Tolstoï, Mémoires Irad. Halpèrine, p
bizarre qu'il est impossible de la qualifier. Je me réveillais, sans motif, comme un homme qui a fait la veille un excès de table qui Ta épuisé. Toutes les sensations du dehors me causaient une fatigue insupportable; tous les objets connus et habituels me rebutaient et m'ennuyaient ; si je parlais, c'était pour tourner en ridicule ce que disaient les autres ou ce que je pensais moi-même. Alors étendu sur un canapé, et comme incapable de mouvement, je faisais manquer de propos délibéré toutes les parties de promenade que nous avions concertées la veille ; j'imaginais de rechercher dans ma mémoire ce que durant mes bons moments j'avais pu dire de mieux senti et de plus sincèrement tendre à ma chère maîtresse, et je n'étais satisfait que lorsque mes plaisanteries ironiques avaient gâté et empoisonné ces souvenirs des jours heureux. » i L'amour du mal chez autrui s'allie ici à l'amour de la souffrance personnelle, cela se voit déjà par ce qui précède et plus encore par cette phrase : « Comment se fait-il qu'il y ait en nous je ne sais quoi qui aime le malheur. )> ^
1 Musset Œuvres Complètes, éd. Charpentier p. 472.
2 id. id. p. 488.
Souvent il y a moins de complication dans le sentiment, on a affaire à des gens qui veulent « leur bien premièrement et puis le mal d'autrui. » L'un ou Tautre état psychique sont visibles dans bien des cas de méchanceté, par exemple, dans ce fait d'un riche fabricant accusant faussement un jeune homme qui va se marier d'être atteint d'une maladie vénérienne et maintenant son affirmation « pour le plaisir », ou d'un avocat qui occupant dans l'enseignement une position élevée, prend un engagement verbal pour les appointements d'un employé, refuse de tenir sa promesse sans la nier et congédie l'employé en le gouaillant;^ ou encore du jeune gredin qui savoure le plaisir du vol au point de s'écrier « quand même je serai riche je voudrais voler toujours ».
La vue même de la souffrance physique n'est pas toujours désagréable, bon nombre de personnes la recherchent. Les exécutions de criminels sont un spectacle fréquenté, et si la question se donnait encore, on trouverait bien des amateurs pour penser que « cela fait toujours passer une heure ou deux. » L'An-
1 Revue Philosophique, août 1887.
glais qui suivait, dit-on, un dompteur célèbre, espérant le moment de le voir manger par ses lions, était-il un monomane ? Mais si aucun danger n'attendait le dompteur dans la cage, les spectateurs seraient-ils si nombreux et si intéressés? Quelques-uns sans doute, et un bon nombre, ont horreur du sang et souffriraient de le voir couler, mais ils aiment à penser qu'il pourrait couler et leur intérêt croit avec le danger , et cela est déjà une dépravation, car c'est bien le danger pour le danger qu'on recherche et non pour ses résultats. Seulement si un accident vient à se produire, ces sentiments pervers ne sont pas assez forts pour l'emporter sur la sympathie, sur l'impressionnabilité qui s'éveille, et nous sommes alors portés à croire que les derniers sentiments seuls existent réellement en nous. Si nous allons plus loin encore, est-ce autre chose l'instinct des lecteurs de faits-divers, d'accidents et de crimes que la manifestation affaiblie de sentiments dépravés? Et l'intérêt qu'éprouvent les lecteurs de roman, ceux qui le lisent pour « l'histoire )> ? Sans doute ils aiment à voir la vertu récompensée, mais ils n'aiment pas que cela, ils aiment à la voir menacée. Ils sont assez bons pour souffrir si
elle succombe, ils sont assez pervers pour jouir de ses traverses. Et que dire des amateurs de combats de coqs et des auditeurs assidus de cour d'assises ? Mais on n'en finirait pas à les énumérer. Evidemment je ne prétends pas que dans tous les cas que j'énumère Thomme soit foncièrement mauvais, je veux constater seulement qu'il y a en lui quelque chose de mauvais, un certain élément de perversion qui peut varier de la perversité complète à Tin-nocence presque absolue.
Il n'a guère été question jusqu'ici que de la cruauté, la luxure prêterait plus encore peutêtre aux développements. Ce n'est pas, quand elle domine, la souffrance qui est recherchée, si elle intervientparfoisc'estpour assaisonner la volupté mais nous revenons alors à la cruauté qui n'est pas forcément séparée de l'amour; c'est le plaisir qui est voulu, mais ce plaisir est souvent obtenu soit par des altérations de l'instinct sexuel, soit par des dépravations sociales commel'adultère qui, pour quelques-uns,enaugmententragrément. Je renvoie aux casuistes,aux médecins, aux moralistes et aux psychologues qui ont traité la question.
La perversion ici est probablement de tout temps et de tout pays. Et non seulement cette
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perversion existe mais on ne fait pas trop de difficulté pour s'en avouer atteint quand on n'y met pas de la vanité , et dans certaines classes d'esprits et de caractères très répandus je ne sais si l'on trouverait beaucoup d'hommes pour se dire très fiers d'y avoir complètement échappé. Et puis ces déviations de l'instinct existent, il faut bien les connaître, de fait il serait difficile et un peu ridicule de les ignorer, mais combien prennentils à apprendre même ce qu'ils n'oseraient peut-être pas exécuter, un plaisir qui n'est pas d'ordre strictement scientifique ?
