‹ Le nouveau mysticismeChapitre 4 sur 12 · L*ANARCHIE INTELLECTUELLE ET MORALE · texte numérisé non relu

L*ANARCHIE INTELLECTUELLE ET MORALE

en partie, une réaction contre le naturalisme et le pessimisme qui ont été quelque temps en faveur, le pessimisme réagissait de son côté contre une doctrine qui était elle-même une réaction. La théorie de la « bonne nature », de la mère inconsciente qui veille sur notre vie et notre bonheur, que nous méconnaissons parfois en la contrariant, avait, après une longue lutte, remplacé, dans bien des esprits, la conception chrétienne du. monde mauvais , du monde occasion de péché, de même que celle-ci lui avait autrefois succédé. La loi de nature , le retour à la nature, toutes ces expressions scientifiquement vagues ou inexactes , mais d'un intérêt historique certain, montrent assez bien comment on concevait le monde. Il y a quelque cent ans, la mode était de croire que si Ton délivrait rhomme des entraves dont la société et la religion l'avaient chargé, le règne de la nature, c'est-à-dire de la Vertu, de la bonté, de la justice et du bonheur, allait commencer sans difficulté, Fhomme étant un être foncièrement bon, dépravé peut-être superficiellement par des superstitions religieuses et dç mauvaises institutions, dont il fallait le débarrasser.

Le rêve ne fut pas bien long. Les enseignements de la pratique auraient pu suffire à le faire évanouir , les progrès des sciences naturelles, les progrès aussi de la psychologie , la réaction religieuse pour sa part vinrent y contribuer, et Ton put remettre en question la bonne opinion qu'on était porté à avoir de la façon dont le monde était organisé. Bientôt Tunivers à côté de Fharmonie qu'on avait trouvée en lui et quelquefois au lieu de l'harmonie qu'on lui supposait sans raison bien valable, parut offrir un désordre lamentable, d'autant plus affligeant, qu'il était la condition de l'harmonie superficielle qui frappait tous les yeux, et la base même du progrès. C'est du moins ce que l'on put conclure des théories de Darwin sur la lutte pour l'existence et la sélection naturelle et de l'énorme masse de faits qu'il avait amoncelés à l'appui de sa doctrine.

Ce n'est pas que Darwin autorisât de son exemple les idées tristes que ses écrits pouvaient inspirer. Il n'y a pas de plus bel exemple de l'influence de notre forme mentale individuelle sur la formation de nos idées et de nos sentiments généraux que son attitude devant la loi à laquelle il accordait une si

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grande place dans le monde. On voit ici comment la formation d'un état d'esprit général et permanent est chose sociale plus qu'individuelle et comment même un grand homme vient apporter sa pierre à l'édifice sans savoir comment cette pierre sera employée.

Ce massacre ou cette disparition lente de millions d'organismes , qui s'effectuent continuellement et permettent la survivance de quelques favorisés, cette souffrance permanente de la matière vivante qui n'aboutit qu'à un bonheur douteux pour quelques-uns, bonheur sans cesse menacé et troublé sans relâche, et à un perfectionnement instable acheté bien cher pour ce qu'il vaut, tout cela touche peu le grand savant anglais. Non par sécheresse de cœur : personne n'était plus doux, plus humain, moins disposé à faire souffrir que l'homme qui se reprocha pendant de longues années d'avoir tué un oiseau d'un coup de pierre ; simplement par façon personnelle de voir les choses, peut-être un peu par amour-propre d'auteur, amour paternel pour la loi qu'il avait, en somme, et quelque prédécesseur qu'on lui trouve, inventée. Il eût volontiers félicité Dieu d'avoir si ingénieusement arrangé les choses que

la souffrance et la mort même fussent une cause de progrès, et certes si la disproportion et la désharmonie des causes et des résultats pouvaient rehausser le mérite de celui qui avait su les observer et en établir Tenchainement,elles paraissaient difficilement devoir mettre en lumière la sagesse et la bonté d'un auteur tout-puissant. Mais ses opinions scientifiques et philosophiques n'empêchaient nullement Darwin de pencher vers l'optimisme et la croyance en Dieu.

Il n'en fut pas de même pour ses disciples.

Si la grande intelligence de Darwin, sollicitée par d'autres considérations, n'a pas été frappée de certaines conséquences de la théorie qu'il défendait, ces conséquences ont été pleinement aperçues et même exagérées ou dénaturées par ses adversaires et aussi par ses disciples. La théorie de la concurrence vitale a été successivement appliquée à divers domaines scientifiques ou philosophiques, on l'a généralisée , elle est devenue une loi sociale, une loi du monde comme elle était déjà la loi de l'existence des végétaux et des animaux. De plus on l'a, comme à plaisir, considérée dans ses applications les plus brutales; on s'est plu, sans rechercher si le

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droit n'est pas une force, à lui faire exprimer le triomphe de la force sur le droit. Mais si des conséquences en ont été tirées que rien ne justifie ni au point de vue moral, ni môme au point de vue logique, on ne s'est pas tout à fait trompé en lui donnant un caractère triste et brutal, et peu de penseurs ont pu.

voir dans la lutte pour la vie et la sélection qui en résulte une confirmation de la sagesse et de la bonté du créateur. Les conceptions darwiniennes, ou mieux dérivées de la doctrine de Darwin, ont eu cet honneur, dangereux pour une théorie philosophique, de figurer dans les notions intellectuelles courantes, dans les lieux communs de la conversation, du journalisme et de la littérature ; on a pu les voir récemment faire, non sans bruit, leur entrée au théâtre. Jusqu'à quel point les doctrines de Darwin se sont défigurées à mesure qu'elles se sont répandues, c'est une question qui nous intéresserait si nous nous occupions ici de la vraie nature et du degré de vérité de ces doctrines ainsi que de leur adaptation possible aux exigences de la société et de la morale, mais, sans rechercher si un assassin comme Lebiez a tiré les conséquences légitimes de la théorie

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qu'il exposait après le meurtre, dans une conférence, il nous suffît pour le moment de retenir cet état d'esprit assez général, cette tendance diversement comprise et diversement sentie, mais relativement assez commune, à concevoir le monde comme un champ clos où il faut vaincre son adversaire pour n'être pas tué par lui.

Qu'il y eût dans la doctrine de Darwin ainsi interprétée et quelle qu'en soit d'ailleurs la valeur propre, une cause de dissolution des croyances morales, c'est ce qu'on ne peut nier tout en reconnaissant que le danger provenait moins de la doctrine elle-même que des esprits qui la recevaient. En France d'autres influences puissantes s'étaient exercées dans le même sens et continuaient à agir. Même phénomène du reste à remarquer ici. Ce qui dans les doctrines tendait à détruire, à séparer, à émietter les forces intellectuelles et morales, était reçu avec faveur, développé outre mesure, ce qui tendait à rapprocher, à unir , à substituer à la doctrine critiquée une

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doctrine nouvelle , passait inaperçu , était mal compris et dénaturé. Rien ne caractérise un état d'esprit social comme la façon dont les doctrines sont acceptées ou rejetées, défigurées par leurs partisans ou leurs adversaires, et popularisées en définitive sous des formes vulgaires et inexactes, par Tinfluence de Forientation commune des esprits.

