BARNOUX. SAPIN, MADAME PAUL COSTARD BARNOUX
Alors, ils sont tous là ?
SAPIN
Oui, monsieur. Mme Costard est dans le petit cabinet. Son mari est dans la grande galerie, avec Mme Bobette Langlois.
RARNOUX
Et M. Buranty ?
SAPIN
Il est arrivé aussi. Il se promène dans le passage vitré. Tous les témoins sont au complet.
BARNOUX
C'est bien. Passez-moi le dossier, les deux dossiers. (Le greffier les lui passe. Il les pose sur sa table et va ouvrir la porte du cabinet où attendait Mme Paul Costard.) Madame, veuillez entrer. (Elle entre. Tenue soignée, sombre. La distinction dans le malheur.) Asseyez-vous. (Elle s'assoit.) Je suis fâché, madame, de vous avoir dérangée une fois de plus, mais il le fallait.
MADAME PAUL COSTARD
Inutile de vous excuser, monsieur, cela ne m'a pas dérangée.
BARNOUX
Asseyez-vous. Je crois que c'est la dernière. Depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, avezvous réfléchi ?
MADAME PAUL COSTARD
Qu'entendez-vous par « réfléchi » ? J'ai vécu «omrae à l'ordinaire.
BARNOUX
Avez-vous pensé à l'avenir ? Que comptez-vous faire désormais ?
MADAME PAUL COSTARD
Je n'en ai pas idée. Ce qui me plaira. Avant tout, je ne veux plus avoir d'ennuis... Qu'est-ce que vous feriez, vous, si vous étiez à ma place ?
BARNOUX
J'aurais commencé par ne pas m'y mettre. Vous avez le bonheur d'avoir encore madame votre mère ; à votre place, je me retirerais chez elle.
MADAME PAUL COSTARD
Pour toute la vie ?
BARNOUX
Momentanément, pour un petit laps de temps...
MADAME PAUL COSTARD
Va pour le petit laps... Et puis après? Qu'est-ce que je ferai chez ma mère ? Du crochet?... Où ça me conduira-t-il ?
BARNOUX
Au calme, à la paix.
MADAME PAUL COSTARD
Et puis à la vieillesse. Je déteste ça.
BARNOUX
Qui vous dit que, d'ici à quelques années, il ne se présentera pas un honnête homme...
MADAME PAUL COSTARD
Me remarier?... Halte! J'ai essayé du mariage une fois. Ça me suffit.
BARNOUX
Vous êtes aigrie, madame ? Déjà ?
MADAME PAUL COSTARD
Je trouve qu'il y a lieu.
BARNOUX
Quel malheur que vous n'ayez pas d'enfant !
MADAME PAUL COSTARD
Quelle chance pour moi, au contraire ! Et quel bonheur pour lui ! Ah ! le pauvre petit bonhomme 1 Quelle figure ferait-il entre nous deux ?
BARNOUX
Enfin, laissez-moi croire, madame — mon âge
et ma situation me permettent de vous tenir ce langage — que vous voulez à tout prix demeurer désormais une honnête femme ?
MADAME PAUL COSTARD
Une honnête femme seule ! Ça ne sera pas croyable! On me remarquera!
BARNOUX
La vérité finit toujours par être la plus forte.
MADAME PAUL COSTARD
Elle ne fait que succéder aux calomnies, elle ne les détruit pas. Non, voyez-vous, monsieur, ma situation actuelle est peu brillante, décidément. Mon mari m'a quittée tout de suite après mon mariage, et mon amant m'a quittée tout de suite après ma faute.
BARXOUX
Vraiment?
Le lendemain du jour où nous avons été surpris, M. Buranty m'a signifié mon congé. Je me suis présentée chez lui, il ne m'a pas reçue. Si j'étais capable d'en vouloir à quelqu'un, je lui en voudrais plus qu'à M. Costard. Aujourd'hui, je
suis une femme qui a goûté à tout, même au plaisir, et sans plaisir, et je ne sais pas trop ce qui me reste. Me reste-t-il quelque chose?
BARNOUX
L'indépendance, la liberté. Vous aurez votre divorce.