Il n'est pas nécessaire de démontrer plus longuement que l'homme n'est ni un ange ni un dieu. Mais ces éléments mauvais qui se montrent en lui et qui sont nécessaires pour que les formes supérieures de l'amour du mal puissent s'établir et se développer ne suffisent pas à les constituer. Bien des gens font le mal sans croire le faire et sans s'y complaire. D'autres s'y complaisent bien, mais par une partie de leur moi pour ainsi dire et avec une certaine inconscience. Il y a en eux quelque chose qui aime le mal pour le mal, mais ils ignorent ce quelque chose, souvent parce qu'ils veulent l'ignorer. Ils sont en général
désagréablement surpris quand on leur dit la vérité et surtout ils se refusent à l'admettre. Tous ceux-là si coupables qu'ils puissent être n'ont pas ce raffinement de perversité, cette conscience spécialement orientée vers le mal que nous recherchons. Les mêmes actes, mauvais d'une manière générale, sont accomplis avec plus ou moins de volonté mauvaise. Ainsi si nous lisons les auteurs grecs nous n'éprouvons pas en prenant connaissance de certaines habitudes de l'époque, la même impression de perversité que nous font éprouver les allusions aux mêmes faits qui peuvent se rencontrer dans des auteurs contemporains. Nous sentons très bien que les mêmes faits sont appréciés autrement, et l'on dirait qu'il peut entrer dans l'esprit d'un homme de notre âge une certaine joie de déranger l'ordre de la nature qui ne paraît pas s'être manifestée autrefois avec une pareille intensité. C'est une des mille formes du repliement sur soi qui caractérise notre civilisation avancée. De même que la constatation en nous de tristesses d'un certain ordre engendre la mélancolie, ce c( bonheur d'être triste )>, de même la constatation en nous de certaines dépravations peut engendrer un plaisir particulier
dont nous aurons tout à l'heure à rechercher les causes.
Les cas de perversité voulue se rencontrent à peu près partout dans une littérature qui abonde depuis plusieurs années. Un poète, chroniqueur du G// Blas,M. Catulle Mendès, si je ne fais erreur, exprimait, il n'y a pas bien longtemps, le vœu que les femmes conservent précieusement leurs croyances religieuses afin de donner plus de piquant aux plaisirs variés que l'Eglise condamne. Le môme auteur, dans un de ses derniers romans, fait parler son héroïne de façon fort explicite : « T'aurais-je pu vouloir avec la même ferveur, dit-elle à son amant, s'il m'avait été permis de te vouloir ? Ne dois-tu pas peut-être l'excès délicieux de mon désir à ma colère contre tes remords ? Toi-même descends au fond de ta pensée, interroge l'inavoué de ton être, toimême, tu m'aurais moins aimée si ton amour ne t'avait semblé un crime. » Un autre littérateur, un poète d'un génie doux et mystique, a chanté tout récemment dans un volume de vers le saphisme et la pédérastie, et peut-être y met-il moins de malice que le précédent mais il y en met encore et parle volontiers de « glorieux stigmate » et de « grand péché
radieux ». Un autre encore a généralisé davantage et c'est M. Huysmans, il nous a dépeint le véritable héros du roman « fin de siècle » le névrosé maniaque, épuisé d'esprit et de corps, dégoûté de tout et voulant renoncer, autant que possible, à tout ce qui lui parait naturel. Le titre du livre : A rebours, en indique parfaitement l'esprit ; ici Pamour du mal, l'horreur de la nature, et à certains moments, une vague vision de la possibilité d'un idéal se mêlent étroitement et se confondent.
On ne peut guère dépasser comme exposé concret de décadence morale le livre de M. HuysmanSi Comme théorie, Baudelaire, il y a déjà presque longtemps et de nos jours MM. Paul Bourget et Joséphin Péladan sont allés peut-être plus loin ou plus haut. Baudelaire a dû une bonne part de son originalité à sa systématisation de la perversité.
C'est le diable qui tient les fils qui nous remuent ! Aux objets répugnants nous trouvons des appas ; Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Et ailleurs :
Tête-à-tête sombre et livide Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de vérité, clair et noir.
Où tremble une étoile livide.
L*AMOUR DO MAL 6d
Uîi phare ironique, infernal Flambeau des grâces sata niques Soulagement et gloire uniques La conscience dans le mal.
M. Bourgetfît à propos de Baudelaire l'analyse et presque l'apologie de la décadence et du décadentisme, de ces états de la société et de rame où la désagrégation de l'ensemble permet aux éléments, aux hommes, aux idées, aux sentiments de montrer leur activité propre et la richesse complète de leur nature sans les obstacles que la pression de la société humaine, ou de la société psychique si l'on me permet ce mot pour désigner l'esprit qui est un composé comme l'est un peuple, accumulent devant eux pendant l'état de santé. L'analyse était fine et exacte, l'apologie était discutable. M. Bourget luimême a dû penser qu'elle ne répondait pas à tout puisque nous devons le retrouver tout à l'heure dans un mouvement allant à l'opposé de celui que nous examinons à présent.
M. Joséphin Péladan a donné dans le Vice suprême une étude puissante, profonde et très idéalisée de l'amour du mal. Un des maîtres dont il procède, Barbey d'Aurevilly, avait déjà, dans ses Diaboliques, indiqué la
voie et Ton ne peut oublier en parlant de ces deux littérateurs un artiste, M. Félicien Rops, qui a d'ailleurs illustré leurs œuvres de ses compositions et à qui on doit de fort belles réalisations de ce mysticisme satanique et pervers. «Qu'on nie satan, ditM. Peladan, la sorcellerie a toujours des sorciers, non plus des bergers noueurs d'aiguillettes, envoûteurs de fermiers et jeteurs de sort aux bestiaux ; mais des esprits supérieurs qui n'ont pas besoin de grimoire, leur pensée étant une page écrite par l'enfer pour l'enfer. Au lieu du chevreau ils ont tué en eux l'âme bonne et vont au sabbat du Verbe. Ils s'assemblent pour profaner et souiller l'idée. Le vice qui est ne leur suffit pas, ils inventent, ils s'émulent dans la recherche du Mal Nouveau, et s'ils le trouvent, s'applaudissent. Où est le pire, de la Sabaziedu corps ou de celle de l'esprit, de l'action criminelle ou de la pensée perverse ?
