CHAPITRE III
L'Bspiit Bouvean
Nous arrivons maintenant au mouvement actuel. Comme je l'ai déjà dit et comme on pourra souvent le remarquer, il a ses racines dans le passé, Tordre que j'ai suivi n'est pas, au point de vue chronologique absolument rigoureux, tout au moins ne l'est-il que si l'on considère l'ensemble des événements, et la propagation des courants d'idées et de désirs plus que leur origine, mais c'est d'ailleurs ceci surtout qui importe. Les esprits initiateurs se manifestent toujours, mais ils ne sont suivis, c'est-à-dire, ils n'existent réellement en quelque sorte que lorsqu'ils trouvent un milieu favorable à leurs idées, ou tel du moins que ces idées puissent elles-mêmes se le rendre favorable, car la graine semée, dans le monde social, fait à quelque degré le terrain qui la développera. A ce point de vue, le nouveau mysti-
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cisme vient après l'anarchie intellectuelle, après Tamour du mal, Tordre historique et Tordre logique sont d'accord. Voyons les uns après les autres, les différents ordres de faits où un nouvel esprit parait se manifester, d'où s'en .dégageront au moins certains éléments.
Un travail scientifique a souvent pour effet une série de faits sociaux, de croyances, de désirs et d'actes, qui, sans aller toujours directement contre le sentiment quilesa pro-, voqués, s'inspirent d'une idée complètement différente et prennent une direction diver-, gente et même opposée. Nous avons déjà remarqué le désaccord entre les vues de Darwin sur la sélection naturelle et la philosophie delà lutte pour l'existence telle qu'elle s'est vulgarisée, les idées et les sentiments qui en sont sortis. D'autres faits sociaux de même genre indiquent des tendances générales tout à fait différentes.
Il y a dix ans, M. Charcot, expérimentant sur les malades de la Salpêtrière, reproduisit
un certain nombre de phénomènes dont l'existence était jusque-là contestée et négligée par la plupart des savants et que seuls des magnétiseurs de profession, des amateurs relativement rares et isolés et quelques médecins, sans doute utiles mais peu remarqués, se permettaient de produire. Plusieurs courants d'idées prirent naissance et se répandirent aussitôt. Les esprits sages se tinrent sur la réserve, observant sans conclure, attendant pour tirer des conséquences que les faits fussent mieux connus, plus variés, plus précis, espérant cependant des résultats de ce nouveau mode d'investigation psychique, ou de cette thérapeutique nouvelle ; quelques autres eurent cette idée imprévue que les magnétiseurs étaient à présent complètement démasqués et que Ton ne parlerait plus de leurs jongleries; les anciens adeptes haussèrent un peu les épaules, mais l'hypnotisme entra définitivement dans la science et un grand nombre d'incrédules furent convaincus. Ceux qui jusque-là avaient observé des phénomènes sans rien dire, doutant peut-être d'eux-mêmes et sûrement des autres, publièrent leurs observations; ceux qui avaient déjà parlé ou écrit bien ou mal sur
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la question recommencèrent et trouvèrent des auditeurs et des lecteurs. Le magnétisme fut en vogue, les écoles se multiplièrent; les faits ont abondé, plus ou moins singuliers, plus ou moins suggestifs, plus ou moins bien observés, les théories, plus rares, ne manquèrent pas cependant ; l'application de l'hypnotisme à la médecine fut fréquente, avec des résultats variables ; son application à la psychologie, fréquente aussi, a rendu à la science des services incontestables. On peut trouver que la pratique de l'hypnotisme s'est trop vulgarisée ; il est question de la régulariser et de la restreindre; il y a eu, il y a encore un engouement véritable qui passera sans doute ou qui diminuera, mais qui laissera des traces importantes. Les travaux de M. Charcot paraissent en avoir été Torigine, non que les phénomènes hypnotiques fussent Inconnus avant lui, ^ mais il les a fait entrer officiellement dans la science, et le mouvement provoqué par lui a contribué à faire
1. Parmi les hommes qui, en France, ont essayé de donner rang dans la science à l'hypnotisme, il faut citer M. Durand de Gros, (J.-B. Philips). Il a été à bien des égards un précurseur auquel on n'a pas rendu justice. Ses vues sur la biologie générale méritent Tattention et il a publié, il y a plus de vingt-cinq ans, une brochure où il
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connaître ses devanciers, et aussi ses adversaires, et même à produire la doctrine de ces derniers.