L'affaiblissement de la religion indiquait une place à prendre, les philosophes essayèrent de s'en emparer. L'éclectisme, le spiritualisme de Victor Cousin fut une tentative pour remplacer le catholicisme dans une certaine mesure, et, tout en lui témoignant les plus grands égards, lui enlever la direction des intelligences et , en particulier, des intelligences les plus cultivées. La philosophie devenait en quelque sorte la religion des esprits d'élite, la religion restant la philosophie de ceux qui n'ont pas le temps ou les moyens d'en avoir une meilleure. En même temps l'éclectisme conservait des croyances religieuses tout ce qu'elles ont de consolant et de rassurant au point de vue social, le Dieu bon et juste , la vie future , la morale et le devoir , et réagissait vigoureusement contre l'impiété du XVIIP siècle.

Malgré tout, la position de réclectisme était très faible. S'adressant à la raison plutôt qu'àla foi, il ne pouvait disposer des ressources immenses qui rendent la religion si forte, de ses appels au sentiment et à Tinstinct, de ce trouble mystique auquel les plus forts peuvent se laisser aller dans les moments d'angoisse ou de découragement, de cette habitude des pratiques dévotes qui enlace l'homme dès le berceau et lui laisse alors même qu'il s'est débarrassé des croyances de son enfance, un penchant à regarder comme naturels et presque comme bons des usages qui furent ceux de sa famille et les siens propres, ceux depresque toutes les personnes qu'il a connues et de celles aussi qui, depuis bien longtemps, les avaient précédés dans la vie. Et s'adressant à la raison plutôt qu'à l'expérience, il se trouvait presque désarmé d'un autre côté contre l'esprit scientifique qui grandissait toujours, et qui faisait appel à l'observation exacte et minutieuse. Il ignora trop les sciences, il les tint trop à l'écart, confiant dans la solidité de sa forteresse logique où la science l'eût sans doute laissé en le négligeant, mais où il fut attaqué par des philosophes imprégnés de l'esprit scientifique. Pris entre deux camps

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opposés Teclectisme résista longtemps grâce à la forte organisation de l'université. Oa peut bien le considérer comme vaincu depuis longtemps, malgré le talent de quelques-uns de ses défenseurs, et, j'en vois une preuve dans ce fait qu'il ne trouve plus guère d'adversaires et qu'on peut dès maintenant sans soulever d'opposition, adresser à Victor Cousin les éloges qu'il a mérités. Il est impossible en tout cas de lui reconnaître le mérite d'avoir influé, quoi qu'il puisse d'ailleurs rester de. son œuvre, non peut-être sur la direction générale des esprits, pendant un certain temps , mais sur la formation d'une doctrine profonde , durable et largement répandue.

L'esprit scientifique, au contraire, c'est-àdire au point de vue de la philosophie, l'esprit de négation ou tout au moins d'examen ou de doute, continuait à se développer. Les anciennes idées religieuses, la doctrine de la bonne nature, le spiritualisme éclectique étaient vigoureusement battues en brèche.

L'influence de trois hommes fut surtout puissante et leurs doctrines, comme celle de Darwin, se popularisèrent en se modifiant. Ces trois hommes furent M. Taine, M. Renan, et

le vulgarisateur d'une partie du positivisme de Comte, Emile Littré. M. Taine réunit en lui l'esprit de précision et l'esprit de généralisation ; 'par une sorte de combinaison de Condillac et de Hegel, il produisit un système neuf, quoi qu'on en ait dit, hardi et profond. La voie où il entrait était la bonne, et par ses théories sur l'analyse et la synthèse, sur l'intelligence, sur la genèse et la valeur relative des œuvres littéraires, des œuvres d'art, la psychologie des peuples, il tâchait bien de remplacer ce qu'il détruisait, son influence à cet égard se fait sentir à présent et la génération actuelle lui doit une bonne part de ses plus grandes qualités. Mais ce qui frappa, lorsque ses œuvres parurent, ce fut moins le nouveau système présenté que la discussion des anciennes croyances et surtout que les fortes affirmations portées contre elles. Ce qui frappa ce furent des phrases séparées et mal comprises ou défigurées : l'homme fait son œuvre, comme l'abeille son miel, — l'œuvre d'art est un résultat de la race, du milieu et du moment, — le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. Il y eut scandale, on ne chercha pas les choses essentielles qui subsistaient sous d'autres noms,

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on ne les vit même pas, le public était habitué à certaines formes des théories sur Dieu, sur le monde, sur le bien et le beau, il ne reconnaissait plus, sous d'autres apparences ce qu'il y avait de bon et d'essentiel en elles. La doctrine de M. Taine apparut comme se résumant dans la confusion et l'indifférence du besyu et du laid, du bien et du mal, de l'homme et de la brute, et Michelet se plaignait « qu'on lui prenait son moi». On ne parut guère s'apercevoir que M. Taine apportait toute une nouvelle esthétique, qu'il donnait lui aussi des règles pour apprécier le beau et le laid, que ces règles étaient très précises et sinon parfaites, peut-être cependant les meilleures qu'on eût encore trouvées, que par sa théorie de l'idéal dans l'art il allait directement contre le courant d'idées lancé par sa philosophie de l'art, non qu'il fût en contradiction avec lui-même, mais parce qu'on n'avait pas vu dans son oeuvre ce qu'il fallait y voir surtout. On méconnut la dignité et l'élévation de cette sorte de stoïcisme désintéressé qui a inspiré de nombreuses pages jusque dans les Notes sur Parts de Frédéric - Thomas Graindorge .

On ne vit pas que la philosophie de M. Taine s'opposait au matérialisme comme au spiri-

tualisme et que de sa conception du monde et de rhomme il était possible de faire sortir toute une théorie de la bonne vie, c'est-àdire une morale. Si du moins il y en eût qui saisirent le côté positif de Toeuvre philosophique de M. Taine, ils furent relativement peu nombreux et moins nombreux encore furent ceux qui s'y intéressèrent.