« Raisonner, justifier, héroïser le mal, en établir le rituel, en démontrer Texcellence est-ce pas pis que de le commettre ? Adorer le démon ou aimer le mal, terme abstrait ou concret du fait identique. Ilya de l'aveuglement dans la satisfaction de l'instinct, et de la
démence dans la perpétration du méfait, mais concevoir et théoriser exigent une opération calme de Tesprit qui est le Vice Suprême )>.
Le fait qu'un certain nombre d'écrivains de talent se sont plu à systématiser la perversité ou même à la peindre est un indice suffisant de l'existence de la tendance bizarfe et compliquée dont il s'agit ici et même de sa généralité relative, je dis relative parce qu'elle est trop complexe pour s'étendre bien loin BOUS ses formes élevées. Si d'ailleurs on veut supposer que les descriptions de certains auteurs manquent de sincérité et marquent seulement des prétentions mal justifiées ou même sont une plaisanterie d'un goût équivoque, on n'en peut rien conclure sinon Timportance d'un sentiment qui s'impose môme à ceux qui ne le partagent pas, et on ne doit pas oublier que les professions de foi non sincères outre qu'elles sont aussi aptes à nous éclairer les âmes de ceux qui les font, nous montrent également bien l'état d'esprit de la société où ils rêvent et pour laquelle ils parlent. Faut-il rappeler d'ailleurs que de temps en temps les situations morales se traduisent ça et là par des actes dont le retentissement éveille l'attention de tous? L'affaire Chambige nous a
montré, il n'y a pas bien longtemps encore comment des courants de pensées et des sentiments généraux aboutissent à des drames particuliers. Un sceptique malade, sincère et amoureux de mensonge, représentant l'état aigu de la désorganisation intellectuelle et morale, une femme pieuse d'abord estimée, de cœur honnête et d'esprit droit semble-t-il, se laissant entraîner jusqu'au suicide à deux, jusqu'à cette «fureur de dépravation abominable, inexplicable » qui se montre chez elle dans la scène finale, cette scène elle-même où « il lui faut Tivresse compliquée d'angoisse, spasme et râle mêlés, être souillée et tuée tout ensemble, et, s'il se pouvait, tuer aussi» 1 , c'est le symptôme sans doute d'une sorte de folie individuelle, mais c'est aussi le signe d'une maladie sociale qui perce à un endroit de moindre résistance comme un abcès qui dénote le mauvais état d'un organisme appauvri et infecté.
(1) Tarde, V Affaire Chamhige. Archives de Vanthropoîogie criminelle et des sciences pénales^ janvier 1889 ; voir aussi les Habitués des prisons de Pans, par le D' Kmile Laurent.
L^AltOUR DU MAL 73
Nous comprendrons mieux l'amour du mal et même nous le verrons mieux en analysant les conditions qui lui ont permis de se former. Parmi ces conditions, les unes proviennent de cet état d'anarchie dont nous avons parlé toutàPheure; les autres, au contraire, font pressentir la persistance et la réaction des anciennes tendances et surtout la formation d'un nouvel esprit. Examinons d'abord les premières.
L'organisation, la synthèse systématique est la propriété fondamentale de l'esprit humain. J'entends que l'esprit humain est ainsi fait que, à propos de tout, il se produit en lui une certaine quantité de phénomènes liés entre eux et réunis par une loi de finalité, de systématisation. Toutes nos sensations ne peuvent se produire que par la combinaison d'un certain nombre de phénomènes psychiques. Un son musical est en nous le résultat de la combinaison d'un certain nombre de sensations élémentaires.
Même une perception quelconque est la synthèse d'une sensation et d'une certaine
quantité d'images et d'idées; on peut dire jusqu'à un certain point que nous ne voyons et que nous n'entendons que ce que nous comprenons d'une certaine manière, c'est-àdire ce qui peut éveiller en nous un système d'idées et d'images.
Toujours et partout, chaque sensation, chaque idée, chaque état de conscience est plus ou moins interprété, toujours Tesprit construit à propos de lui un petit édifice dont il est un des matériaux. Dans les recherches du savant qui tâche de trouver les lois du mouvement de la lune, comme dans l'erreur de l'aliéné mélancolique qui prend ses aliments pour du poison, nous retrouvons une forme unique du procédé de l'esprit, la systématisation plus ou moins bien faite, plus ou moins large, plus ou moins durable, de divers faits psychiques, la coordination, la synthèse des sensations, des idées et des tendances.
Ainsi forcé de raisonner, de travailler sur tout ce qui se présente à lui, l'homme a dû nécessairement raisonner sur le mal, l'étudier, chercher à le connaître, à le comprendre. Les esprits supérieurs qui s'en sont occupés ont, en employant des facultés plus élevées, cher-
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ché à idéaliser le mal, je veux dire à concevoir le mal sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, à faire un mal qui fût aussi mal que possible, à chercher les raffinements du mal, comme d'autres cherchaient par un autre effet de la même tendance, les raffinements du bien.