Sans doute cette vogue du magnétisme ne va pas directement contre l'ensemble d'idées dominantes dont je parlais tout à l'heure; cependant ce serait se tromper que de ne voir aucun rapport entre les deux. Quelle que soit la valeur de l'hypnotisme, et bien que la science l'ait admis, cependant une partie des tendances qui l'ont remis en faveur sont des tendances opposées à ce qu'on a appelé « l'esprit scientifique». Ce n'est pas simplement Tamour du fait positif qui a entraîné les esprits, il y a eu certainement une sorte de revanche de l'amour du merveilleux, de désirs autrefois satisfaits et qui, comprimés à présent, sommeillaient inavoués à l'état latent. La magie, la sorcellerie, l'astrologie, la divination, toutes ces antiques croyances correspondent à un besoin de la nature humaine, celui de pouvoir agir facilement sur le monde extérieur et sur le monde social,
insiste sur l*alliance de l'esprit scientifique et de Tesprit religieux, et qui en désaccord avec l'esprit de l'époque, est au contraire en harmonie avec celui que nous voyons aujourd'hui prendre naissance et se développer.
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celui d'avoir, par des moyens relativement aisés, les connaissances requises pour que cette action soit possible et féconde. L'homme a tant de désirs qui ne se satisfont pas et qu'il est obligé d'apaiser par des rêves, des romans, de la musique, toutes les ressources de l'imagination ! Il a souvent besoin d'une croyance qui le console de la réalité en lui promettant une réalité meilleure, obtenue sans souffrance et rapidement ; c'est une des grandes sources de l'amour du merveilleux sous toutes ses formes. Il y a là à la fois un besoin philosophique et un besoin moral, le besoin de connaître les forces naturelles, d'agir sur elles pour satisfaire nos désirs, c'est-à-dire pour mettre le monde en harmonie avec nos tendances et, comme nos tendances aussi font partie du monde, pour introduire l'harmonie dans le monde, en un langage mystique le besoin d'être en communion avec le principe des choses, puisque c'est avec lui ou par lui que nous pouvons agir. Sans doute l'hypnotisme ne paraissait pas devoir donner immédiatement tout ce* qu'on aurait aimé trouver en lui ; mais les faits que les savants observaient à présent et faisaient connaître, ressemblaient étrange^-
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ment à ces phénomènes mystérieux attribués aux fondateurs de religions, aux saints, aux thaïunaturges, aux sorciers ; par une association d'idées bien naturelle, il devenait une sorte de succédané des croyances éteintes ou assoupies. Une porte paraissait ouverte sur le domaine de la science et du pouvoir : on s*y précipita.
Ce désir de l'harmonie dans le monde, d'une harmonie non seulement philosophique, mais pratique et morale, nous le constaterons souvent, il se manifeste à présent en réaction contre l'individualisme et la dispersion des intérêts et des croyances qui dominaient assez récemment. Sans doute il est tout naturel que l'hypnotisme dans ses formes les plus connues ait été appliqué à la guérison des malades, la solidarité humaine a malgré tout été toujours suffisante pour produire de pareils faits, maison a témoigné déjà plus de hardiesse et beaucoup de confiance dans la nouvelle science en s'en servant pour la correction des enfants vicieux. De plus, autour de rhypnotisme, d'autres catégories de faits plus ou moins étroitement reliés à lui commencent à se dessiner et ce sont elles surtout qui alimentent notre besoin de merveilleux :
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lavision à distance, la suggestion mentale, les hallucinations véridiques, les songes prophétiques, etc. Tous ces phénomènes dont un certain nombre paraissent sinon prouvés au moins rendus probables par les dernières, recherches faites en France et en Angleterre, semblent devoir, dans l'esprit des personnes qui s'en occupent, ou du moins de plusieurs d'entre elles, établir des communications harmoniques entre les hommes que l'espace sépare, entre les hommes et le monde extérieur, et même entre le monde des vivants et le monde improbable ou problématique des mort&.