En même temps qu'il développait pour ainsi dire malgré lui l'esprit d'anarchie qui commençait à devenir fort, M. Taine le favorisait aussi directement par certaines de ses doctrines qui furent bien interprétées, mais dont les effets dans un autre milieu moral eussent été différents. Enfm , j'ajouterai que par moments il s'est laissé aller luimême à céder à l'influence des doctrines naissantes, et que quelquefois l'instinct de la démolition l'a emporté en lui sur le souci d'édifier et le besoin de former une nouvelle synthèse. Certes, il eut grandement raison de réagir contre la place accordée au sentiment dans la formation des croyances, contre les considérations pratiques qui venaient borner la voie à la libre recherche scientifique. Seulement ces vérités ont pu avoir pour effet de faire considérer les

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préoccupations morales comme inférieures aux préoccupations scientifiques ou spéculatives, elles ont augmenté cette dispersion des forces mentales qui signalait le déclin des croyances supérieures, de ces croyances qui dirigeaient dans un même sens tous les éléments de Tesprit. Mais lorsqu'il disait, par exemple, que la folie était à peu près Tétat normal de Thomme, et considérait la raison comme une réussite heureuse, lorsqu'il dépeignait l'état de l'homme en présence d'une nature indifférente et meurtrière, qui ne voit combien il travaillait, pour son compte, à détruire — et ceci n'est pas une critique, car ce qu'il disait était en un sens très juste, mais c'est une constatation, — une grande partie des sentiments qui peuvent donner à l'homme la conscience de son rôle dans le monde, en tant que partie d'un grand ensemble sinon réel, au moins possible, ayant, comme telle, des devoirs envers le système supérieur dont elle est un élément, en môme temps qu'il paraissait introduire dans l'homme, comme dans le monde, le désordre et l'anarchie comme une sorte de principe supérieur. Ici malgré les faits nombreux par lesquels son opinion pourrait être défen-

due, il a dépassé le vrai et a été entraîné à son tour par cette tendance à l'anarchie, qu'il a souvent fortifiée malgré lui, et contre laquelle d'ailleurs, l'influence de ses œuvres autrement* et mieux comprises a pu aider puissamment à réagir.

Si nous devons à M. Taine une bonne part de notre goût pour les connaissances précises et à la fois pour les connaissances générales, nous devons en partie à M. Renan notre disposition à pénétrer les systèmes les plus divers, à comprendre , à partager, à approuver presque les sentiments les plus opposés. Ici encore, comme pour Darwin, comme pour M. Taine, se montre la nature sociale des théories. La partie positive de l'œuvre de M. Renan est la moins connue ; ce ne sont pas ses recherches sur les langues sémitiques, ni sa détermination de l'âge des prophéties bibliques qui ont rendu son nom populaire et fait de lui un des éducateurs de l'esprit français ; c'est pour d'autres raisons qu'il a été l'expression la plus concentrée de tout un côté de l'esprit de notre temps, et qu'il a aussi contribué à façonner cet esprit à l'image du sien, c'est par la souplesse de son intelligence, par une grande propenmonrà

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voir les beaux côtés du mal et les mauvais côtés du bien, par sa curiosité universelle, curiosité sympathique s'éprenant pour un moment de la chose qu'elle étudie et évitant souvent de la juger, par sa facilité à changer de point de vue dans l'appréciation d'un fait ou d'une doctrine, facilité qui ressemble fort à un scepticisme transcendant, c'est aussi par sa négation formelle du surnaturel, c'est encore par sa tendance à conserver les anciens mots, ces «bons vieux mots «de Dieu, d'âme, de morale, en les vidant pour ainsi dire de leur sens traditionnel. Il agissait par là bien mieux sur des esprits fins, des âmes délicates auxquelles la violence aurait répugné et qui, d'un autre côté, considéraient peut-être comme supérieur en somme et comme portant la marque d'un esprit plus détaché du fond des croyances chrétiennes, cette manière douce de s'en affranchir, alors qu'elles subissaient encore, sans s'en rendre compte, le prestige de la foi évanouie, celui qu'elle avait laissé aux mots formés par elle, en qui elle continuait à vivre et qu'elle préservait encore. Si d'ailleurs on examine les uns après les autres tous les côtés du talent de M. Renan par lesquels il a acquis tant d'in-

flueïice sur le public, il n'en est presque pas. un qui ne tendit à augmenter l'anarchie dans les croyances et dans la morale. C'est un effet malheureux de la situation d'il y a quelques années, — et nous n'en sommes pas encore sortis, — que les plus belles qualités d'une intelligence supérieure, très souple, très fine et très large, aient été surtout employées à la dissolution des idées générales et des sentiments généraux, des croyances sur l'ensemble des choses et sur notre place dans le monde sans lesquelles la vie humaine n'a aucune signification. Ne nous en plaignons pas trop toutefois , il se peutque cette dissolution aitété nécessaire pour des formations nouvelles, et nul ne peut dire non seulement qu'elle aurait pu être évitée, mais encore qu'elle a été poussée assez loin.

Avec M. Littré, même phénomène, mais encore plus marqué, d'interprétation sociale. Littré était un disciple d'Auguste Comte, dont il sera question plus loin, il avait laissé de côté une grande partie, non la moins profonde, ni la moins importante de son œuvre, il s'en était tenu à vulgariser la partie scientifique du positivisme. Ici encore, et malgré le nom de la doctrine, la partie positive fût

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peu accueillie : la classification des sciences et les autres parties du système ne paraissent pas avoir eu beaucoup d'influence sur le public mais on vit dans Littré le représentant de l'opposition au christianisme, au déisme, à la philosophie officielle. Cet homme détalent dont les services spéciaux en philologie ont été très grands, mais qui n'avait ni originalité ni profondeur comme philosophe , fut méconnu au point de passer à peu près à l'état de symbole. Il représentait l'ensemble de courants divers désignés sous le nom de libre pensée et l'on confondait si bien ces divers courants que Littré , le critique et l'adversaire des théories de Darwin, était fréquemment cité comme le défenseur, et même l'inventeur, je crois, de la théorie des origines simiennes de l'homme. Ce que l'on connaissait surtout de ses œuvres, c'est ce qu'il n'y avait jamais mis.

Dissolution des croyances, des légendes, des sentiments qui servaient de règle, c'était un des côtés du nouvel esprit, amour du détail

précis, de la réalité exacte, mais impuissance et même dégoût de construire avec les matériaux amassés quelque nouvel édifice propre à remplacer l'ancien , c'était le second. Ces deux traits que nous avons vus se manifester si fortement moins dans les œuvres des directeurs de la pensée moderne que dans l'interprétation de ces œuvres par la foule des disciples et dans la manière dont la direction était acceptée, nous les retrouvons partout, dans la littérature, dans la critique, au théâtre, dans les arts. Dans le roman nous avons la tentative du réalisme, l'accumulation des petits détails, le parti-pris de renoncer à toute thèse générale pour rendre seulement la vie telle qu'elle est. Cette volonté d'être vrai se manifeste avec une puissance rare jusque chez des écrivains qui semblaient plutôt destinés à exprimer une conception générale de la vie et du monde et qui l'ont fait, en somme bon gré mal gré, comme Flaubert, ou comme M. Zola. Et si l'on veut chercher encore ici la part de l'interprétation collective, on la trouvera, par exemple, dans l'impression que produisit lors de sa publication Madame Bovary de Flaubert, surtout si on la compare à l'impression qu'elle produit aujourd'hui, La bru-

