CHAPITRE III
Ministère des affaires étrangères. — Les Invalides.
Nous revenons au Palais-Bourbon, dont les jardins ont. été inutiles, en vertu d'une loi du 10 juillet 1845, pour faire place au Ministère des affaires étrangères.
C'est l'architecte, du palais du quai d'Orsay, M. Lacornéc, qui a dirigé l'exécution de cet hôtel, auquel nous doutons qu'un édifice administratif soit comparable dans un pays quelconque. La façade, dont l'ordre est dorique, pour le rez-de-chaussée et ionique pour le premier étage, est couronnée d'une balustrade dans le genre italien. Sur des consoles oi'i serpentent des guirlandes, quinze médaillons en marbre blanc, reproduisent les armes des principales puissances de l'Europe. Cent quatrevingt-deux croisées éclairent ce majestueux édifice, qui se compose de trois corps de logis séparés : l'hôtel du ministre, les archives et les bureaux. Au rez-de-chaussée est situé le salon des Ambassadeurs, qui a déjà reçu une consécration historique! puisque les plénipotentiaires du congrès de Paris s'y réunirent le 25 février 1856. C'est une vaste pièce du rez-dechaussée, située entre la salle des Concerts et le salon des Attachés de service, auquel le cabinet du ministre est contigu, le salon de la Rotonde qui donne, sur le jardin du sud et la terrasse qui longe la Seine. Trois hautes portes vitrées, ouvertes de ce. dernier côté, donnent, accès a une lumière éclatante, qui frappe en plein sur les portraits en pied de l'Empereur et de l'Impératrice. Le plafond est orné de peintures; les six portes -ont surmontées de cartouches dus à d'habiles artistes. Des
ulures d'or encadrent les tentures qui, comme les meubles,
sont en satin cramoisi. Le parquet est couvert d'un riche tapis d'Aubusson.
On n'avait eu rien à ajouter à l'ornementation du salon des Ambassadeurs pour le rendre digne des notabilités politiques
qui s'y rassemblaient. On l'avait seulement approprié à sa destination en plaçant au centre une table ronde couverte d'un tapis vert. Douze fauteuils l'environnaient, et en face de chacun se trouvaient tous les objets nécessaires pour écrire et prendre des notes : papier de divers formats, enveloppes, plumes, crayons, cire a cacheter. Une immense écritoire en bronze don'', six encriers et quatr • bougeoirs complétaient la garniture de la table.
Une seconde table, de grandeur moyenne et. a angles droits, fut placée près d'un fenêtre. Ce fut là que s'intalla le secrétaire du congrès, M. Benedetti, directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères.
Le traité de Paris, qui terminait la guerre de Crimée, fut signé dans le salon des Ambassadeurs, le 30 mars 1850, par MM. le comte Colonna Wolowski, le baron de Bourquency, le comte de. Buol-Scbauenstein, le baron de Hubner, lord Clarendon, lord Covvley, le comte Orlorff, le baron de Brunnow, le comte de Cavour, le marquis de Villamarina, Mobammed- Emin-Ali-Pacha, grand vizir de l'empire ottoman, Mebemmcd- Djmil-Bey, le baron de Manteuffcl et le comte de Hatzfeld.
En quittant l'hôtel des affaires étrangères, nous nous trouvons sur la magnifique Esplanade, qui s'étend entre la Seine et les Invalides. Une loi en date du i juin 1853 l'a cédée à la ville de Paris, ainsi que la place Vauban, les avenues de Villars et de Ségur, et une partie de l'avenue de Breteuil, dont le nom perpétue la mémoire de Louis-Auguste Tonnelier, baron de Breteuil, ministre de Paris et de la maison du roi sous Louis XVI. Au rond-point de cette promenade on vit longtemps un buste du général La Fayette. Depuis que les Champs-Elysées ont. été coupés par des constructions, elle, sert aux réjouissances publiques : on y dresse, des mâts de. cocagne; on y joue, sur des théâtres en plein vent, des pantomimes à grand spectacle avec accompagnement de coups de fusil, et de nombreuses baraques de saltimbanques s'établissent dans les allées latérales.
A l'extrémité méridionale de l'Esplanade se développe la façade majestueuse des Invalides.