Si nous avançons un peu plus dans le domaine encore inconnu que la science entrevoit, nous trouvons le spiritisme dont la prétention avouée est de nous mettre en rapport avec les esprits des morts. J'en dirai quelques mots ici. On n'en parle plus guère, ou on n'en parle guère encore dans le monde scientifique ; mais à le prendre seulement par son côté psychologique et social, il offre plus d'intérêt et peut avoir plus d'importance qu'on ne parait disposé à le croire. Déjà d'ailleurs des savants connus ont commencé à s'en occuper ; il me suffira de citer ici, pour
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la France, les noms de M. Ch. Richet et de rappeler ses travaux sur les mouvements inconscients et la suggestion mentale. Aux causes invoquées par M. Che\Teul, M. Richet a été déjà conduit à ajouter au moins comme probable l'influence de la suffsestlon mentaie. Peut-être faudra-t-il aller plus loin; certains phénomènes spirites, comme une partie de ceux qu'a exposés M. Crookes, sem* bleraient impliquer une action de Tesprit, ou si l'on préfère du système nerveux qui s'exercerait sur la matière dans des conditions bien différentes de notre activité ordinaire. Les spirites vont plus loin encore:
mais rien ne nous oblige à les sui\Te- ^ Quoi qu'il en soit, il faut savoir gré aux savants qui tâchent d'appliquer à ces phénomènes obscurs des méthodes précises ; je sais bien que la science ne parait pas pouvoir rendre compte encore de tous les phénomènes observés, que la question n'est peut-être pas tout à fait mûre ; mais des recherches con-
I L'hypothèse de la réalité des esprits est une des plus invraisemblables qu'on ait données pour expliquer les phénomènes spirites. Pour certaines catégories de pbéDomènes, les belles expériences de M. Pierre Janet ont moDlré que le dédoublement de l'esprit du médium était la seule cause réelle*
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duites à la fois avec hardiesse et prudence seraient un bon moyen d'en hâter la maturité. Cependant, les doctrines du spiritisme ont un assez grand nombre d'adeptes réunis en groupes et pour qui leur doctrine est une véritable religion. Cette religion nous intéresse ici en ce qu'elle se fait accepter assez souvent par des personnes qui ont abandonné toutes les autres.
J'ai été amené, par le désir d'observer des phénomènes qui m'intéressaient, à entrer en relation avec quelques adeptes du spiritisme. Les faits que j'ai pu constater n'offrent pas une grande importance au point de vue scientifique; ils me paraissent plus intéressants au point de vue social et psychologique. Les spirites que j'ai connus directement ou indirectement, employés, petits propriétaires, n'ont mis d'ailleurs aucun empressement a me faire assister à leurs expériences. Pour eux la partie pratique du spiritisme n'est pas la plus importante au point de vue de l'acquisition de leurs croyances ; il faut croire d'abord à la doctrine : l'un d'eux me disait avoir cru immédiatement en lisant les œuvres d'AUan
Kardec, il avait senti que cette doctrine était la vraie. Ces croyants pour qui le spiritisme
est une foi sont peu disposés à se prêter à des expériences scientifiques. Au point de vue philosophique, le spiritisme est sans grande valeur : la doctrine d'AUan Kardec est assez puérile et prétentieuse, elle aurait besoin d'être sérieusement revue par un.
spirite au courant de la philosophie contemporaine et des dernières recherches psychologiques. Mais si le spiritisme répond peu au besoin de connaissances générales sur le monde et sur l'homme, s'il satisfait, en la trompant je pense, la faim de science des personnes croyantes qui interrogent les tables tournantes sur les mystères de la vie future et de la création, il me parait répondre bien mieux aux besoins affectifs de la nature humaine. Il a cet avantage sur la plupart des religions de ne pas séparer les vivants et les morts ; par ses procédés un père entre on communication avec ses enfants morts, un amant avec sa fiancée. Il ne faut pas s'étonner que les croyants au spiriti&me soient assez souvent d'anciens libres penseurs ; les autres éprouvent moins le besoin de cette nouvelle religion. A l'heure qu'il est, pour les croyants des anciens cultes, le spiritisme est une erreur puérile ou dangereuse,
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car l'esprit du mal est peut-être mêlé à ses pratiques ; pour les libres penseurs qui restent incrédules, il est ridicule. J'avoue qu'il me parait à peu près aussi respectable et aussi vrai que d'autres croyances religieuses, à peine plus dangereux que beaucoup d'entre elles, moins dangereux que quelques-unes peut-être pour la santé du système nerveux.
