CHAPITRE II
L*Amoar du mal.
Entre l'anarchie intellectuelle et morale et le mouvement nouveau vers le mysticisme et la foi , intervient un état d'esprit assez étrange, un sentiment rare et curieux qui témoigne de Tune tout en annonçant l'autre .
C'est une sorte de complaisance dans la dépravation, d'amour mystique du mal que le mot* de « décadents » dont on a désigné les membres d'une école littéraire exprimerait assez bien si d'ailleurs il avait été toujours appliqué avec plus de discernement.
C'est un sentiment raffiné et qui, à cause de cela même, ne peut pas avoir été très général, mais qui a été assez net pour être considéré comme un signe intéressant de notre état moral. Il suppose, et surtout dans ses formes élevées , certaines conditions qui ne se rencontrent guère que chez des esprits subtils, compliqués et réfléchis. Celui qui l'éprouve.
en effet, doit d'abord soit ressentir un désir plus ou moins net et plus ou moins contenu pour une chose mauvaise , soit imaginer ce désir, ou le constater chez d'autres, mais alors se Passimiler dans une grande mesure et il y a toujours en ce cas quelque perversion de Tesprit. Il faut de plus que cette perversion soit reconnue comme telle, que le mal ne soit pas déguisé, il faut enfin que cette perversion et la connaissance qu'on a d'elle soient agréables. L'amour du mal est cet état singulier dans lequel un malade se reconnaît malade et se réjouit dans sa maladie qu'il admire complaisamment . Un tel état paraitrait sans doute impossible à ceux qui sont absolument sains, s'il existait de tels hommes, il ne paraîtra pas beaucoup plua vraisemblable à ceux qui souffrent de leurs maux et voudraient guérir. On peut cependant arriver, je crois, à l'expliquer et à le comprendre.
D'aboï^d il faut le constater et les occasions ne manquent pas. A des degrés inférieurs la perversion est une chose fréquente, naturelle, je dirai presque normale. La sainteté absolue ne se rencontre pçis plus que la santé parfaite. Il est des états morbides où l'appétit se
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déprave, le malade avale avec avidité du charbon, de la terre, ou pis encore. Il en est d'autres où la volonté est viciée et le caractère détraqué par quelque endroit. Les exem-» pies pathologiques sont frappants et le cas du marquis de Sade est un des plus caractérisés, mais entre le fou et Thomme normal, il i\'y a pas de frontière tracée. La Rochefoucauld , qui a bien su voir certains mauvai8 côtés de la nature humaine, disait qu'il y a dans le malheur de nos meilleurs amis quoU que chose qui ne nous déplaît pas.
Quand il ne s'agit pas do malheurs mais de simples contrariétés, de désagréments plus ou moins vifs, non seulement on en jouit, mais on ne se cache pas pour en jouir, au besoin on les provoque. Et môme on jouit parfois des maux qu'on éprouve soi-même aussi bien que de ceux des autres. Les sentiments de la volupté de la douleur et de la volupté de la pitié, dont la psychologie s'est occupée, paraissent déceler parfois une véritable perversion, et contenir comme élément l'amour delà douleur pour la douleur môme. ^ Il est
1 II y a d'autres explications générales à donner de ces faits curieux. J'ai essayé ailleurs d'en montrer le mécanisme. (Voir Les phénomènes affectifs et les lois de leur apparition, (Ch. m).
des gens qui paraissent prendre réellement plaisir à se tourmenter eux-mêmes et à qui quelque chose semble manquer lorsqu'ils n'ont pas de sujet de chagrin. D'autres aiment à plaindre leurs semblables et leur amour de la pitié ne va pas sans quelque méchanceté réelle ; ils aiment parfois moins encore leur pitié que les occasions où ils pourraient l'exercer, alors même que, pour une raison ou pour une autre, ils ne profitent pas de cette occasion. Parfois il arrive que chez les personnes d'humeur mobile et capricieuse le désir de voir souffrir s'impose on ne sait trop pourquoi et c'est souvent le désir de voir souffrir des personnes aimées , il y a là un cas intéressant de l'association des sentiments par le contraste. « Elle me plaisait tant, dit Tolstoï dans ses mémoires à propos d'une jeune fille, que je sentis le désir irrésistible de faire ou de dire quelque chose qui lui fut désagréable. )> i Musset dans la Confession d'un enfant du siècle montre cet état d'esprit devenant un défaut insupportable.
« Il y avait de certains jours où je me sentais dès le matin , une disposition d'esprit si