Dans les temps les plus reculés de la monarchie, les vieux soldats, pour avoir un asile dans leurs derniers jours, s'offraient à des couvents où ils étaient admis comme frères lais ou oblats; mais cette faveur ne pouvait être accordée qu'aux vassaux directs de la couronne, car les sergents d'armes des seigneurs comptaient exclusivement sur leurs maîtres. C'était, principalement pour les hommes de ses domaines que le roi imposait à certaines abbayes, dont les abbés étaient à sa nomination, le devoir de recueillir des vétérans.
Le système du ban et de l'arrière-ban disparut ; la royauté absorba les seigneuries féodales, et les armées commencèrent à dépendre uniquement du chef de la monarchie. Henri IV plaça plusieurs officiers ou soldats blessés dans l'hôpital de la Charité chrétienne, fondé rue de Lourcine par Nicolas Houel, marchand apothicaire et épicier. Louis XIII acquit, en 1032, le château de Bicêtre, et y fit faire des constructions considérables pour y loger les vieillards qui avaient usé leurs forces à défendre la France sur les champs de bataille.
Vers 1050, deux riches propriétaires de la Ville-Neuve firent élever dans la rue de la Lune une maison spacieuse pour recevoir cinquante soldats malades ; une autre maison s'ouvrit dans la rue de Sèvres pour les soldats estropiés; mais ces établissements insuffisants furent fermés lorsque Louis XIV eut fondé l'hôtel des Invalides.
La première pierre fut posée, le 30 novembre 1070, et Libéral Bruant eut la gloire d'achever en peu d'années cet immense édifice. L'église, dont la façade et le dôme sont dignes d'admiration, mais dont la nef est trop étroite, fut bâtie dans l'espace de trente années sur les dessins de Jules Hardouin Mansard, est dédiée le 28 août 1700 par le cardinal de Nasilles; Elle fut divisée on deux parties, l'une réservée aux invalides, l'autre ouverte aux habitants du quartier, de sorte qu'on y peut dire deux messes à la fois. Elle a reçu, en 1799, le. mausolée de Turenne, et en 1807 un monument funèbre consacré â la mémoire du maréchal de Vauban; mais l'intérêt que méritent ces souvenirs disparait devant celui qui s'attache au tombeau de Napoléon I'r.
Le 5 mai de chaque année, de pieux pèlerins s'acheminent vers te tombe de celui qui mourut à pareil jour sur le rocher de Sainte-Hélène, et dont, le dernier vœu s'accomplit vingt ans plus tard. 11 avait dit. dans son testament : t< Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de
LE PALAIS BOURBON
ce peuple français que j'ai tant aimé. » — A partir de 1830, de nombreuses pétitions invitèrent le gouvernement à réaliser ce dernier espoir de l'illustre mort. Des négociations furent entamées avec le cabinet anglais, qui mit un honorable empressement à rendre son prisonnier jiost obitum : et, le 12 mai 1840, la Chambre des députés vota un million pour la translation des restes mortels de Napoléon I" dans l'église des Invalides et pour la construction de son tombeau ; million auquel il a fallu depuis en ajouter beaucoup d'autres.
Qui ne se rappelle le voj'age de la Belle-Poule à Sainte- Hélène, sous le commandement du prince de Joinville'! Quel impérissable souvenir a laissé la journée du 15 décembre 1840, où, bravant les rigueurs d'une température sibérienne, Paris entier salua de ses acclamations le cercueil de l'Empereur ! Déposé dans la chapelle Saint-Jérôme, le corps de Napoléon I" n'occupa que longtemps après le magnifique mausolée qui lui fut élevé sur les plans de Visconti. On y entre par une porte monumentale ménagée derrière le maître-autel. Elle est gardée par deux génies de bronze, sévèrement drapés, et dans lesquels se reconnaissent le goût pur et le style élevé du sculpteur Duret. L'un est couronné de lauriers et porte les attributs de la puissance militaire ; l'autre personnifie l'autorité civile. Après avoir descendu vingt-cinq marches, le visiteur se trouve dans une galerie souterraine qu'éclairent des lampes funéraires. Elle est ornée de dix bas-reliefs composés par M. Simart; ils représentent, sous une forme allégorique, la création de la Légion d'honneur, les Travaux publics, le Commerce et l'Industrie, la Cour des comptes, l'Université, le Concordat, le Code Napoléon, la création du Conseil d'État, l'Administration française, la Pacification des troubles.
