusement ses lèvres sur les paupières de la bien-

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aimée. Et devant la silencieuse immobilité des fleurs d'hiver aux couleurs chastes, comme en un temple réservé aux mystiques amours, Tâme inaltérée de la malade s'épanouit sous l'adoration du cœur de Giovanni, dont elle ne cessait d'être la moitié.

Malgré le froid qui commençait de sévir au dehors, ce fut pour les amants une journée de joie, la dernière...

Le soir, à l'heure où les lampes venaient d'être allumées, assis devant le feu, un bras appuyé sur le bord de la chaise-longue oii Jania avait coutume de rester étendue, Baratine contemplant sa maîtresse assoupie après l'effort d'un long baiser combattait à grand peine l'envie de larmes que lui donnait l'aspect de la marcescence de tant de beauté, lorsqu'on lui apporta un télégramme. A peine l'eut-illu, que le froissement du papier dans ses mains tremblantes réveilla la jeune femme. Redoutant aussitôt, avant qu'elle fût prononcée, l'interrogation que lui posait le regard vivement anxieux de la malade : <( Ce n'est rien, » dit-il avec un sang-froid brusque, « Fano me mande demain àBurdigala.

— Ohl s'exclama Jania, il a sans doute des nouvelles de mon père.

— En effet, ce doit être, » se hâta de répondre Giovanni dont la pâleur l'emportait en

ce moment sur celle de sa compagne. C*est que sur le papier déjà jeté au feu il venait de lire :

(( Mon frère Olympe décédé ce matin. Urgent de venir aviser au sujet de la liquidation qu'entraîne ce triste événement. »

Cet avis laconique était envoyé par Culhbert Fano, le (( dissident », ainsi que l'avait railleusement qualifié le malheureux Olympe. La liquidation annoncée signifiait pour Baratine un efibndrement complet, tout au moins un changement fort dommageable, des bases sur lesquelles reposait sa fortune. La disparition inattendue d'Olympe Fano lui faisait nécessairement entrevoir des complications, des difficultés énormes dans les nouveaux moyens à prendre pour s'assurer une existence matérielle aussi commode, aussi large que celle qui lui était loisible depuis un an. C'est pourquoi il avait eu l'intuition immédiate d'épargner à Jania l'émotion, autrement dangereuse qu'à lui-même, d'apprendre, sans y être préparée, une nouvelle pleine de menaces pour l'avenir. Il était loin de soupçonner tout ce que Cuthbert Fano s'était abstenu de dire dans le télégramme ; mais ses craintes étaient suffisantes pour qu'il y eût de l'héroïsme à les cacher en continuant de sourire à la fille de Carminé, à qui l'espoir éternellement trompeur d'être fixée sur les intentions

aSO LES RUINES DE L AMOUR

de son père redonnait la force de se livrer au plus charmant des babils.

Pendant le reste de la soirée, Baratine redoublant d'attentions d'une tendresse quasi-maternelle se fit, comme d'habitude, le garde-malade de Jania. Il l'aida à prendre sa nourriture ; il la dévêtit, la coucha et demeura près d'elle longtemps après qu'elle se fut endormie, récapitulant en lui-même la série des malheurs dont le frappait coup sur coup le destin, et se disant, tandis qu'il persistait à n'en considérer que l'ironie au lieu de la raison ; (( Décidément l'enfer et Dieu sont contre moi I »

A une heure encore matinale, Baratine, le lendemain, était rendu à Burdigala. En débarquant de son canot, il ne fut pas peu surpris de voir sur le quai de la Bourse une certaine foule répandue en divers groupes où régnait plus de silence que d'agitation. Dès qu'il eut doublé le coin de la rue des Lettres Persanes, cette surprise s'accrut. De l'une des portes jumelles de l'hôtel Fano dont il apercevait obliquement la

monumentale façade grisâtre, s'étendait, le long du trottoir, une interminable file de gens à la mine soucieuse, qu'on ne laissait pénétrer dans riiôtel que par groupes de trois ou quatre et qui en ressortaient ensuite librement par l'autre porte. (( Ils sont nombreux les amis qui s'inscrivent, » pensa d'abord Le Gow. Mais comme il approchait, il se rendit compte que tout ce monde, rangé sous l'œil de la police, ne venait nullement témoigner ses condoléances à la famille du défunt, mais bien retirer les dépôts courants faits à la banque ; et cette idée d'une panique provoquée dans le public burdigalien par la disparition d'Olympe Fano lui causa la même angoisse que le télégramme de Cuthbert.

Obéissant à une appréhension tout instinctive, aq lieu de pénétrer hardiment dans l'hôtel, il battit en retraite vers lès quais, s'approcha d'un cercle où l'on pérorait; et, avant qu'il ait eu le temps de s'informer du motif de ce rassemblement, ces mots sinistres, le (( krach Fano », parvenant à ses oreilles l'étourdirent comme un coup de massue.