Il sert comme elles à donner un appui à ceux qui le désirent, il offre une doctrine assez simple au fond dans ses traits généraux à ceux que leurs anciennes croyances ont abandonnés, et établit entre le monde et l'homme une harmonie, factice et trompeuse à mon avis, mais qui satisfait et console ceux qui ont la foi. Si je ne puis penser, comme le ferait presque une certaine école, qu'il est provisoirement et localement vrai, rien ne m'empêche d'admettre qu'il soit provisoirement et localement utile, qu'il remplisse dans ces conditions un office élevé, et par suite qu'il ait, au moins provisoirement, droit à quelque respect de notre part.
A côté du spiritisme, les sciences occultes, la magie, l'astrologie, les doctrines des anciens sages de la Chaldée, de l'Egypte et de la Perse, offrent une sorte de renouveau.
La théosophie, les doctrines hindoues reprennent faveur et viennent conquérir TOccident.
Des sociétés se forment, des publications se fondent, meurent et renaissent pour propager la science, pour multiplier ou susciter les adeptes et les initiés. Ici encore se montre bien le double aspect théorique et pratique de la recherche de l'harmonie dans les aspirations nouvelles. M. Héricourt signalait récemment, à propos des travaux de M. Charles Henry, sous le fatras des sciences occultes, la vision de l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication du monde. En effet, ramener le monde à des lois générales est un des buts des sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois connues les causes des phénomènes, il faut se servir de ces découvertes pour agir sur le monde. La magie n'est pas autre chose que la science qui permet la mise en activité par l'initié de l'agent universel et des différentes forces invisibles, émanées de l'âme humaine, pour obtenir certains résultats pratiques.
Notons encore que l'établissement d'une fraternité universelle est un des buts de la société théosophique. Sur plusieurs points la théosophie et le spiritisme se rencontrent,
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mais c'est souvent pour se combattre. Si les spirites ont attaqué les théosophes, ceux-ci ne voient guère dans le spiritisme qu'une forme incomplète et inférieure des connaisr sances occultes : Finitié est bien supérieur au médium, le médium subit la force, l'initié la dirige, le médium est passif, l'initié est actif ; l'un et l'autre, chacun à sa manière, cherchant à augmenter notre science et à perfectionner l'univers. Il faut avouer aussi que la théosophie, malgré ses défauts, le vague de sa doctrine, et surtout le manque de certitude scientifique de ces phénomènes, paraît, au point de vue philosophique, supérieure au spiritisme.
Remarquons bien que, s'il se mêle à ces croyances la foi, l'enthousiasme, le mysticisme enfin, qui accompagnent rarement les convictions purement scientifiques, lathéosophie et le spiritisme n'en ont pas moins la prétention d'être des sciences, des sciences longues et difficiles. J'ai parlé tout à l'heure de moyens faciles de connaître le monde et d'agir sur lui : il faut prendre ces mots dans un sens relatif. Un homme qui dans le cours de sa vie peut parvenir à l'adeptat, acquiert ainsi une puissance que des siècles d'études physiques et chimiques ne donneraient pas à l'hu-
manité ; mais cet homme doit suivre un enseignement pénible et long et, on ne nous le cache pas et même on nous le dit volontiers, cet homme risque la folie et la mort si ses facultés ne sont pas en rapport avec son ambi" tion. Le besoin de connaissances précises, de recherches minutieuses s'allie donc au désir de connaissances générales, de connaissances du mystérieux, et d'une puissance , non pas de faire des miracles (le miracle, s'il est admis par quelques théosophes, ne l'est pas par tous, il s'en faut), mais d'agir sur le monde par des procédés plus efficaces, plus prompts que ceux de la pratique courante, et entière^ ment différents de ceux-ci.
La philosophie n'a pas les mêmes prétentions que la théosophie. Cependant nous pouvons bien constater chez elle quelques tendances qui s'accordent avec celles que nous venons de reconnaitre. Le but avoué de la philosophie étant d'ailleurs l'unification des connaissances, la systématisation de la pratique, il n'est pas étonnant que l'on ait tou-