Une raison bien simple nous explique que,* dans les circonstances où nous nous trouvons, la réflexion se soit volontiers portée sur le mal et Sur les mauvais côtés de la nature humaine. Il se produit encore ici une association par contraste. Les désirs les plus comprimé», s'ils sont restés puissants, sont ceux qui se manifestent avec le plus de force loreque l'obstacle est levé qui s'opposait à leur satisfaction. On éprouve le besoin d'agir autrement qu'on n'a été longtemps obligé de le faire, au moins de rêver à des actions différentes de celles que l'on accomplit journellement. Les affamés rêvent de bons dîners et les gens trop sages perdent en dormant leur réserve habituelle. Ainsi la pratique ordinaire de la vertu doit, chez l'homme imparfait, déterminer un penchant de J'imagination vers la perversité, heureux quand l'imagination seule en est affectée. On sait
assez que qui veut faire l'ange fait la bête, c'est seulement une question de savoir s'il ne vaut pas mieux faire l'ange, quand on peut, au risque de faire aussi la bête parfois, que de faire l'homme, ce qui ne préserve peutêtre pas complètement des chutes.
La dissolution des croyances supérieures, même partielle , permet aux tendances qu'elles réprimaient tant bien que mal de se montrer plus librement. Par cela même elle attire la pensée sur elles de plusieurs manières ; soit qu'elles s'imposent à notre attention par leur attrait propre et par le charme que nous leur trouvons naturellement, soit au contraire que nous ayons à réagir contre elles en nous, ou chez les autres, notre attention est attirée vers elles. Or ces tendances que la religion, les croyances philosophiques, les habitudes familiales et sociales comprimaient et restreignaient en nous de manière à empêcher sinon toujours de les satisfaire au moins de les satisfaire iibrement et sans arrière-pensée, ces tendances sont toujours vivaces parce que leurs principaux éléments sont des conditions nécessaires de la vie de l'espèce et de la vie de l'homme en société et qu'elles ne sont pas
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mauvaises par elles-mêmes mais simplement par la trop grande puissance ou les développements anormaux et excessifs qu'elles peuvent acquérir si rien ne les contient ou ne les réprime. L'amour reste évidemment une des grandes forces de la nature animale et il ne faut pas s'étonner de le voir s'épanouir dans un temps de relâchement moral, avec toutes les déviations que notre civilisation ni aucune autre ne parait avoir inventées et que les animaux n'ignorent pas absolument. La cruauté, cette exagération anormale de l'instinct de conservation personnelle, ce contraste, peut-être cette perversion de la pitié doit se réveiller aussi, d'autres sentiments feront de même et forcément l'étude du mal s'imposera d'autant plus que le mal lui-même se manifestera en nous et sous nos yeux.
Les mêmes causes qui expliquent la nécessité de cette étude nous font comprendre comment elle peut être agréable et quel plaisir nous pouvons éprouver à la faire. Il y a, pour qu'il en soit ainsi, une raison d'ordre très général.
Quelles sont les conditions pour qu'une' impression agréable se produise? Il faut et il suffît pour cela que l'esprit soit dans cet
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état d'activité organisatrice dont nous parlions tout à rheure, qui est la forme essentielle de son fonctionnement, il faut aussi que cette activité soit à peine contrariée. Quand notre activité est trop enrayée, il se produit une émotion pénible ; quand elle n'est pas contrariée du tout, l'indifférence survient et même la conscience disparait : le fonctionnement mental devient automatique. C'est un fait bien connu que l'habitude, en facilitant les actes, émousse les sentiments. Un problème qu'on ne résout pas donne une impression désagréable, un problème qu'on résout trop facilement laisse indifférent, un problème que l'on parvient à résoudre après quelques efforts cause une impression de plaisir.
Il pourrait sembler, au premier abord, que le mal doit nécessairement nous donner des impressions désagréables. Le mal sous toutes ses formes est en effet ce qui est, ou plutôt ce qui doit être contraire à l'activité normale de l'homme. Penser à une aiguille qui vous perce le bras, à un fer rouge qui vous brûle est plutôt désagréable qu'agréable. De même songer aux victimes d'un assassinat peut donner par sympathie une émotion poignante.
Le vice, la débauche sont évidemment très
susceptibles de nous donner des impressions pénibles de dégoût ou d'horreur en contrariant certaines tendances qui sont en nous.
Toutefois en admettant que la règle soit que le mal nous répugne et que l'idée du mal nous soit désagréable, cette règle supporte de nombreuses exceptions que nous pouvons comprendre.
L'activité normale de l'homme, en effet, ne peut être constituée précisément que par l'idée directrice selon laquelle s'ordonnent et s'orientent tous les éléments de l'esprit humain. Pour beaucoup d'impressions qui, par elles-mêmes, sont indifférentes, c'est seulement cette direction supérieure qui nous permet de les juger, si donc cette direction supérieure vient à disparaître ou simplement à s'affaiblir, le jugement que nous porterons sur elles ne sera plus suffisant pour nous les faire détester.