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talité de quelques parties de Tœuvre , la recherche des détails exacts au mépris du goût littéraire comme on le comprenait alors, la froideur, l'impassibilité presque absolue de récrivain , son désintéressement devant les questions morales et religieuses, voilà ce qui plut aux uns et choqua les autres, mais ce qui fit remarquer Fœuvre nouvelle sans que tout le monde s'en rendît compte avec précision. Et tout cela s'y trouvait en effet. Au théâtre même tendance vers le réalisme d'un côté et la brutalité, même tendance de l'autre vers le scepticisme railleur. Le succès de La Belle Hélène et des opérettes du même genre où les paroles et aussi , à un degré moindre, la musique, sont une parodie presque continuelle, témoignent encore le plaisir du public à se défaire des admirations imposées , à réagir contre les idées et les sentiments qu'on lui avait appris. Si un auteur dramatique , comme M. Alexandre Dumas fils, fait encore avec succès des pièces à thèses , ce sont précisément ces thèses qu'on lui reproche, et si on les lui pardonne c'est en faveur de sa hardiesse littéraire et aussi de sa hardiesse morale, de son mépris de certaines conventions théâtrales , et de

certaines conventions sociales qui donne à sa morale quelque chose du piquant de Timmoralité. Ce qu'on ne lui pardonne pas, ce qu'on peut tout au plus ne pas voir c'est l'esprit mystique qui se développe un peu plus tard chez lui, qu'il ne cache pas d'ailleurs, et par lequel il se met en dehors de son temps, et se trouve en avance sur lui. En poésie nous arrivons à la théorie de la supériorité de la forme sur le fond , à l'indifférence profonde pour tout ce qui n'est pas image, rime ou cadence. Th. Gautier, les Parnassiens ont été ou ont paru être de purs artistes, des ciseleurs de phrases. Leconte de Lisle, dans d'admirables vers, s'est-fait l'écho, volontairement impartial, de la pensée antique et des rêves barbares, avec une haine cachée mais visible pour le christianisme et peut-être pour la civilisation contemporaine. Plus tard M™® Ackermann blasphéma toutes les vieilles croyances en des poèmes philosophiques où des passages d'une beauté toute classique et d'une extrême intensité d'expression rachètent de trop nombreuses négligences. En critique, même esprit général : Sainte-Beuve est le représentant par excellence de l'esprit que j'étudie. Il lui reste pourtant des tendan-

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ces classiques, il est encore jusqu'à un certain point rhomme du bon goût, mais comme il représente le courant d'esprit scientifique et l'aversion pour les grandes synthèses par sa recherche minutieuse des détails, par son éloignement pour les grandes théories, par son scepticisme à l'égard des doctrines esthétiques, par sa prétention de faire « l'histoire naturelle des esprits » ! Dans les sciences la spécialisation est poussée à l'extrême, la philosophie est considérée comme une recherche vaine, la philosophie scientifique, générale comme l'entendait Comte, trouve en somme peu de faveur, et le positivisme n'entretient pas « un moindre débat contre la science trop peu générale que contre la métaphysique trop peu positive » (i). Les philosophies particulières à chaque science sont à peine abordées. La méthode scientifique se forme, elle commence par où elle doit commencer, l'examen et la constatation des faits, elle n'en est pas encore à sa partie essentielle : leur interprétation et leur compréhension. Môme esprit enfin dans l'art : le réalisme s'y introduit et s'y développe, le goût du joli détail remplace

(1) Paroles de Litlré en 1865,

4rop le sens de la grandeur de Tensemble.

Et notre siècle se signale en architecture, par le défaut de style personnel qui résulte du manque d'une foi dominatrice et aussi par la perfection nouvelle des restitutions et des imitations qui résulte de notre aptitude à entrer dans Fesprit des vieilles civilisations.

Peu à peu, Tanarchie se répand et se développe. Un symptôme nous montre son importance, ce sont les variations des théories sur Tinstruction. On ne s'entend plus sur la base de renseignement, parce qu'on ne peut plus s'entendre sur le sens de la' vie. On a d'abord cherché à éliminer certains exercices purement littéraires, puis à rendre les programmes d'enseignement plus conformes à l'esprit scientifique ; l'esprit de critique a pénétré dans l'instruction, il est descendu au moins de l'instruction supérieure dans renseignement secondaire, et malheureusement il n'arrive guère à remplacer ce qu'il supprime, les réformes sont non seulement très discutées, mais elles sont encore as^ez

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peu durables et Torientation définitive ne se produit pas.

En même temps qu'il se répandait, Tesprit d'indépendance et de réaction contre les théories dominantes se modifiait aussi. Diverses écoles se produisaient. Les unes continuaient la réaction contre les croyances chrétiennes, d'autres au contraire s'en prenaient surtout aux théories qui prétendaient les remplacer et tenaient pour inutiles et vaines toutes les doctrines générales, spiritualisme et matérialisme , d'autres réagissaient surtout contre l'idée de la bonne nature si en faveur précédemment. Le darwinisme d'une part, comme l'avaient compris les partisans de Darwin et aussi les doctrines de M. Taine et de M. Renan menaient facilement au pessimisme. Le pessimisme venait encore d'un autre côté. Schopenhauer, méconnu pendant une bonne partie de sa vie, devenait chez nous illustre après sa mort ; son disciple Hartmann pénétrait également en France; 'ui 3!; l'a'itra faisaient tomber bien des illujsions. Leurs doctrines répondaient assez bien à notre besoin, un peu superficiel chez beaucoup, de science^ ou tout au moins d'apparences scientifiques ; de plus, les circonstances

malheureuses que notre pays avait traversées nous rendaient peut-être plus capables d'apprécier le plaisir amer de la perte des illusions et sans doute aussi d'accueillir favorablement des théories arrivant de pays étrangers, même ou surtout de celui qui nous avait vaincus. D'autre part, des maîtres avaient répété et non sans raison, que l'esprit scientifique doit être désintéressé, qu'il ne recherche nullement dans une opinion la façon dont elle répond aux besoins de notre cœur, que le philosophe étudiant une question doit négliger les conséquences pratiques de la théorie qu'il formule, que la vérité et la morale n'ont rien à faire ensemble ; un esprit sincère qui est bien pénétré de ces idées n'est pas éloigné de subir une influence opposée à celle qu'il redoute, et le côté désespérant d'une hypothèse est une raison parfois de la traiter avec faveur.

Un fait important, c'est que les idées pessimistes qui ont pu être accompagnées, qui l'étaient même assez naturellement, quoique avec une logique insuffisante, de croyances chrétiennes, ont été produites dans ces derniers temps par des adversaires déclarés du christianisme et de toute religion, tout au

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moins par des indifférents, et c'est ainsi qu'elles se sont propagées dans des milieux irréligieux. Tandis qu'une forme de la religion, le protestantisme libéral, qui pencha vers le panthéisme avant de tomber dans la doctrine radicalement opposée, le criticisme, tentait une sorte de retour vers l'optimisme dont M. E. de Hartmann Ta bien sévèrement blâmé, l'irréligion devenait morose et pessimiste. Or la situation du pessimiste est incomparablement différente selon que son appréciation de la valeur du monde s'appuie ou non sur des croyances religieuses. On peut avoir les vues les plus désespérées sur le monde que nous habitons, déclarer que la vie n'est qu'une épreuve pénible, et prêcher la renonciation à tous les biens, rien n'est perdu pour qui entrevoit derrière le monde matériel, un monde idéal meilleur et plus vrai, pour qui voit sous tout ce qui arrive une volonté bonne et puissante. On se distrait même de croyances sombres ou terribles comme la prédestination en attachant sa pensée à la sagesse suprême et insondable.

