SCENE II
BURANTY, RIQUIQUI, BOBETTE, COSTARD.
puis JACOB
dobette, fin de discussion.
Zut! Assez! Et puis, parlons d'autre chose. Parce que sans ça... je n'entre pas et je fiche le camp souper seule chez moi.
COSTARD
C'est ça !... sois donc un peu vulgaire... Ça te changera. {Aux amis.) Faites pas attention ! C'est comme ça vingt fois par jour.
BURANTY
Oh ! restez, madame !
RIQUIQUI
Oui.
COSTARD
Mais sans doute. Elle reste. Elle en meurt d'envie... Allons, la Bobette ! yenez embrasser son Paul.... tout de suite!... sacré nom d'une...
Quelle crapule tu fais !
RIQUIQUI, bas, à Buranty.
Tu vois ? Elle parle comme moi.
C'est pas la même chose.
COSTARD
Tout de suite, embrasse !
ROBETTE
Un baiser de sœur, alors ?
COSTARD
Si tu veux.
robette V embrasse.
Voilà le baiser de sœur.
COSTARD
N'y a pas gras.
robette L'autre sera pour demain.
COSTARD
Pourquoi demain ?
BURANTY
Nous sommes là, hé?
BOBETTE
Hop ! Maintenant, je suis de bonne humeur !
Heureusement! Jacob ! à table ! (A Riquiqui.) Avez-vous faim, la petite ?
RIQUIQUI
Un peu. J'ai les boyaux dans les mollets.
BURANTY
Qui qui !
BOBETTE
Laissez-la donc, cette enfant !
COSTARD
Mais oui, elle dit ce qu'elle pense... comme ça lui sort. C'est la nature... arrivez près de moi... nature... (A Buranty.) Tu permets ?
BURÀNTY
Mais oui !
COSTARD
Colle-toi près de Buranty, Bobette. Vieil ami, sois chaste et ne fais pas le genou à mon bébé ! Ah! Ah! Et maintenant... [Ils s'installent.)
RIQUIQUI
Eh bien, vous en avez de l'argenterie, vous
COSTARD
C'est pas à moi. C'est à ma mère.
BOBETTE
Elle nous la prête.
Ça, c'est gentil. Elle est douillarde, alors ?
BOBETTE
Dans les grands prix 1
COSTARD
Et je suis son seul crapaud. Oui. C'est moi qui aurai tous les légumiers, mes enfants, et l'hôtel avenue Kléber...
BOBETTE
La galerie de tableaux.
COSTARD
Tout le bazar, quoi !
BOBETTE
A propos de bazar... avez-vous remarqué, ce soir, aux Folies-Bergère...
COSTARD
Ah ! zut, zut! Quitte ça... Ne me parle plus des Folies, hein ? C'est rasant... J'en ai soupe... Je n'y reposerai plus jamais mes petits pieds.
BOBETTE
Pourquoi ?
COSTARD
Parce que c'est vieux jeu.
Ah ! Toujours ta scie du vieux jeu et du nouveau jeu ! Tu es idiot !
COSTARD
Parfaitement. Y a deux jeux : l'ancien et le nouveau ! Comme les Testaments. Eh bien, les Folies, voilà trois cents ans que je vois ça. Autre chose. C'est vieux jeu.
BOBETTE
Qu'est-ce qu'il te faut ?
COSTARD
Je sais pas. C'est pas à moi de trouver. Moi, j'attends, je suis le client. Qu'on serve autre chose !
BURANTY
C'est pas une raison, parce que tu n'aimes pas les Folies-Bergère, pour en dégoûter les autres.
BOBETTE
Mais laissez donc. Il ne sait pas ce qu'il dit.
Jusqu'à son bachot, il y a passé toutes ses soirées.
11 les a toujours beaucoup aimées.
COSTARD
Oui, j'ai aimé. Mais je n'aime plus. J'ai aimé quand j'étais petit, dans le temps. Oui, tenez, je me rappelle même très bien avoir eu, aux Folies, une des grosses émotions de ma petite cocotte de vie. En 1889, j'avais seize ans. Je venais d'être plaqué dans l'après-midi par une folle amante. J'avais du vrai bobo à mon cœur. J'entre le soir dans cette boîte à mouches dont nous parlons, pour me changer les idées, m'enlever ça qui m'assombrissait... et devinez sur quoi je tombe?
BURANTY
Sur ta maîtresse ?
COSTARD
Mais non. Sur les huit étalons de l'Ukraine, présentés en liberté. Vous souvenez pas ?