Actuellement nous sommes des artistes, et nous avons l'esprit large, non pas tous. Ce sont les conditions de notre société qui le veulent. Nous avons vu passer des régimes divers de gouvernement, nous avons appris à connaître un grand nombre de systèmes politiques, nous avons été initiçs à tous les sys-
tèmes religieux et philosophiques possibles, nous avons lu les œuvres de littérateurs classiques, romantiques, naturalistes, décadents et d'autres encore. De nos jours, l'histoire, la critique ont eu souci de nous présenter moins des enseignements que des renseignements, nous avons appris à considérer avec sympathie des croyances qui ne sont pas les nôtres, tout au moins à retenir notre jugement pour les bien comprendre. Il y a eu un peu d'engouement, de mode, et une étroitesse particulière dans ce grand mouvement. On s'est imaginé que tout comprendre était à peu près synonyme de tout approuver ; cWtiquer, discuter, réfuter, cela paraissait une vieille méthode. Cette première partie d'un examen bien conduit, l'acte de l'esprit qui, oubliant momentanément ses préjugés ou ses connaissances, entre dans des idées qui ne sont pas les siennes, nous avons été avec raison habitués à l'accomplir. Nous avons appris à faire taire nos répulsions intellectuelles ou morales pour mieux être sûrs de l'impartialité de notre examen. D'un autre côté, en même temps que rhistoire et la critique, l'art contemporain nous a dressés d'une manière analogue. On nous a dit qu'il fallait, pour apprécier une
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œuvre d'art, faire abstraction de nos préférences personnelles, de nos goûts, de nos habitudes, que dans l'art il ne fallait considérer que l'art lui-même et non les conventions sociales, morales, religieuses ou philosophiques, qui règlent notre vie active, et certes, à plusieurs égards, cette théorie est parfaitement juste. Ainsi de tous les côtés à la fois nous avons appris à contempler, à devenir en quelque sorte impersonnels, à supprimer momentanément, pour voir, pour comprendre et pour jouir esthétiquement, une grande partie de notre nature. Et c'est cette disposition particulière que l'on a raison de développer autant que possible, mais qui doit avoir comme contre poids les qualités d'un esprit juste et assez puissant pour se reprendre après s'être donné et embrasser l'ensemble après avoir contemplé les détails, c'est cette disposition fréquente de nos jours à divers degrés de développement qui a permis que l'impression désagréable de la représentation du mal fût à peu près ou complètement supprimée en certains cas.
Le mal apparaît en ce cas simplement comme un sujet d'études ou comme un objet d'art, et le sujet d'études est curieux et intéressant,
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et surtout l'objet d'art peut être magnifique. Car les mêmes raisons qui font que le bien est meilleur : l'unité finale et la complexité des actes, sont aussi celles qui font que le mal est pire et ce sont celles aussi qui font que le beau est beau. Un chef de brigands est plus coupable qu'un voleur à la tire, mais il est aussi plus beau, et il est plus beau précisément parce que ses crimes sont plus nombreux, mieux coordonnés, accomplis avec plus de puissance, c'est-à-dire en un mot, parce qu'il est plus criminel. Et voyez comme c^tte vérité est évidente quand le point de vue peut se retourner, un conquérant est, à certains égards, d'autant plus admirable aux yeux des vainqueurs qu'il est plus détestable aux yeux des vaincus. Les mêmes qualités qui font rexcellence du bien font aussi celle du mal, d'où vient la possibilité de prendre le mal pour objet de l'admiration esthétique, laquelle est un des sentiments les plus agréables. Il y a de la justesse dans cette analyse de M. Joséphin Pcladan : « Gadagne était le type du théoricien pervers à l'existence débonnaire, incapable non seulement d'un crime, mais d'une indélicatesse pour son propre compte, il professait en revanche le machiavélisme le
plus épouvantable à qui voulait l'écouter. Par aberration, il se complaisait à Testhétique du mal, admirant les monstres de l'histoire, trouvant de l'envergure à l'égoïsme que rien n'arrête dans sa satisfaction. « Un vice extrême vaut mieux qu'une vertu moyenne, » pensait-il, et la conscience en sécurité, il se fit le conseil de Claire Pitau et apporta, dans cette étrange direction spirituelle, le soin minutieux d'un esprit habitué à manier les nuances métaphysiques».
La contemplation esthétique et la contemplation scientifique se touchent et se ressemblent. L'une et l'autre sont désintéressées. Je ne crois pas qu'un savant, un homme d'étudetrouve jamais laid ou indifférent l'objet habituel de ses préoccupations. Les érudits qui ont étudié les débuts de notre littérature se sont épris de chansons de gestes qui laisseraient froid tout autre lecteur. Chaque savant croit volontiers que sa science est bien supérieure à toutes les autres, et l'on sait avec quel orgueil Vestris parlait de la danse. C'est que celui qui approfondit un objet quelconque, qui en examine le mécanisme, et qui peut en contempler à la fois l'ensemble et les détails, celui-là éprouve
forcément une émotion esthétique, car Témotion esthétique n'est pas autre chose que rémotion particulière qui se produit dans ces conditions, il trouve beau l'objet de son admiration et cet objet lui est agréable. Ainsi, dans l'étude du mal, si nous faisons taire nos préoccupations morales, et certaines préoccupations égoïstes ou sympathiques, nous pouvons en venir à nous intéresser au mal, à le contempler avec plaisir. Et l'une ou l'autre voie, la voie artistique ou la voie scientifique conduit naturellement à comparer les divers cas, à s'intéresser à ceux qui offrent le plus tranchés les caractères que l'on admire ou que l'on étudie, et, Timagination aidant, à créer des types plus complets que ceux que l'observation présente, à développer harmonieusement les caractères du mal, à faire un idéal du mal, et à le prendre pour un objet d'admiration, pour une cause d'émotions agréables. Un pathologiste trouvera belles d'épouvantables maladies, un psychologue ou un moraliste pourra bien arriver à se plaire à l'idée des dépravations les plus graves. Tout état psychique qui se forme est par lui-môme agréable, il n'est désagréable que parce qu'il contrarie d'autres tendances, d'au-
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très désirs, d'autres croyances et qu'il est à son tour contrarié par eux. Si nous supposons que Taffaiblissement des croyances générales et des tendances supérieures d'une part , l'habitude d'autre part , rendent ces froissements négligeables, nous voyons que l'amour esthétique du mal peut être possible.