Dans le cas contraire, l'homme quia renoncé au bonheur pour lui et pour les siens dans la vie future et qui croit devoir renoncer

aussi pour lui et pour les siens au bonheur dans le présent et pour sa race au bonheur dans l'avenir, est évidemment dans une situation généralement pénible et, pour un certain nombre, intenable, pour ceux surtout que des croyances religieuses ont autrefois dirigés et soutenus.

D'autres enfin avaient encore poussé plus loin, en un sens, la réaction contre les anciennes croyances en repoussant non seulement le dogmatisme chrétien ou le dogmatisme philosophique, mais le dogmatisme en soi.

La substitution de la méthode historique à la méthode dogmatique est un symptôme intéressant de l'anarchie intellectuelle en même temps qu'un indice de la difficulté de remplacer ce qu'on perdait, il nous montre aussi un état rare de l'esprit et certainement un des plus marqués au point de vue^ du détachement et de l'abandon des traditions intellectuelles. Dans beaucoup de cas, la prédominance de la méthode historique était devenue utile. Sans aucun doute, la méthode de critique religieuse que le siècle dernier avait vue en pleine prospérité, avait des côtés, étroits, mesquins, inintelligents, mais on en est venu à oublier ce qu'elle avait de juste et

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de raisonnable. La réaction, comme souvent, a été excessive. L'impartialité qui est un devoir a été déformée au point de devenir de l'indifférence ou de l'abstention. Dans les études religieuses surtout, mais dans beaucoup d'autres aussi, on a voulu écarter les conclusions sur la vérité, sur la valeur réelle d'une, croyance ou d'une théorie pour ne retenir que la. forme de son développement, on a ainsi voulu substituer une connaissance spéciale à une connaissance générale beaucoup plus importante en somme qui d'ailleurs peut exister à côté de l'autre, et l'on a trop généralisé une méthode souvent utile et parfois indispensable. Connaître et non juger est devenu un mot d'ordre très répandu, comme si la connaissance n'impliquait pas le jugement, comme si l'on pouvait avoir une idée complète d'un fait sans déterminer ses causes, sa nature ses conséquenses, sa portée. Il semblait que toutes les croyances devenaient égales, chacune ayant eu son jour ou son heure, aucune n'étant supérieure intrinsèquement aux autres. Avec ces principes on se laisserait aller facilement à dire , mais non par figure de rhéthorique comme on le fait quelquefois, que- Copernic avait m,is la terre en mouvement ou

que Kepler avait lancé les planètes dans des orbites elliptiques. Cependant leur application ne descendit pas dans la sphère des sciences physiques et naturelles où Ton a continué à regarder certaines opinions comme réellement vraies et d'autres comme réellement fausses. Dans le domaine des sciences religieuses elle marqua, en somme, une réaction légitime à la fois contre les excès des apologistes et contre ceux des détracteurs de la religion, et ses propres excès étaient rendus très excusables par la difficulté d'échapper à Finfluence des croyances religieuses ou irréligieuses dans la simple constatation des faits et, à plus forte raison, dans leur appréciation même limitée. Mais il fallait reconnaître hautement que, à côté de Fétude historique des religions , des croyances quelconques , des habitudes, etc., il y a place pour une autre étude qui en détermine la valeur spéculative et morale. Etudier la genèse d'une religion, les facultés morales d'un peuple sauvage ou celles de tel ou tel de nos concitoyens est une bonne chose , c'est la condition de l'histoire des religions ou de la morale , mais il est important de savoir aussi si telle religion dans laquelle presque tous nos enfe^-nts sont

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encore élevés, doit être réellement tenue p.Qur vraie, si telle ou telle faculté psychique est nuisible ou utile dans tel ou tel état social donné, si tel ou tel acte doit être permis ou défendu. Le parti pris de considérer le yrai et le faux, le bien et le mal, comme des caractères sans importance, et purement transitoires, ou comme des côtés des choses qui nous resteront toujours ignorés et qu'il est un peu puéril ou arriéré de rechercher, ce parti pris ne peut exercer qu'une influence dissolvante sur les croyances, — que l'on considère cette influence comme bonne ou cpmme mauvaise, ou comme tantôt bonne et tantôt mauvaise, ou encore, selon les principes de l'école, comme un fait historique qu'il faut simplement constater.

Aussi les théories générales sur le monde et sur l'homme se sont ressenties de cette désagrégation de la pensée et des sentiments, de cette dissolution intellectuelle et morale dont nous avons offert un si bel exemple. Le pessimisme même était dépassé, il était encore une doctrine et l'on n'en voulait plus. L'optimisme et le pessimisme, disait E.

Schérer, sont deux manières également subjectives et impertinentes de considérer le

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monde. Et il tombait en cela dans le travers de Técole historique, car, comme on le lui a fait remarquer, rien n'est plus pessimiste que cette façon de voir. S'il est une proposition dont on nous ait ces derniers temps rebattu les oreilles, c'est que la nature est indifférente, qu'elle n'a pour but ni le bien ni le mal, qu'elle est un ensemble de forces fatales, sans fin connue ou connaissable. Par ce qu'elle a de juste cette doctrine est une réaction légitime contre la théorie des causes finales telle que le déisme ou les diverses religions l'ont acceptée, mois elle avait des défauts graves, elle confondait la fatalité, le déterminisme et le manque de finalité, qui sont choses tout à fait distinctes ; de plus, elle ne voyait pas ce qu'il y a de vrai, dans la notion de finalité entendue au sens positif, comme convergence d'un certain nombre de phénomènes, ou bien elle méconnaissait cet enchaînement de coordinations qui avait produit le développement des êtres vivants, et dont il ne faut pas chercher la cause dans une volonté extra-humaine, mais dans les propriétés de la matière vivante. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, cette doctrine était une sorte de nihilisme cosmique, n'admettant

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pas de liens de systématisation entre les différentes parties de l'univers et qui correspondait, sans en être la cause dans la plupart des cas, au nihilisme politique, à Tanarchisme et au nihilisme moral, fondés eux aussi sur la négation de rapports de finalité et de coordination entre les individus qui composent une société.