Non.
COSTARD
Enfin. Vous vous les imaginez, les huit étalons de l'Ukraine? Pas plus de l'Ukraine que ma mère, mais vous les voyez tout de même. Ils étaient en
train de se défiler, tous les huit, au pas, l'un derrière l'autre, la tête entre les pattes, avec le cou bien rond, et des sacrés farceurs de panaches plantés entre les oreilles, comme aux corbillards. Et, pendant qu'ils s'amenaient à la queue leu leu, il y avait le mâtin d'orchestre qui poussait un air d'absoute, une machine triste, une machine d'église à gros instruments... Nom d'un bonhomme! ce que j'ai pleuré ! Vous ne pouvez pas vous en faire une idée! Ça, c'était beau, oui, à la bonne heure. Je les ai jamais revus, ces huit étalons de l'Ukraine. Où diable sont-ils perchés depuis?
RIQUIQUI
Sont peut-têtre crevés ?
Ça serait dommage.
BOBETTE
Mange donc. Moi, si j'étais née mâle au lieu de femelle, j'aurais bien aimé d'être gymnaste.
COSTARD
Ça te ressemble encore cette idée-là.
bdbaxty, à Bobette.
Pourquoi auriez-vous aimé ?
BOBETTE
Parce que c'est épatant. Gymnaste ! On est
comme tout nu, mais avec des franges d'or. On se flatte avec des maillots. Et pensez donc ? Tout ce monde qui vous mange des yeux pendant qu'on est là-haut, qu'on se balance et que la musique vous joue des Danubes...
RIQUIQUI
Et puis, si on tombe, on s'écrabouille!
COSTARD
Et faut vous ramasser avec une pelle à main. Merci !
BOBETTE
On ne tombe pas : y a dès filets. Oh ! si, allez ! c'est rudement pas ordinaire ; je trouve ça plus chic encore que le théâtre.
Hein? Croyez-vous ?... Elle raisonne comme ma mère. Ma mère dit des affaires de ce tonneau-là !
bobette, froissée.
Je te défends. Tu sais que je n'aime pas t'entendre parler ainsi de ta mère.
COSTARD
Qu'est-ce que je dis de mal ?
bobette Assez. Ça suffit.
COSTARD
Oh! bien ! Avec çà qujelje se gêne, elle, quand elle m'arrange !
BOBETTE
Elle a le droit. C'est ta mère et tu es son fils. Mais toi, c'est différent.
COSTARD
En quoi ?
BOBETTE
Du moment que je te le dis, ça doit te suffire. Enfin, un garçon qui rosse sur sa mère ! non et non ! Je n'en veux pas !
COSTARD
Tu m'embêtes. Tu ne la connais pas !
BOBETTE
Je le regrette bien.
Demande à Buranty. Il la connaît, lui ! [Buranty lève les yeux au ciel.) Il te dira si j'exagère. [A Buranty.) Voyons ?
BURANTY
Ah! dame! le fait est qu'elle... Et puis, moi, ce que je ne lui pardonne pas, c'est son fichu goût en
peinture. Ah! là là... Quand je pense qu'elle a payé quatorze raille francs, le mois dernier, une petite pochetée... pas plus grande que ça... de Rembrandt !... Ça, je ne m'y ferai jamais!
COSTARD
Encore un qui est vieux jeu, Rembrandt! Jeu patriarche.
RIQUIQUI
Où demeure-t-il ?
P.URANTY
Très loin !
Et s'il n'y avait encore que ça!... Mais son caractère, ses manies... Et d'un serré pour la galette !
BOBETTE
C'est ta mère.
COSTARD
Je le sais parbleu bien que c'est maman, aussi je la respecte et je l'aime.
BOBETTE
Pas tant que moi.
COSTARD
Je te demande pardon. Mais ça n'empêche pas qu'elle soit d'un rasoir... Oh! mes enfants, si c'était pas ma mère... si c'était seulement ma tante... il y a beau temps que je l'aurais... top top... M'avez compris... Et elle s'en rend bien compte elle-même. Elle abuse de ce qu'elle m'a mis au monde.
BOBETTE
Plains-toi, va, plains-toi! Je te conseille! Tu n'as qu'elle, tu es libre...
COSTARD
Je m'en aperçois.
BOBETTE
Tu n'as plus de père.
COSTARD
Mais j'aimerais mieux en avoir quatre, huit, dis, des pères, qu'une comme elle, tu m'entends. Je l'adore, c'est convenu. Mais enfin, avec un père, on est d'homme à homme, on se comprend toujours. Et puis, en voilà assez sur elle. Fini. Autre chose.