En général, d'ailleurs, il naîtra d'autant plus aisément qu'il trouvera dans l'esprit des appuis, des complices. Tous ces désirs que comprimaient des habitudes religieuses, philosophiques ou simplement sociales vont reprendre leur force et leur activité indépendante. Et c'est précisément l'ensemble de ces désirs qui était autrefois regardé comme le mal, et plus ou moins réprimé. Par leur force propre, ils réagissent maintenant avec d'autant plus d'énergie qu'ils ont été plus comprimés et que leur répression a été plus difficile. L'harmonie qu'une orientation commune imposait à Tesprit a disparu, tous ces éléments naturels de trouble et de perversion, tendances naturelles ou déviées, désirs normaux ou morbides, cherchent à s'imposer à notre activité. Le plaisir du mal ne vient pas seulement de la systématisation générale que
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la théorie établit dans l'esprit, il n'est pas toujours d'ordre esthétique ou scientifique, il est aussi produit par le plaisir que cause directement le jeu relativement facile, le développement moins entravé de ces tendances vivaces encore que des considérations supérieures pouvaient gêner. Si Ton en vient à aimer le mal, c'est parce qu'il est un beau sujet d'études, mçtis c'est aussi parce que dans la plupart des cas, ce que des opinions maintenant affaiblies nous faisaient considérer comme mal, nous était, en soi, agréable et flattait nos appétits. Et nous voyons comment l'anarchie intellectuelle et morale offre des conditions favorables aux formes supérieures, esthétiques et scientifiques, de Tamour du mal, mais aussi à ses formes passionnelles et vulgaires.
Voici maintenant d*autres conditions de l'amour du mal et qui sont différentes des premières et de nature opposée. Pour que ce sentiment puisse naître et s'épanouir dans les formes que nous lui avons vu prendre, il
'faut bien que les instincts supérieurs, ceux qui nous mettent à l'unisson de la vie sociale, et si cela se peut, de la vie du monde, soient relâchés et affaiblis, il ne faut pas qu'ils soient complètement dissous. Au reste, les sentiments moraux ou sympathiques ne se laissent pas supprimer complètement et même lorsqu'on les contrarie, ils ne sont pas sans exercer quelque influence sur la vie de notre âme. C'est là justement ce qui fait que Tattrait du mal est peut-être un des plaisirs sur lesquels on se blaserait le moins, un des plus troubles, mais des plus pénétrants, des plus poignants, si je puis dire, des plus intenses même comme toutes les voluptés auxquelles se mêle quelque douleur qui les relève. Ce dédoublement de l'observateur, du contemplateur, ou simplement du voluptueux et de l'homme social est éminemment favorab le à la naissance d'un sentiment subtil et indécis. Sans doute si les instincts moraux ou religieux venaient à s'éveiller trop, la contemplation du mal ne causerait plus que de l'horreur ou du dégoût, mais si ces instincts moraux venaient à disparaître, le mal, en tant que mal, deviendrait indifférent et n'offrirait plus cet attrait pervers qui le signale.
Toutefois, cet attrait peut subsister par le fait seul que les sentiments moraux ou religieux éteints chez l'individu qui le recherche existent encore chez ceux qui l'entourent. Ces instincts en ce cas s'imposent à lui et deviennent quelque peu siens par l'idée qu'il s'en fait, par la représentation que son milieu lui impose, mais alors le plaisir perd d'autant plus de son acuité et de son raffinement que les sentiments contrariés appartiennent moins en propre à la personne qui les contrarie. Cette dame espagnole qui souhaitait commettre un péché mortel en savourant son chocolat, devait être une croyante, pour des athées convaincus, le péché mortel n'aurait rien d'attirant. Si quelques-uns paraissent se complaire au blasphème, au repas du vendredi-saint et à d'autres facéties du même goût, c'est ou bien qu'ils n'ont pas tout à fait dépouillé le vieil homme, et qu'ils ont le plaisir d'aller contre leurs anciennes habitudes assez effacées aujourd'hui pour que cette contrariété ne soit pas une peine, assez persistantes cependant pour qu'elle puisse être un plaisir, ou tout simplement qu'ils veulent froisser les sentiments de ceux qui ne pensent pas comme eux. Et c'est précisé-
ment parce que ces habitudes tiennent d'une façon ou d'une autre peu de place dans leur vie mentale que leur plaisir nous paraît moins immoral, peut-être, mais en revanche un peu plat.
Aussi des croyances religieuses ou morales assez arrêtées ne sont pas un obstacle à la délectation de la faute, du péché même commis, ou à un degré différent, entrevu et rêvé, elles sont au contraire, et l'horreur du mal est elle-même une condition favorable pour éprouver ce plaisir quand elle est suffisamment affaiblie, suffisamment enrayée par la contemplation esthétique, par le plaisir de l'étude, ou même par la violence de la passion sans être tout à fait anéantie. Quelque paradoxal que ce fait puisse paraître, il s'explique bien par les lois générales de l'activité de l'esprit, par les conditions connues de la douleur et du plaisir. Du reste l'expérience le confirme. Et c'est pourquoi l'amour du mal nous a paru être le signe à la fois de l'anarchie morale qui règne encore et du nouveau mysticisme naissant, une sorte de synthèse très spéciale de ces deux états d'âme opposés mais qui peuvent se réunir à quelque degré dans les esprits qui, tout en
conservant ou en acquérant des croyances d'ordre moral, social ou cosmique, se sont habitués ou ont été habitués par leurs conditions d'existence etFétatde leur milieu à contempler, à analyser, à pénétrer les idées et les sentiments les plus opposés aux leurs et se sont assouplis au point de les incarner en euxmêmes au besoin lorsque d'ailleurs ils ne les avaient pas déjà, par une de ces contradictions psychologiques qui sont ordinaires chez l'homme.