La désorganisation intellectuelle et la désorganisation morale ne sont pas sans relation ; il ne faut pas croire que, d'une manière générale, il soit indifférent à une société d'avoir ou de n'avoir pas une théorie du monde et de l'homme. Cette théorie supérieure est nécessaire pour donner un sens à nos actes et chez ceux mêmes qui l'ignorent elle ne reste pas sans influence, car ils agissent par l'impulsion, sous la direction ou à l'initiation de ceux qui la savent. Sans elle, sans sa présence visible ou cachée, les forces psychiques et sociales qui ne convergent plus vers elle comme vers un pôle commun agissent individuellement chacune

LE KOUVEAU MYSTICISME

manque d'harmonie sociale , le désordre, c'est-à-dire l'immoralité dans la théorie et dans la pratique, est, je ne dirai pas la consô-» quencc du manque d'harmonie intellectuelle, mais dénote pour ainsi dire le même manque d'harmonie sociale vu par un côté difféï'ent. Je ne veux pas dire qu'un peuple ait besoin d'un système religieux ou métaphysique, d'une collection de dogmes ; il peut s'en passer, il peut même s'il les a n'en tirer aucun profit, mais il faut que, consciemment ou non, les éléments de ce peuple, quelles que soient leurs divergences partielles, concourent à la réalisation d'une même idée générale. Dans une usine il n'est pas nécessaire que tous les ouvriers aient connaissance du but de l'entreprise, ni de tous les moyens employés, ni des lois physiques et chimiques qui sont utilisées pour la fabrication. Ils peuvent même, dans une très large mesure, différer d'opinion sur des questions d'art ou de politique, mais il faut que leur œuvre à tous converge vers un même fait : la production industrielle de tel ou tel objet et pour cela il faut que des hommes spéciaux aient inventé et organisé l'industrie et élaboré des règlements dont ils surveillent l'application, tout

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au moins et si Ton peut même arriver à supposer que l'habitude et la perfection croissante de l'organisation rendent la surveillance inutile et les règlements écrits superflus, ces règlements ne cessent d'être écrits ou pensés que pour être inconsciemment appliqués.

Dans notre société ces règlements supérieurs ont fait défaut, ceux que l'on voulait faire observer étaient mauvais ou inapplicables, et l'on s'en est aperçu ; parmi les directeurs eux-mêmes un grand nombre ont parlé contre les anciens règlements, d'autres ont cherché à en trouver de nouveaux. Malheureusement les connaissances voulues ont manqué non seulement aux ouvriers mais aux plus élevés des surveillants ou des chefs. A peine entrevoit-on déjà quelques unes des lois qu'il faut connaître pour organiser cette immense industrie de la vie sociale. Le but dernier n'en apparaît pas bien clairement, on ne saisit pas bien les effets possibles de telle ou telle mesure, par rapport à tel ou tel but, ce qui fait qu'en dehors des conditions nécessaires dont la disparition amènerait la disparition à brève échéance de l'existence de la société on ne sait trop quelle voie indiquer à l'activité de l'homme. Nous avons vu les

anciennes croyances battues en brèche, les anciennes institutions ne le sont pas moins : c'est la famille qui s'émiette, qui s'amoindrit, où le lien principal l'autorité paternelle s'est affaiblie de jour en jour sans qu'on ait même la consolation de le regretter, où la solidarité des membres ne s'exerce plus que dans d'étroites limites que le principe de la responsabilité individuelle tend à resserrer encore; c'est le gouvernement local, la petite patrie détruite, absorbée par le gouvernement central, c'est l'état lui-même compromis par l'esprit d'indépendance individuelle, par ce qu'on a appelé « le nihilisme administratif », c'est la forme du gouvernement, dont l'instabilité depuis cent ans ne laisse se former aucune habitude, et par suite aucun sentiment durable et solide à la place de ces enthousiasfnes vifs et passagers , de ces engouements pour des hommes ou des régimes dont la plupart, sinon tous, ont déçu leurs meilleurs partisans ; c'est la situation économique dont les vices apparaissent si nettement et dont le remède est si peu visible que c'est à peine si l'on aperçoit la voie par laquelle on a chance de le trouver, où le manque d'harmonie des intérêts, la sépara-

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tion et la lutte du capital et du travail donnent de si terribles inquiétudes à ceux qui ne prévoient pas le déluge après leur mort, et où l'impuissance pour le bien est devenue une sorte de passion pour le mal avec le parti nihiliste. Sans doute en France nous avons peu souffert de ce dernier symptôme, il ne faut pourtant pas en méconnaître l'importance, même pour nous. Nous avons eu, en tout cas, ce qui sans doute est moralement pire, l'indifférence et le dégoût pour le bien public, le dilettantisme politique, désigné par un mot un peu trop expressif pour que je l'écrive ici, et qui, malheureusement, s'accorde trop bien avec une sage entente des intérêts privés de l'individu. Nous avons eu, et c'a été ainsi que nous avons traduit le darwinsime, l'apologie de l'égoïsme devenant la réglé des mœurs, de la recherche delà sensation pour la sensation môme, du plaisir pour le plaisir, du mal pour le mal, c'est-à-dire de l'anarchie morale la moins dissimulée. Dans la plupart des récits, des romans, des contes qui représentent après tout l'état mental d'une classe relativement élevée, instruite et influente, ce qu'on peut remarquer le plus c'est l'absence àpeuprès complète de presque

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tout sentiment de solidarité morale et sociale et souvent même de solidarité individuelle, de tout but un peu éloigné, un peu long à atteindre, ce qui impliquerait Taccord d'un ensemble et d'une suite de désirs, d'idées et de volontés chez un même individu ; de tout idéal un peu élevé, un peu large, ce qui impliquerait Taccord d'un ensemble, et d^une suite de désirs, d*idées et de volontés chez des groupes d'individus.

Ce n'estpas seulement dans les faits littéraires qu'on peut prendre des exemples, ces faits sont des symboles et nous intéressent à ©e titre. Mais la marche croissante de la criminalité, les progrès de l'alcoolisme et des maladies qui en dépendent sont de tristes preuves d'une anarchie morale inquiétante. Et il ne serait point juste de dire que l'on vole ou que l'on s'alcoolise parce qu'on n'a pas un sys-? tème du monde ou parce qu'on ne croit plus en Dieu, mais il n'en est pas moins vrai que si elle se produit, la destruction de l'ordre qui relie et fait converger les activités des hommes dans une association sociale, des idées et des désirs dans une association psychologique, rend aux éléments leur activité individuelle et égoïste et tend à faire agir les

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hommes sans égard aux autres hommes, les idées, les désirs, tous les phénomènes psychiques sans accord les uns avec les autres.

C'est encore un symptôme de l'anarchie morale que cette spécialisation à outrance dont nous avons été témoins, que cette tendance de chacun à s'enfermer dans son métier, dans ses occupations, dans son art et à refuser de rien voir au delà. Nous avons eu des poètes pour qui l'univers tenait dans une rime riche, dans une image nettement perçue du monde extérieur, des romanciers à qui les questions sociales les plus graves auraient paru moins que rien au prix de l'accueil reçu par l'un de leurs romans , d'autres qui auraient fait volontiers de la régénération d'un peuple une question de style et d'épithètes convenablement appliquées. Cela s'est vu partout, et ce qui frappe encore c'est la tendance de chacun à faire passer les devoirs particuliers avant les devoirs généraux, et par exemple, comme dans un ouvrage récent ceux des médecins et comme dans bien des occasions ceux du reporter avant ceux de l'homme.