MADAME PAUL COSTARD
La liberté. Pourquoi faire? Je n'ai rien à en faire. Enfin, que voulez-vous? Quand je me lamenterai!... Vous avez raison, je vais réinstaller chez maman. Ce sera plus moral... Bien qu'il y ait mon père! Le connaissez-vous?
barnoux, froid.
J'en ai beaucoup entendu parler.
MADAME PAUL COSTARD
C'est un père à part. Je l'aime bien. Mais, tout de même, c'est peut-être lui qui est la cause de tout ce qui m'est arrivé.
BARNOUX
Comment cela?
MADAME PAUL COSTARD
Oh! il faudrait vous reprendre depuis Phara-
mond! Nous n'aurions jamais le temps. Et puis, il y a les autres qui attendent.
BARNOUX
Un dernier mot : vous allez donc demander le divorce ?
MADAME PAUL COSTARD
Oui. Je crois qu'à la station où j'en suis je n'ai pas d'autre train à prendre?
BARNOUX
En effet. Vous et votre mari, vous êtes aussi coupables l'un que l'autre.
MADAME PAUL COSTARD
Dos à dos.
BARNOUX
Vous avez eu de grands torts tous les deux...
MADAME PAUL COSTARD
Oui. Mais moi après.
BARNOUX
C'est juste. Et vous, êtes-vous sûre une dernière fois... que tout espoir de rapprochement?...
MADAME PAUL COSTARD
Oh! monsieur! Vous ne me trouvez donc pas assez punie?
BARNOUX
Je n'insiste pas. Madame, je souhaite de tout cœur que plus tard vous soyez heureuse.
MADAME PAUL COSTARD
Gomme je ne le mérite pas, ça n'est pas impossible. Je vous remercie, monsieur, vos souhaits sont aimables, et vos conseils sensés. Et même ils me font penser à une chose.
BARNOUX
Peut-on savoir?
MADAME PAUL COSTARD
C'est que, si jamais je me remariais...
BARNOUX
Eh bien ?
MADAME PAUL COSTARD, ironique.
Je n'épouserais qu'un magistrat. Monsieur... {Elle s'incline et sort.)
BARNOUX, à un huissier quil a sonné. Faites entrer M. Buranty.
l'huissier M. Buranty. (M. Buranty entre.)
BARNOUX
Asseyez-vous, monsieur. Je suis arrivé, monsieur, à la fin de ma petite instruction en ce qui vous concerne. Votre affaire n'aura pas de suites...
buranty. joyeux.
Vraiment ?
BARNOUX
Pas plus que celle de M. Costard. Le mari et la femme, par les deux constatations réciproques de flagrant délit, que vous savez, se trouvent à présent en quelque sorte « d'accord », et le divorce réclamé par tous deux ne peut pas leur échapper. Gela vous intéresse-t-il ?
BURANTY
Je crois, bien !
BARNOUX
Vous n'avez donc aucune plainte en adultère,
ni aucune poursuite à redouter. Vous pouvez dire que vous l'échappez belle !
BURANTY
J'en suis bien heureux. J'ai eu tellement peur...
BAUNOUX
Vous avez rompu, n'est-ce pas, avec Mme Paul Gostard ?
BURANTY
Oh ! oui, monsieur !
BARNOUX
Dès le lendemain du flagrant délit ?
BURANTY
Dès le lendemain.
BARNOUX
Vous avez été prompt.
BURANTY
Et raisonnable. Je ne le regrette pas.
BARNOUX
Elle non plus, je viens de la voir. Elle se félicite également de cette rupture.
BURAXTY
J'en suis bien aise.
BARNOUX
Que comptez-vous faire, à présent ?
BURANTY
De la peinture, toujours. Vous êtes marié ?
BARNOUX
Oui. Pourquoi cette question ?
Si jamais vous souhaitez avoir un beau portrait de Mme Barnoux...
BARNOUX
Oh ! monsieur...
BURANTY
Et dans des conditions, tout à fait... d'ami... monsieur...
BARNOUX
Monsieur... (Il sort.] L'autre voulait m'épouser... celui-ci veut faire le portrait de ma femme. Quelle
idée ont-ils de la magistrature ! {A l'huissier qu'il a sonné.) Faites entrer M. Paul Costard.
l'huissier
M. Paul Costard.