Plusieurs des écrivains qui peignent évidemment les plus fortes dépravations avec un certain plaisir d'artiste, sont des catholiques ardents. Il n'y a pas là du reste une simple persistance du passé, ou un retour à de vieilles croyances, leur catholicisme a toujours une allure très-personnelle, très-singulière, j'ajouterais, si je ne craignais de m'engager sur un terrain qui n'est pas le mien, qu'il n'est peut-être pas toujours orthodoxe, mais de plus autorisés pensent ainsi.
Barbey d'Aurevilly était , voulait être un croyant ; il écrivit à Baudelaire, après avoir lu les Fleurs du mal, « il n'y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les lit éclore : ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien » ; et Baudelaire ae fit chrétien, pà-
rait-il. M. Péladan, admirateur et disciple de Barbey d'Aure\iUy, s'est fait le défenseur d'une sorte de catholicisme esthétique, et donne des avertissements , quand l'occasion le veut, à des princes de TEglise. Lui aussi, il a montré à M. Huysmans après A Rebours cpmme Barbey d'Aure\illy à Baudelaire après les Fleurs du Mal, le suicide et la croix. J'ignore si M. Huysmans, très favorable au reste dans A Rebours aux écrivains catholiques, a fait un choix ou s'il a trouvé moyen d'échapper au dilemne, mais un autre décadent, M. Paul Verlaine, s'est converti. Après les Fêtes galantes, il a écrit un admirable volume de vers mystiques : Sagesse ; après Sagesse, il a chanté dans un autre volume, ^araltèlementy des joies renouvelées des Grecs, que la perversité moderne n'a pas introduites dans la littérature, mais qu'elle a peut-être fait accepter plus ouvertement du public. Et tous ces auteurs, dont je cite le nom à propos de l'amour du mal, j'aurai à les mentionner encore à propos du mysticisme qui renaît. Ce sera le cas, par exemple, de Villiers de l'IsleAdam. Villiers aussi était catholique , il demanda un jour à un lecteur deVHistoire de la Création, de Ilœckcl,
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le prix de cet ouvrage. — Environ dix francs. — « Le catéchisme, répond Villiers, ne coûte que deux sous », et le voilà qui s'enthousiasme de ce mot au point de le répéter pendant une après-midi. « Le plus drôle, nous dit Tauteur à qui j'emprunte l'historiette pré- ^ cédente, c'est qu'en affectant une foi de séminariste il se délectait à blasphémer. Il consi- . dérait le droit au blasphème comme sa propriété particulière , ne tolérant jamais qu'on lui donnât là réplique lorsqu'il s'égayait avec le divin. Ce breton catholique fréquentait Satan encore plus que Dieu. » Et voici ce qui montre l'avenir, non le passé, dans ces manifestations d'une religiosité si peu régulière, et un sentiment vague assurément, mais que nous allons voir tout à l'heure se préciser et prendre une signification se dégageant d'une quantité innombrable de faits variés : « Les prêtres dont il recherchait le commerce et qu'il provoquait volontiers aux joutes théologiques, se sont toujours refusés à reconnaître son christianisme comme orthodoxe; j'estime qu'ils ne se trompaient pas. Villiers s'était fait un catholicisme à son usage comme il s'était fait une esthétique, une morale sociale et une politique.
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le tout en dehors des dogmes et des traditions. » 1
Rappelons encore dans un ordre d'idées différent mais analogue le plaisir que certains hommes intelligents éprouvent à constater la stupidité de leurs semblables. C'a été une des grandes jouissances de Flaubert, et un trait de son caractère qui se rapproche de celui-là, rentre encore mieux dans notre sujet : « Il n'y a pas, lui disait Louis Bouilhet, — et c'est Flaubert lui-même qui nous l'apprend, — il n'y a pas d'homme plus moral ni qui aime mieux l'immoralité que toi. » 2
Cet attrait du mal pour l'homme honnête est analogue à l'attrait du bien pour les vicieux et les criminels. Ce dernier sentiment n'est pas non plus sans exemple. La vertu possède, pour ceux qui ne la pratiquent pas et qui ont l'esprit assez contemplatif pour oublier un peu leurs habitudes, le piquant des choses qui contrarient faiblement, mais indirectement, nos goûts et nos tendances. Des
1 Villiers de Vlsle Adam^ par M. Henri Laujol. Revue Bleue, 1889, tome II.
2 Flaubert. Lettres à George Sand.
scélérats pleureront de bon cœur au récit d'une action louable, comme des gens honnêtes écouteront avec plaisir le récit d'un crime. Des gens qui ont perdu — s'ils en ont jamais eu — toute dignité et toute pudeur, ont des accès de pudibonderie et de susceptibilité. Pour continuer à prendre des exemples littéraires qui, s'ils ne nous offrent pas dps faits réels, n'en ont pas moins ici une valeur égale en nous montrant comment les choses sont comprises, c'est-à-dire comment elles sont dans la réalité sociale, la Nana de M. Zola a des velléités de vertu et des dégoûts pour les femmes du monde qui se conduisent mal, de même que la princesse Paule de M. Péladan, une vierge, a la curiosité de tous les vices.