Et encore tous ceux dont je viens de parler, reporters, médecins, artistes ou

littérateurs, il faut leur savoir gré de la façon rigoureuse dont ils comprennent les devoirs de leur état. C'est qu'il est bien plus aisé de déterminer les devoirs du médecin ou de l'avocat que ceux de l'homme, mais que cette détermination est en revanche bien plus précise et plus sûre ; nous savons ce qu'est un médecin mieux que ce que doit être un homme vivant en société, parce que nous ne savons pas encore ce que doit être cette société. Et c'est peut-être au moins en partie par l'élargissement, par le conflit aussi sans doute et par l'accord final de ces divers devoirs bien précisés qu'une morale générale peut se former et s'établir. Mais il est au moins prudent de lui réserver sa place et de ne pas vouloir , en morale comme en science , se refuser à voir que les faits n'ont d'intérêt que par leur interprétation, c'est-à-dire par leur incorporation dans des cadres aussi nombreux que possibles et d'ampleur croissante, que les morales particulières n'ont pour raison d'être qu'une morale générale à trouver qui les contienne toutes et leur donne leur signification et leur fondement.

Ces moralités spéciales , surtout quelques unes d'entre elles représentent encore un

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état assez élevé en ce qu'elles correspondent à une fonction sociale. Supprimez-les encore vous arrivez à un individualisme pur , au triomphe des passions dominantes , à la morale non de l'homme social , mais de rhomme individuel qui se réduit à peu près à l'hygiène et à la prudence, supprimez encore ces coordinations gênantes vous arrivez à la domination de l'instinct violent ou du caprice instable, à l'amoralité déjà signalée, amoralité complète à tous les égards au point de vue de l'organisation des éléments de l'individu, comme au point de vue de l'organisation des éléments de la société.

Cette anarchie intellectuelle et morale on la retrouve à peu près partout dans la littérature des vingt dernières années. Il est un poète qui l'a chantée avec fougue et une œuvre où elle éclate avec une conscience voulue. M. Richepin a donné dans les Blasphèmes la théorie complète de l'incroyance et de l'amoralité.

Plus de dieux, plus de philosophie, plus de lois morales, plus môme de lois physiques, rien ne demeure, le poète ne s'inspire que de « l'horreur de l'idéal et la soif du néant ». Et pourtant n'y a-t-il pas ici même un commencement de réaction. Peut-être le néant

devient-il ainsi un idéal, et eeci nou» prowve combien il est difficile de s'en passer puisque sur ce simple mot on peut reconstruire toute une morale théorique et pratique aussi compliquée et ausi difficile à appliquer que celle de Jésus-Christ ou que celle d'Auguôte Comte. Voilà au cœur même du livre de Fauteur qui a poussé le plus loin le nihilisme théorique une pierre d'attente pour tout un édrfiee à venir. Il faut reconnaître d'ailleurs que la philosophie de M. Richepin n'a pas été prise très au sérieux , mais n'est-ce paa là encore un hommage rendu à l'esprit de san livre qui sans doute a surpris et choqué (abstraction faite des crudités et de la rudesse de la forme) moins par ses négations que par la certitude avec laquelle elles étaient faites, par ce qui restait encore d'esprit dogmatique presque d'esprit religieux retourné dans cet apôtre du nihilisme. Peut-être aussi d^un autre côté l'œuvre qui manquait du scepticisme voulu pour plaire aux uns n'atteignait-elle pas un degré suffisant de conviction réelle pour séduire les autres. M. Richepin est paiera, côté de Bakounine.

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La dissolution est bien visible dans l'ensemble de la société, elle se présente aussi chez un grand nombre d'individus isolément considérés ; bien entendu elle n'est pas générale à ce dernier point de vue. Il a toujours existé, il existe encore chez nous des croyants de toute sorte, catholiques, protestants, spiritualistes, matérialistes, savants pour qui la science est une foi véritable et comme une religion. Sous une couche de chercheurs , de sceptiques et de tourmentés on retrouvait un fond d'hommes dirigés par de vieilles habitudes persistantes , et chacun, étant tenu et retenu par son métier, par son éducation, par ses préjugés , par sa routine , la vie sociale continuait à peu prés comme d'ordinaire. C'est un peu ainsi que la vie organique continue alors que dans le cerveau les passions se déchaînent et que les idées se forment ou se détruisent ou même lorsque la folie, lorsque la démence ont troublé ou dissous l'esprit. Mais l'agitation de la tête n'en est pas moins un phénomène considérable, il importe de savoir si les poumons

respireront, si le cœur battra pour raccomplissement d'un crime ou d'un acte d'héroïsme, il importe aussi desavoir si la désorganisation de l'esprit n'ira pas jusqu'à entraîner la désorganisation et la mort de l'organisme. Quoi qu'il en soit il est intéressant de mentionner sous l'agitation de la surface, le calme encore réel d'une partie des régions profondes, la persistance soit des sentiments simples, optimistes, naïfs aussi si l'on veut qui ont leur expression littéraire dans une partie des poésies de Victor Hugo, dans une bonne portion du théâtre d'Emile Augier, dans les romans de M. Georges Ohnet , de M. Emile Richebourg et de bien d'autres dont le succès n'a rien de littéraire mais a son importance au point de vue psychologique et social. .

La persistance d'états d'esprits différents de celui qui , à un certain moment, semble donner l'orientation générale d'une société, prépare toujours une réaction contre celui-ci. Parmi les causes d'une croyance, en effet, il faut compter tous les faits qui lui viennent en aide directement : les croyances analogues déjà émises , les besoins intellectuels ou moraux auxquels elle repond, les désirs naissants ou comprimés jusqu'ici qui peuvent

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tirer d'elle quelque satisfaction, mais il faut compter aussi les circonstances qui nous paraissaient aller directement contre elle. Il se produit dans les sociétés des phénomènes tout à fait analogues à ceux du contraste psychologique ; les tendances trop longtemps opprimées acquièrent souvent plus de force, les tendances fortement combattues sont obligées pour se défendre de s'éveiller, de s'épurer, de s'organiser mieux. L'œil ou le cerveau qui a longtemps vu du rouge est porté ensuite à voir tout en vert, et môme à côté du rouge naît simultanément une bande de couleur verte.

La généralisation-, la diffusion d'un ensemble de croyances ou d'opinions tend à produire une réaction contre elles, car ces croyances ou ces opinions finissent par opprimer des croyances et des sentiments qui ne peuvent s'accorder avec elles et qui, vivaces encore, s'éveillent et se défendent. Ceux mêmes qui ont contribué aies répandre, en viennent souvent à agir en sens inverse. Soit que l'idée en se vulgarisant se déforme, soit qu'on lui attribue une certitude qu'elle n'a pas aux yeux de ses premiers partisans, soit qu'on en tire des conséquences inexactes, soit enfin que les con-

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séquen«e« théoriqueB et pratiques dé TMéé effrayent ses premiers défenseurs , ceux-d peuvent devenir ses adversaires. IlyàlàuïïG première cause de réaction contre une d^tirine et même d'action contre des idées oudeô sentiments qui ne tiennent pas logiquement à ceux que Ton' combat. Ajoutons>en d'autres nombreuses et actives. Quand une doctrine triomphe ou parait triompher, cela ne signifie pas qu'elle soit bien solide. Parmi ceux qui l'acceptent, un grand nombre sont au fond assez peu zélés. Entraînés dans un camp par l'exemple, par un concours de circonstances peu importantes en somme, ils seront aussi bien entraînés par un exemple contraire dans un camp opposé. Quelques uns d'entre eux auraient accepté avec le même enthousiasme des doctrines tout à fait opposées, d'autres seraient restés indifférents. Parmi ceux qui ne l'acceptent pas une part perfectionne en combattant l'idée en faveur, ses propres opinions et le& accommode au goût dujour, ou toutau moins apprend à les présenter de la manière qu'il faut pour se faire écouter et courir la chance de se faire suivre ; d'autres, indifférents en apparence, n'attendent qu'un changementd'orientation, qu'une occasion favorable.

