SUR LE SUICIDE JAPONAIS
Le culte du suicide, que les Japonais transportent dans les imitations des drames et des romans européens, y dénature toute notre psychologie. Il légitime les pires cruautés. C'est une simplification barbare où disparaissent les nuances du sentiment ; et aucune politesse, aucune cérémonie ne remplace la générosité d'âme qu'elle abolit. Rien n'est plus saisissant à cet égard que de voir comment leurs anciens auteurs ont traité les mêmes sujets que nous.
Parmi ces sujets, un des plus connus est celui du mari que sa femme a cru mort et qui revient quand elle est remariée. Chez nous, quelle que soit sa situation sociale, le revenant se montre toujours généreux, quand sa femme a été vraiment, comme lui, la victime des circonstances. C'est, par exemple, le pauvre marin d'une vieille chanson de nos provinces de l'ouest. Sa femme, qui ne le reconnaît pas. invite ce passant mal chaussé, mal vêtu, a prendre un verre de vin. Et tout a coup elle fond en larmes en l'écoutant chanter, parce qu'il ressemble, dit-elle, à son premier mari. « Le marin vida son verre, et sans remercier, tout en pleurant, il s'en retourna au régiment. » — C'est le grand seigneur du Gii Blas de Le Sage, don Alvar de Mello, qui, remis en présence de sa femme qu'il adorait, se déclare tout disposé à respecter son repos : « Je vous
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aime plus que moi-même, lui dit-il, et je vais après cet entretien achever loin de vous de tristes jours que je vous sacritie » Mais elle s'écrie : « Non, je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois; je veux partir avec vous; il n'y a que la mort qui puisse désormais nous séparer ». Kt il l'enlève. — C'est le célèbre pêcheur de lennyson, Enoch. Arden. Un soir, il n'a pu résister au désir de revoir sa femme. Il traverse doucement le petit jardin et regarde par la fenêtre. La pièce est bien éclairée; la flamme de l'âtre se reflète sur la table luisante. Son fils, sa tille, et Philip, son ancien rival, sont là autour de sa femme qui, près du feu, tient un bébé dans ses bras. Quand il voit cette femme qui n'est plus la sienne, cet enfant qui n'est pas à lui, et sa fille si jolie et son fils si fort, Enoch est obligé de s'accrocher au bord de la fenêtre pour retenir un cri qui briserait tout ce bonheur. Et il supplie Dieu de lui donner du courage et de l'aire « que jamais elle ne le sache ». Il meurt bientôt de son sacrifice. Mais le poète anglais, et ici très anglais, n'a pas osé imposer à ses lecteurs une impression trop poignante ni exiger de son héros qu'il fût un héros jusqu'au bout. Avant de mourir, Enoch révèle à son hôtesse toute son abnégation, sans songer hélas! qu'il en ruine l'efficacité et que son secret divulgué détruira pour toujours la tranquillité de sa femme et de ses enfants. Mais sa confession permet au petit port de lui faire de si belles funérailles qu on n'en avait jamais vu de pareilles ; et il est bon que la vertu commence dès ici-bas à toucher sa récompense. — C'est enfin ie Martin, un pêcheur aussi, de la nouvelle deMaupassant intitulé Le Retour. Celui-là n:est pas du tout un héros. Il rôde autour de sa maison ; et sa femme et ses tilles ont peur de cet homme vieux, misérable, qui traîne la jambe Mais Lévesque, le nouveau mari, a pitié de lui et le fait entrer. On lui sert à
manger. Tout se découvre. La femme se met à pleurer, la figure dans son tablier. Ces pauvres gens, engagés dans une situation invraisemblable, sont encore plus étonnés qu'émus. Aucune colère; aucune révolte. Lévesque demande : « Que que j'allons fé? » Et Marlin dit : « Moi. j frai à ton désir. Je n'veux pas t'faire du tort... » Et Lévesque dit : « Faut aller chez i'curé, i décidera. » Ils ne s'en tiennent point à leur propre sentiment. Ils éprouvent le besoin de consulter une autorité sociale fixe, immuable, qui a dû prévoir tous les cas. Les deux hommes sortent. Hors de la maison, ils redeviennent de vieux camarades que reprennent les habitudes d'autrefois. Ils passent devant l'auberge. Si on entrait boire la goutte ? Ils entrent ; et le conteur les y laisse. J'admire l'attitude chevaleresque de don Alvar de Mello ; j'admire le dévouement d'Enoch Arden ; mais c'est peut-être dans le Martin de Maupassant que je sens le mieux le fond de sagesse et d'humanité de notre civilisation.