Ainsi un esprit contemplatif, large, curieux, pénétrant, avec des tendances morales profondes, mais qui peuvent s'oublier en grande partie pendant la recherche scientifique ou la contemplation esthétique, avec aussi quelquefois une légère perversion naturelle ou
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simplement une tendance marquée vers certains plaisirs, quels qu'ils soient, qui ne sont pas un mal par eux-mêmes et qui peuvent même être un bien, mais dont l'abus est un mal, telles sont les raisons d'être des sentiments qui nous occupent. L'idée du mal en flattant un goût trouve un point d'appui solide et il y a une raison de plus pour qu'elle soit agréable, en ce qu'elle satisfait idéalement un penchant que la raison empêche de satisfaire réellementjusqu'à satiété. Au reste il est bien sûr que les conditions de l'amour du mal ne se rencontrent pas et ne se rencontreront pas les mêmes chez les différents individus. La proportion variera aussi, chez les uns tel caractère dominera, ce ne sera pas le même chez les autres. Il en résultera forcément des variations dans le sentiment éprouvé, et ces variations peuvent quelquefois être très importantes au moins au point de vue moral. De plus le sentiment principal pourra éveiller d'autres sentiments secondaires très différents selon les personnes. Une personne d'esprit très droit et sans perversité naturelle, si elle s'adonne à l'étude des caractères, je suppose, et si elle est entraînée à imaginer avec plaisir des meurtres moraux
et à s'y intéresser, pourra sans doute en avoir quelque remords. Au contraire, si un homme vertueux par raison, nécessité sociale, mais porté vers les plaisirs des sens, est conduit à imaginer des perversités spéciales, Tattrait éprouvé sera probablement d'autant plus vif que son penchant réprimé sera plus fort, et les deux cas peuvent se combiner, si la personne ignore son penchant naturel. Au reste, il en est de ce sentiment comme de tous les autres, qui varient selon la personnalité ou les personnalités du sujet qui les éprouve, et dont la signification change selon les conditions qui les produisent, peutêtre plus encore que leur nature.
J'ai indiqué certaines conditions de la naissance de ce sentiment bizarre, raffiné et complexe : l'amour du mal. Mais d'autres seraient aussi favorables. Ce seraient, pour n'en donner qu'un exemple, des dispositions naturellement très perverses avec un esprit synthétique, organisateur, et un petit reste de bonnes tendances. Ce sentiment en ce cas prend une forme un peu différente, il est plus fort et moins subtil. Je me suis attaché surtout au premier cas, il est de beaucoup le plus curieux, le plus délicat et le plus intéressant
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pour notre recherche actuelle. Le second n'offre aucune difficulté. Il est tout à fait analogue à l'amour du bien chez l'homme naturellement bon.
Au point de vue de notre étude, ce qu'il faut surtout retenir, ce sont les deux groupes principaux de conditions générales : l'anarchie relative dans les croyances et les sentiments, et d'un autre côté la persistance faible ou la naissance de sentiments moraux et religieux ou philosophiques. Des instincts généraux d'ordre dans le monde et dans la société, une faiblesse, un relâchement de ces instincts qui permette de s'assimiler les idées et les désirs qui leur sont le plus opposés , en d'autres termes l'anarchie morale et aussi un besoin vague de mettre un terme à cette anarchie dans laquelle on se complaît pour diverses raisons : goût de l'indépendance, satisfaction de désirs jadis étouffés , etc., voilà ce qui fait de l'amour du mal une sorte de point central pour notre étude, un signe indiquant le terme de l'anarchie et la formation de nouvelles idées directrices, et en même temps un symptôme de maladie morale et un signe précurseur de la guérison ou tout au moins d'une réaction favorable.
Signe de guérison à condition qu'il disparaisse. Par lui-même, il n'a rien de sain, s'il devait persister et se développer le goût de la décadence ne peut conduire qu'à la mort ou à un état de décomposition partielle peutêtre pire que la mort. Mais de même que nous pouvons voir l'amour du niai se substituer à l'anarchie par le seul changement de quelques-uns des faits qui constituaient ce dernier état, à savoir par le réveil de faibles désirs d'harmonie dans le monde cosmiqueet social, par la renaissance partielle du besoin de synthèse, de même nous allons voir un nouveau mysticisme succéder à l'amour du mal par le développement de ces derniers éléments et par la modification de quelques autres, par le retour à la pitié, à l'humanité, par l'élargissement des idées, par l'ampleur nouvelle des émotions. Ainsi de la dispersion, de l'émiettement des anciennes formes intellectuelles et morales, nous passons à une sorte d'amour mystique pour des formes opposées qui est lui-même ou qui peut être une forme générale de l'intelligence et du sentiment, et de ce nouvel état à un autre où se conserve et se développe cet amour mystique, mais où il s'applique à tout
autre chose, aux anciennes formes élargies, à de nouvelles qui apparaissent et évoluent, et chaque état garde quelque chose de celui qui le précède, tous sont des ensembles qui, comme les états d'esprit qui se succèdent chez un même individu, groupent différemment des éléments en partie identiques ou conservant certaines formes, les remplissent d'éléments différents qu'elles maintiennent et dont elles règlent l'activité.
Je ne voudrais pas, quoi qu'il en soit, paraître exagérer le rôle de l'amour du mal, il est moins général à mes yeux que l'état qui l'a précédé et que celui qui l'a suivi. Il marque une transition, une synthèse passagère qui ne s'est pas produite partout et qui n'a rien d'absolument nécessaire. On a pu passer, sans le traverser, de l'anarchie au mysticisme. Ce qui fait son intérêt et à quelques égards son importance, c'est la force avec laquelle il exprime et réunit deux états différents et même opposés et par laquelle il nous permet, semble-t-il, de mieux comprendre l'un et l'autre. Au reste, pour ne pas se manifester partout sous une forme nette et développée, il n'en a pas moins eu, au fond, plus de généralité qu'on ne serait sans doute porté aie croire.