(( Un krach! se dit-il. Est-ce possible? Les gens que j'ai vus sortir de la banque n'avaient pourtant pas les mains vides. ►^ »

Il ne réfléchissait pas que c'était à la caisse du baron Cuthbert et non à celle de feu Olympe que devaient être payés ces retraits d'argent.

En proie à une intolérable incertitude, il accosta un débardeur qui allait et venait fumant sa pipe, insouciant.

(( Qu'est-ce que le krach dont tout ce monde parle? demanda-t-il, désignant les groupes.

— Haï la faillite de M. Fano Taîné, vous voulez dire? » répondit Thomme du peuple.

Bien que ce mot plus net de faillite lui glaçât le sang jusqu'au cœur, Baratine eut encore la force de balbutier :

« Mais n'est-il pas mort le baron Fano?

— Oui, » poursuivit son humble interlocuteur. (( Il s'est brûlé la cervelle après avoir ruiné bien du monde à ce que l'on dit. » Le Gow n'en demanda pas davantage. Atterré, sentant ses jambes se dérober sous lui, il se traîna vers un banc, sur lequel il se laissa tomber, et demeura quelques minutes hébété, ne distinguant plus devant lui qu'un trou noir, un abîme de tortures qui l'attirait et où il allait périr, tandis que les mots de ruine et de pauvreté de tout temps effrayants, plus effrayants encore dans le langage moderne, emplissaient de leurs menaces hideuses son entendement désemparé.

Par curiosité, devinant une victime du krach, le débardeur avait suivi Baratine.

(( Monsieur, fit le brave homme, si vous avez perdu quelque chose dans cette affaire, tranquillisez-vous I M. Cuthbert Fano a promis de

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tout arranger. Du moins, c'est ce que disent ce matin tous les journaux de la ville. »

Le Gow accueillit avec un certain intérêt ce correctif de la débâcle. Mais, se souvenant qu'il était bel et bien par acte authentique, depuis un mois, et malgré qu'il n'eût encore pris aucune part active aux affaires, l'unique associé d'Olympe Fano et non son commanditaire ou son créancier, il haussa douloureusement les épaules ; et ne se sentant plus le courage d'aborder avec le baron Cuthbert un entretien qui ne pouvait que lui confirmer l'horreur du désastre, il retourna comme un fou au Pavillon Blanc qui, éden à jamais perdu pour Don Juan, allait maintenant devenir le calvaire de sa dernière victime.

Lorsque Baratine se retrouva devant Jania qui ne s'attendait pas à le voir sitôt de retour, son visage défait, sa démarche chancelante firent croire à la jeune femme que son amant venait de se battre et qu'il était blessé.

(( Mon Dieul qu'y a-t-il, Giovanni? Parle vitel dit-elle épouvantée.

— Fano suicidé, en faillite. Nous sommes ruinés, articula-t-il faiblement.

— Ruinés ! » fit Jania avec plus de stupeur que d'émotion. S'il y avait un mot dont le sens exact échappât à un être favori du luxe par excellence tel que la fille de Carminé, c'était

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bien cet affreux qualificatif qui évoque l'image d'un squelette surgissant au milieu d'une terre ensemencée de joies, pour en abattre la moisson d'un coup de faulx.

(( Ruinés I » répéta-t-elle comme en rêvant, ne parvenant pas à sonder la trop profonde gravité d'un tel malheur.

(( Mais, » dit-elle d'une voix entrecoupée par l'effort de la toux, (( mon père est riche?

— Ton père I » s'exclama Giovanni dont, au souvenir importun de Carminé, une flamme de haine traversa les yeux. « Il a disparu, il y a six mois, après avoir fait brûler la Villa des Marbres et les valeurs qu'elle pouvait renfermer. Personne n'a plus su depuis ce qu'il est devenu. »

A ces mots, Jania ne fit pas que comprendre que son père devait être mort ; elle aperçut le mauvais regard de son amant, qu'elle prit pour un reproche à elle-même ; elle pensa soudain que chez lui l'imminence de la misère tuait déjà l'amour; et frappée en plein cœur, étendant les bras pour chercher en vain un appui, elle tomba en poussant un cri plus déchirant que celui qu'à travers les grands espaces avait peutêtre ouï Carminé dans cette radieuse nuit de mai où, correspondant à la chute du météore, l'embolie l'avait foudroyé au milieu des fleurs. En même temps, à travers le vertige dont il était saisi, Le Gow entendit ces paroles aux-

quelles les circonstances prêtaient le sens d'une accusation terrible : (( Elle n'est qu'évanouie, mais elle aurait pu en mourir I » Elles étaient prononcées par le docteur qui entré sans bruit à l'improviste dans le gynécée de Jania pour sa visite habituelle, pendant que Baratine achevait de parler, avait été témoin du drame que dénouait en ce lieu la répercussion des événements qui avaient, la veille, consterné tout Burdigala.

