ACTE PREMIER
Lady CECIL
Dieu lui avait épargné un amour sans espoir. Va, c'est une àme délicate et fière ! — Je regrette qu'il n'ait pas été en mon pouvoir de lui donner en moi une épouse, un cœur libre.
MARY, timidement.
Tu regrettes de n'avoir pas oublié Stephen?
Lady CECIL. avec une fermeté douce.
Silence, enfant!... Je suis la femme de lord Cecil. Absent ou présent, il est ici. Son nom. son honneur, sont les miens. — J'ai accepté devant Dieu, d'une manière sacrée, ces deux choses, et je saurai les conserver intactes tant qu'elles me demeureront confiées. — Même s il consentait à me les reprendre, je ne me jugerais pas dégagée de mon devoir envers elles. Aussi, prononcer le nom d'un homme que j'ai aimé et dont le seul souvenir peut me faire battre le cœur est un manque de respect envers l'un et l'autre. — Puisque tu as surpris ce secret, comprends-moi, si tu m'aimes, et ne me fais plus inutilement souffrir en revenant jamais sur ce passé.
MARY, l'embrassant.
Ruth, chère aimée, nous sommes deux captives, nous,
deux Catholiques, deux exilées. Lady Cecil la regarde avec tendresse.) J'imaginais qu'une certaine liberté d esprit ne nous était pas défendue seules à seules.
Lady CECIL, lui baisant le front.
Un jour, mon enfant chérie, tu comprendras que le devoir d'une femme vertueuse ne se satisfait pas de ces distinctions subtiles. L'épouse doit être sévère, sachez-le, contre toutes ses pensées et dans toutes ses causeries. — Mais que dis-je là, mon pauvre ange ! Tu n'as pas de fiancé, toi !
MARY, avec une moue rieuse.
Peut-être !... Il est vrai que mon amoureux va partir pour le Nouveau-Monde, et... loin des yeux, loin du cœur, dit un méchant proverbe.
Lady CECIL, étonnée.
Ah ça, quel amoureux? Nous ne voyons personne. Tu me fais trembler ! Quelle imprudence nouvelle as-tu commise ?
MARY
A mon tour! C est justement la confidence que je voulais te faire. Voici donc. Il y a un mois, un matin, avant ton réveil, je vins ici. Le soleil brillait sur 1 herbe, au bord de la mer. J'allais descendre par le balcon lorsque j aperçus à vingt pas, sur le rivage, quelques officiers do ce navire français en partance, qui, ayant trouvé, sans doute, notre pelouse agréable, y déjeunaient, insoucieusement, auprès de leur chaloupe, amarrée au rocher. Je priai Dick de leur apporter du sherry, de 1 aie et du whiskey, ce qu'ils accueillirent au mieux, — et 1 un de ces étrangers, un jeune homme, me fit prévenir qu il sollicitait la faveur de remercier lui-même ses hôtes. Dick me remit ces tablettes... Vois : Le Chevalier Henri de Vaudreuii
Lady CECIL, tressaillant, étonnée et la regardant.
... de Vaudreuii. dis-tu ?... Mais — c'est le nom que porte, depuis plusieurs siècles, une branche de notre famille réfugiée en France pendant les guerres de religion.
MARY, souriante.
Je ne dis pas non.
Lady CECIL
La marquise de Vaudreuii était en correspondance avec ma mère, et nous parlait souvent de son unique fils, l'un des plus loyaux gentilshommes de France, disait-elle...