BURANTY
Oui, c'est ça. Fini !
BOBETTE
Fini. Seulement, tu es prévenu : chaque fois que tu bêcheras ta mère, je prendrai sa défense. Parce que c'est mon rôle et mon devoir. Je suis ce que je suis... une grue...
COSTARD
Bah!
BURANTY Oh!
riquiqui, aimable.
Une grande !
BOBETTE
Possible. Mais, pour ce qui est du sentiment de la famille, je peux dire que je l'ai.
COSTAUD
Eh bien, garde-le, et baisse la trappe. Parce que tu deviens bassin.
BOBETTE
Oui! Oh ! tu le prends de haut parce qu'il y a du monde !... (A Buranty et à Riquiqui.) Mais, quand nous sommes seuls, vous savez ? Il n'en mène pas large.
COSTARD
Quand nous sommes seuls! Mais c'est moi qui
te fais rentrer dans les boiseries, comme je veux ! Et je n'ai qu'un mot à dire pour que tu te mettes à plat ventre.
BOBETTE
C'est pas vrai.
COSTARD
Mens donc pas. Devant Buranty et Quiqui, c'est bien inutile. On te connaît. On sait que tu m'adores. Tu m'adores, puisque tu m'entretiens.
riquiqui, d'un air de doute.
Non?
BOBETTE
Ne répète pas! ou je te gifle. Ah ! mon pauvre garçon ! Il faudrait que je sois bien malade pour nourrir et élever un homme! [A Buranty.) Hein ? comme c'est bien dans mon genre et mes habitudes ? La preuve qu'il ment, tenez! (Montrant ses oreilles.) Voilà ce qu'il m'a encore donné la semaine dernière, cet Alphonse qui veut faire le malin ! Oui, ces deux perles-là, et elles lui ont coûté quinze mille! Attrape !
costard, blagueur.
C'est pas moi. Quinze mille ? Ah! non !...
BOBETTE
C'est pas toi ?
COSTAUD
Non.
Alors, qui ?
BOBETTE
COSTABD
Est-ce que je sais ? Un passant. Un gymnaste.
BOBETTE
Ah ! la canaille ! C'est lui, vous savez ! Il voudrait me salir et faire croire des choses... Mais c'est lui ! Et c'est pas les premiers bijoux... ni les derniers... Et c'est encore ta mère qui les payera ceux-ci, à la fin de l'année, comme elle a déjà payé mes rubis et mon collier, et mon agrafe de corset... Elle est plus chic que toi, ta mère... Voilà une femme du monde! Tandis que toi... Tiens, tu me mets en colère... je nete parle plus...
COSTARD
Tant mieux. Il ne pleuvra pas demain.
BURANTY
Vous savez que vous n'êtes pas amusants, tous les deux, à vous crêper du matin au soir.
riquiqui, à Costard.
Voyons ? Avouez que c'est vous qui avez donné les perles. Nous ne le dirons pas.
BURAXTY
Je dirai que c'est moi, si tu veux ?
R1QUIQUI
Ah ! non !
COSTARD
Eh bien, oui, c'est moi. Etes-vous contents ?
BOBETTE
Ah! Enfin!
RIQUIQUI
Pourquoi vous en défendez-vous ? C'est pourtant honorable d'offrir des cadeaux à sa petite amie.
COSTARD
C'est stupide.
BURANTY
Tu préférerais passer pour un amant...
RIQUIQUI
A plusieurs ponts ?
COSTARD
Oui. Ça serait drôle et gai.
BOBETTE
Laissez-le. Il est saoul. Il ne sait plus ce qu'il dit. Il est en train d'aller contre le sens moral...
Oui. Eh bien, puisque c'est comme ça... Quiqui... dis bonsoir et embrasse les personnes âgées, parce qu'il est (Il regarde sa montre.) sommier élastique moins le quart.
BOBETTE
Je ne vous retiens pas... vous devez en avoir assez... je comprends.
COSTABD
Elle est sublime ! C'est toi qui les tamponnes !...
BURANTY
Au revoir! au revoir!... Vous bavarderez quand nous serons partis.
BOBETTE
Comment rentrez-vous ?
BURANTY
A pattes.
RIQUIQUI
C'est pas loin.
BUBANTY
A bientôt !... Non, non, ne vous dérangez pas.
riquiqui, aimable et distinguée.
Au plaisir, sieurs et daines ! (Ils sortent.)