(( Oh I pardon I pardon I » gémissait maintenant Giovanni à genoux devant sa maîtresse inanimée.

Le docteur qui, le premier, s'était penché vers le corps de la jeune femme pour en compter les pulsations, écarta doucement Baratine et lui fit signe de l'aider à porter Jania sur son lit. Cela fait, comme il cherchait à desserrer les lèvres de la défaillante pour lui faire avaler quelques gouttes de cordial, un mince filet de sanie parut au coin de la bouche. Le Gow remarqua cette mucosité d'où s'exhalait une odeur légèrement fétide.

<( Qu'est-ce? » demanda-t-il avec effroi. (( La rupture d'un vaisseau, peut-être? »

Le médecin hocha la tête, soupira, fit entendre à deux ou trois reprises une vague interjection de mécontentement; puis, sur un ton de commisération émue :

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« Je ne saurais vous cacher plus longtemps, dit-il, la désignation exacte de la maladie. A moins d'un miracle, que Ton doit toujours espérer dans Tordre des faits naturels, elle est inguérissable. C'est une affection cancéreuse compliquée de tuberculose. Ce peu de sang que vous voyez révèle les progrès de l'ulcération intérieure qui a maintenant atteint l'ouverture supérieure de l'œsophage.

— C'est un arrêt de mort que vous dictez Ik?

fit Baratine accablé.

— Non, répliqua le docteur, ce n'est qu'un pronostic dont j'ai le devoir — au point où en est la malade — de vous éclairer. Quant à l'arrêt dont vous parlez, un médecin digne de ce nom ne le prononce jamais. Nous admettons en principe que les forces latentes de la vie sont toujours susceptibles de reprendre le dessus. La science n'a pas le droit en aucun cas d'affirmer à partir de quel moment cette victoire de la vie n'est plus possible. »

Mais, ne se laissant pas convaincre par ce généreux optimisme, Baratine qui, peu à peu, inconsciemment, s'était fait à l'idée de voir mourir son amie, désira, en raison des circonstances aggravées ailleurs, se renseigner sur le plus ou moins de proximité du dénouement.

(( Combien de temps peut-elle vivre .►^ » demanda-t-il; et soudain son visage raidi, blême.

eut une crispation de supplicié, aussitôt suivie d'une détente traduite par des sanglots dont Véclat frappa Touïe de la malade qui reprenait ses sens sous Tinfluence des puissants réactifs que le médecin n'avait cessé, tout en parlant, de lui administrer.

Vivement, plongeant un regard fixe dans les yeux de Baratine, le docteur porta son index à ses lèvres; et devant cette éloquente exhortation au silence, au mensonge même touchant Tétat de la jeune femme, Giovanni s'empressa de parler à celle-ci afin d'atténuer les efiets de l'imprudence qu'un involontaire accès d'afiblement lui avait fait commettre.

Malheureusement le coup était porté, et les démonstrations de l'amant ne parvinrent pas à calmer une orpheline qui ne put trouver à son immense douleur d'autre soulagement que de nouvelles larmes.

Avant que le docteur s'éloignât, Baratine eut avec lui un dernier entretien grâce auquel il sut que la vie de sa maîtresse pouvait à peine durer de quatre à cinq mois.

(( Pour prolonger une existence à laquelle vous semblez tenir autant qu'à la vôtre, » recommanda expressément le médecin, « apportez un soin minutieux à la manière de nourrir la malade. Le passage des aliments devant se faire de plus en plus pénible, il est essentiel de ne lui

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en donner que de très délicats et par petites quantités, répétées plusieurs fois jour et nuit; il n'y a que ce moyen de maintenir ses forces. — En un mot, finit-il, évitez qu'elle meure de faim.

— Mourir de faim 1 réfléchit Le Gow, mon sort s*annonce-t-il difierent de celui-là? Quelle raillerie, dans les circonstances présentes, que cette prescription de veiller à ce que, jusqu'à sa dernière heure, rien ne manque à Jania de ce qu'elle est habituée à avoir 1 Comment vais-je faire? Que se passera-t-il dans ces quatre mois? Aurai-je assez d'argent pour atteindre l'horrible terme?... » Et cette pensée lui rappela que, ignorant l'exacte mesure de sa ruine, il fallait qu'il s'en informât immédiatement auprès de Cuthbert Fano, quelque douloureux que dût être ce sondage nécessaire de sa plaie.

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