Nous voici maintenant au Japon. Le plus grand romancier du xvme siècle, Saikakou, va nous raconter l'histoire d'un Enoch Arden ou d'un Martin japonais. Le pêcheur Kiurokou a disparu. Personne ne doute de sa mort; et les prêtres ont dit sur lui les prières qui conviennent. Gomme dans Le Sage et dans Tennyson, sa femme encore jeune est pressée de se remarier. Elle refuse. « Elle avait même résolu de se raser la tête, d'abandonner le monde, et, avec un cœur d'encens et de fleur, de se consacrer au souvenir de son époux, a Cependant à la longue elle se laisse persuader et elle épouse un pêcheur du même village, Mokubei. Le jour du mariage on fit une grande fête. « Les femmes avaient mis leur peigne de buis; le saké circulait librement... Les jeunes époux se retirèrent dans leur chambre et, plaçant l'un contre l'autre, leurs oreillers de bois, ils
entamèrent un entretien confidentiel où Kiurolïou fu naturellement oublié » Le malin. Kiurokou était au seuil de sa maison II entra, le cœur rempli d'amour pour la femme qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps. Un rayon de soleil, qui pénétrait par la fenêtre du sud. éclairait le désordre de la chambre à coucher. Il ressentit un mouvement d'orgueil en apercevant la chevelure de sa femme plus belle quejamais, « la plus belle femme du village », se disait-il tout bas. Mais, à la vue du compagnon, son rêve s'écroula. La nouvelle mariée, réveillée de sa joie, éclata en sanglots, et Mokubei se dressa fort embarrassé.
Assurément la situation où l'auteur japonais place ses personnages, beaucoup plus brutale que celle du poème et des récils européens, est de nature à exciter chez le premier mari des passions violentes. On comprendrait que cet homme déjà si malheureux cédât à un mouvement de fureur, d'autant qu il avaii eu jadis maille à partir avec ce Mokubei. Mais ce serait mal connaître le caractère japonais. Kiurokou, dont l'attitude eut une étrange expression, demanda simplement : « Qu'est-ce que cela signifie? » C est Mokubei qui lui répond et qui lui explique ce qui s'est passé. Kiurokou en l'écoutant reprit sa contenance habituelle et se montra même très amical. Je le vois d'ici, la tête légèrement penchée vers l'épaule, ponctuant les paroles de son interlocuteur de petites exclamations sifflantes et encourageantes Puis, à son tour, il raconta tout ce qu'il avait enduré sur les mers lointaines Quand il eut fini, il poignarda tranquillement sa femme, égorgea .Mokubei,et, a ec la même arme, il se coupa les entrailles. Et l'auteur s'écrie : « Quel héroïque dénouement pour un simple rustre ! » Un samuraï n'aurait pas mieux fait.
Il est probable que ce prestige du suicide subsistera
longtemps encore dans la littérature dramatique et romanesque; mais il ne faut pas se dissimuler que d;ins la vie ordinaire Le harakipi a fait, faillite. On en a eu la preuve lors des derniers scandales. Pas un des officiers supérieurs qui y furent compromis ne s'ouvrit le ventre. Ils préférèrent des juges et des geôliers.
Au sujet des agitations politiques, qui précédèrent cette affaire des pots de vin allemands au ministère de la .Marine, on m'a raconté une scène fort intéressante entre deux hommes connus, deux frères; et les Japonais, de qui je tiens ce récit, en garantissaient l'authenticité. La mort de l'empereur Meiji en 1912 avait exaspéré les conflits du Gouvernement et de la Chambre basse. Le parti militaire renversa le ministère du marquis Saionji qui voulait remettre à plus tard la création de deux divisions nouvelles en Corée ; et les G°nro, — c'est-à-dire les vieux hommes de guerre et les vieux hommes d'État qui forment une sorte de conseil suprême autour de l'Empereur, — choisirent. pour le remplacer, un des leurs, un vieux bureaucrate à poigne, le duc Katsura. Des émeutes éclatèrent. La Chambre orgauisa une opposition si violente au nouveau ministère que l'Empereur crut devoir intervenir. Il fit appeler le marquis Saionji et lui exprima le désir de voir son parti cesser les attaques contre Katsura.
Très grand seigneur et très libéral. Saionji. qui fut notre hôte dans sa jeunesse, a été un des premiers hommes d'État européanisés du Japon. Au sortir du Palais, il réunit ses principaux lieutenants, leur répéta les paroles que Sa Majesté lui avait adressées, et ajouta : t< Vous ferez ce que vous jugerez convenable. Pour moi, je me retire à Kyoto. » D'après les idées japonaises, le respect dû à l'Empereur lui commandait cette retraite. Et il en fut loué de tout le monde. Mais son parti continua la lutta.
Arrivé à Kyoto, il reçut la visite de son frère. Ce frère aîné avait été un des confidents de l'ancien Empereur et ne l'avait jamais quitté. A. sa mort il s'était démis de ses honneurs et de ses charges. On prétend même qu'il s'est bàli un petit ermitage pas loin du tombeau impérial. C'est un homme qui a encore toutes les façons de penser et de sentir du vieux Japon. Il vint donc trouver le Marquis. Il le félicita d'abord d'avoir renoncé à la politique ; mais son renoncement n'avait point converti ses partisans; et c'était la première fois que la volonté de l'Empereur n'était pas obéie. Il le priait en conséquence de se rappeler sa noble origine, les faveurs impériales dont il avait joui, et le moyen qu'une tradition vénérable mettait à sa disposition pour protester contre un exemple qui pouvait être si funeste à l'Empire : leurs ancêtres et l'intérêt du Japon lui conseillaient de procéder immédiatement à l'honorable cérémonie du harakiri. Le Marquis le remercia et refusa net.