De là ou pénètre dans une enceinte circulaire parée de marbres de couleur, au milieu desquels on remarque une couronne de feuillages en mosaïque. Cette enceinte n'est point voûtée; sa circonférence supérieure est entourée d'une balustrade à hauteur d'appui, et ceux qui parcourent l'église peuvent contempler d'en haut le sarcophage où repose Napoléon Ier.
Aux pilastres qui entourent cette crypte sont adossées douze cariatides colossales exécutées par Pradier ou par ses élèves Lequesne, Guillaume et Férat. Elles symbolisent la première campagne d'Italie, la campagne d'Egypte, la seconde campagne d'Italie, les deux campagnes d'Autriche, les campagnes de Prusse, de Pologne, d'Espagne, de Russie, de Saxe, de France et de Belgique. La première idée du statuaire avait été de caractériser chacune d'elles par le costume, par l'ajustement, par certaines particularités ; mais l'architecte pensa que la dissidence des détails nuirait à l'ensemble. Contiarié dans ses vues, Pradier se contenta de reproduire le type banal des Victoires, avec leurs palmes et leurs trompettes ; et son modèle unique fut taillé douze fois dans le marbre par les praticiens dans les ateliers de l'île des Cygnes.
Le tombeau est au centre de la crypte, immédiatement audessous du vaste dôme des Invalides, dont les vitres blanches laissent tomber jusqu'à lui les rayons du soleil. Le cercueil est renfermé dans une cuve de porphyre, soutenue par deux supports, exhaussée sur un socle en granit vert des Vosges.
Lorsqu'à Sainte-Hélène, le 18 octobre 1840, on pratiqua l'exhumation du corps de Napoléon Ier, on le trouva dans un parfait état de conservation. Il portait l'uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la vieille garde, et sur la poitrine les décorations de la Légion d'honneur et de la Couroune de fer. Il avait son chapeau sur les genoux; à ses pieds, deux vases d'argent qui contenaient son cœur et ses entrailles. Les interstices du cercueil, qui était de fer-blanc, avaient été remplis d'une ouate épaisse. Par-dessus ce cercueil étaient superposés un cercueil d'acajou, un cercueil de plomb, et un autre cercueil d'acajou épais de deux centimètres. Ce dernier fut supprimé ; on remit tous les autres dans la position respective qu'ils occupaient, et ils furent placés dans un nouveau cercueil de plomb, sur lequel fut soudée une plaque, portant cette inscription en lettres d'or : Napoléon, empereur et roi, mort à Sainte-Hélène, le v mai mdcccxxi. On revêtit toutes ces enveloppes d'un sarcophage en ébène, sans autre ornement que le nom de Napoléon en lettres d'or, incrustées dans le sens de la longueur.
Teile est la partie invisible et mystérieuse de ce tombeau. Ce n'est pas assurément la moins intéressante et la moins digne d'être décrite.
En face de la galerie, de l'autre côté du tombeau, est une
petite salle qui contient de précieuses reliques. Elle est pavoisce de soixante drapeaux pris sur l'ennemi, après une série de victoires qui commencent avec le xix" siècle pour ne finir qu'avec le premier Empire. Sur un trépied de bronze est déposée la glorieuse épée que Napoléon I" avait à son coté quand il gagna la mémorable bataille d'Austerlitz' contre les Autrichiens, qui, après tant de défaites, vainqueurs par le hasard et grâce à la coalition européenne, essayent encore de. disputer à la France sa plus légitime influence.
Dans un autel d'une forme simple et sans ornement, sont placés les insignes dont l'Empereur se parait lorsqu'il présidait aux grandes cérémonies. Au fond se dresse sa statue, revêtue du costume impérial, portant le sceptre et le globe. C'est ainsi que l'avait représenté Chaudet, dans une belle œuvre de sculpture qui était destinée à orner la cime de la colonne Vendôme, et que nous aurions préférée à la statue actuelle, dont M. Simart est l'auteur, et où il nous semble s'être conformé trop scrupuleusement aux traditions do l'école classique.