L'aNAR€KK nfn&LICTO^LB Wt MORALE M

une parole dite à propos, pour célébrer la doctrine d'hier qui ressuscitera demain en partie- Si nous ajoutons que la réaction est trèslégitime par certains côtés, qu'elle doone satisfaction à des sentiments importsaaits gêxiés- ou froissés et qu'il se trouve toujours de» esprits prêts à prendre l'initiative d'un changement de direction et qui penchent volontiers, pour rétablir l'équilibre, en sena inverse du parti qui triomphe, il n'y a pas doute qu'un ensemble d'idées, comme celui qui a eu une si grande faveur auprès, du public pendant un temps assez long, doive déterminer un mouvement de réaction dont la forme devra varier selon que telle ou telle des forces qui le produisent se trouvera momentanément plus puissante, selon la part aussi des idées régnantes qui pourra se trouver incorporée à la nouvelle doctrine ; et nous voyons en fait depuis quelques années des signes non équivoques de la formation d'un esprit nouveau qui s'oppose sur bien des points à celui qui l'a précédé. Ce nouvel esprit n'en sera pas moins une combinaison des dernières croyances régnantes et des anciennes croyances plus ou moins évincées, mais encore résistan-

tes, c'est cette synthèse qui lui donne son caractère de nouveauté.

Ne nous laissons pas tromper par les apparences, la réaction n'est qu'une partie du phénomène, et ce n'est pas la plus considérable. L'ancien état d'esprit ne revient pas ; il n'y a pas de complet retour à un état antérieur, pas plus dans la vie intellectuelle des sociétés que dans leur vie politique. L'enfance des vieillards ne ressemble pas à l'enfance des enfants, la restauration n'a pas été semblable à l'ancien régime , en même temps qu'une réaction se produisait contre l'œuvrerévolutionnaire, une grande part de cette œuvre se consolidait et tirait une force nouvelle des anciennes idées auxquelles elle était associée. Si nous examinons même le contraste simultané, la lutte de deux croyances opposées et dont chacune reçoit une nouvelle force des attaques de l'adversaire qui surexcitent le zèle de ses propres défenseurs, nous voyons que chaque doctrine dans cette lutte change, se développe , se transforme et s'épure. Les mêmes causes produisent les mômes effets dans le contraste successif, lorsque une doctrine vient à triompher de la doctrine adverse. Mais ici, outre cette raison

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de changement et d'amélioration il y en a une plus importante, c'est que non seulement des sentiments comprimés , des croyances froissées reprennent de la vigueur et se transforment en se développant mais, encore ils s'associent avec un grand nombre d'autres sentiments , de croyances, de désirs et de volontés diverses avec qui ils n'avaient point été en contact ou avec qui ils auront, à la faveur de nouvelles circonstances, des rapports tout autres que ceux qu'ils avaient eus jusqu'à présent. Que de croyances et que de désirs peuvent , en effet , rentrer dans un ensemble de convictions aussi bien que dans un autre et selon les temps, venir consolider une doctrine ou renforcer la doctrine opposée I Ces ensembles de convictions d'ailleurs ne sont pas immuables et sacrifient quelque chose de leur ancien contenu pour rendre possible l'acquisition d'éléments forts et nouveaux. La science , par exemple, sous bien des formes a été hostile à la religion. L'astronomie, la biologie ont été exploitées par les incrédules. Avec le développement de l'esprit scientifique , avec l'autorité qui s'est attachée aux opinions que l'expérience et l'induction bien faite avaient fondées , cela

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pouvait être dangereux pour l'ensemble de croyances et de sentiments qui constituait Fesprit religieux. Il est arrivé alors que Tesprit religieux s'est transformé ; pour s^ai^socier Tesprit scientifique et les éléments de solidité qu'il pensait pouvoir lui emprunter il a laissé échapper une partie des éléments qui le constituaient jadis. Il a, par exemple, été admis que la Bible ne donnait pas de renseignements scientifiques , qu'elle n'apprenait pas à l'homme ce que celui-ci pouvait apprendre autrement, que les objections faites à des opinions scientifiques maintenant reconnues vraies reposaient sur de mauvaises interprétations du texte sacré. La croyance à l'inspiration littérale de la Bible était menacée, la croyance à Tuniversalitc du livre sacré disparaissait, mais les découvertes scientifiques devenaient des arguments en faveur de la Providence et le système du monde était une nouvelle preuve de la puissance divine.

L'évolution même des séries animales était pour quelques uns bien plus conforme, que la création des espèces toutes faites, à l'idée que nous devons nous faire de la grandeur et de l'habileté du créateur. Les découvertes et les théories scientifiques étaient ainei, aa

lVnarchib intbllbctuillk bt morale B

moins chez quelques esprits religieux et môme pour des ensembles de croyants, mises au service d'un système d'idées et do désirs qu'elles avaient paru menacer.

Ce n'est qu'un cas particulier d'une loi générale. Dans la société comme chez l'individu, les grands courants d'opinion contiennent des élémentsnombreux dont l'association peut se dissoudre et se modifier. Chaque élément a, pour ainsi dire, sa vie propre et indépendante, tantôt il s'associe avec un élément différent et tantôt avec l'autre pour combattre le premier. Et même lorsque l'apparence du tout reste sensiblement la même, ce tout se modifie cependant par la perte ou par l'adjonction de nouveaux éléments. Quand cette perte ou cette adjonction ont acquis une certaine importance le caractère de l'ensemble se modifie, certains éléments ont grandi et d'accessoires sont devenus principaux, d'autres, de principaux, devenaient accessoires. L'orientation du système n'est plus la même et sa signification a changé, quelquefois brusquement, quelquefois par gradations insensibles. L'esprit général s'est modifié et a pu passer d'un extrême à l'autre, seulement quelques éléments de l'ancienne combinaison restent

comme cléments dans la nouvelle. J'ai tâché de montrer dans ce chapitre, par quelles causes générales , avec quels éléments et selon quels modes généraux d'association s'était formé cet état d'anarchie , mélange d'esprit scientifique et de précision, de vues fragmentaires et restreintes, de désirs bornés, de sentiments un peu secs, ou même brutaux, avec une absence presque complète d'idéal lointain, de sentiments généraux, de croyances sur l'ensemble des choses. Nous avons avoir comment il s'est transformé et comment il tend à être remplacé de nos jours par un état qui le continue à certains égards tandis qu'à d'autres il s'oppose complètement à lui.

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