CHAPITRE IL
Le qnai Voltaire et le quai d'Orsay.
Le quai qui passe devant le Corps législatif offre une suite, de palais. A la limite du VIe arrondissement, en face le pont du Carrousel, dont l'ingénieur Polonceau jeta sur la Seine les élégantes arches de fer, est l'hôtel de Tessé, bâti par Roussel, et occupé au commencement du xrx" siècle par le grand-juge ministre de la justice.
Le sculpteur Pradier en a longtemps habité le second étage, et son corps y a été ramené de Bougival où il fut frappé d'apoplexie au milieu d'une fête amicale.
Voltaire est mort le 30 mai 1778, au coin de la rue de Beaune, chez son ami Charles de Villette, auquel il avait marié sa protégée, M"e René de Varicourt, surnommée, belle et bonne. Le nom du philosophe, par un arrêté de la commune en date du i mai 1791, fut donné au quai qu'on avait jusqu'alors appelé quai des Théatins, a cause d'un couvent de moines de cet ordre, importé de Naples par le cardinal Mazarin. Lorsque le 12 juillet 1791, la dépouille mortelle de Voltaire fut transférée au Panthéon, le convoi fit une halte devant cette maison,
à laquelle on avait adossé un amphithéâtre qu'occupèrent M1"0 Valette, les filles de Calas, et plusieurs femmes couronnées de roses, vêtues de costumes grecs, et tenant à la main des guirlandes de feuilles de chêne.
A l'angle opposé de la rue de Beaune était l'hôtel de Nesle, où se tient maintenant un cercle fréquenté par la fine fleur de l'aristocratie, et qui n'en est pas moins connu sous le sobriquet vulgaire de Cercle des pommes de terre, parce qu'il s'est constitué primitivement avec l'intention de travailler au progrès de l'agriculture.
Ce cercle est le seul de Paris qui soit ouvert jour et nuit.
Cet hôtel de Nesle avait remplacé l'ancien, démoli en 1003, et qui était Situé plus en amont.
Toute cotte partie des bords de la Seine fut longtemps déserte; c'était le Pré-aux-Clercs, rendez-vous des écoliers, des bretteurs, des mécontents qui conspiraient dans l'ombre, et des manants qui venaient s'égaudir sur l'herbe fraîche. Henri IV, le 1er novembre. 1589, y fit faire à ses troupes la prière du matin avant de les conduire à l'attaque du faubourg Saint-Germain. Comme l'attestent quelques vers du Menteur de Pierre Corneille, la prairie commençait sous Louis XIII à se couvrir rapidement de maisons; mais en descendant la Seine, on ne trouvait en face du jardin des Tuileries qu'un port marécageux, quis'appelaitlaGrenouillère, et où s'arrêtaient, les trains de bois destinés à l'approvisionnement de Paris. Charles Boucher, seigneur d'Orsay, prévôt des marchands , posa en 1707 la première pierre du quai qui conserve son nom. Un pont en pierre fut substitué, vers la même époque, à la passerelle de bois qu'un nommé Barbier avait établie en 1032 , pour remplacer un bac qui ne répondait plus aux besoins de la circulation. Dès lors la rive gauche s'embellit, et nous la voyons au xvmc siècle bordée par les dépendances des hôtels grandioses du marquis de Torcy, du duc de Choiseul-Praslin, du duc d'Humières et de la princesse de Couti.
Au coin de la rue du Bac est la caisse des dépôts et consignations, installée depuis 1859 dans un bel hôtel que le maréchal de Belle-Isle, duc de Gisors et petit-fils du surintendant Fouquet, avait fait construire par Bruant fils. Après avoir passé en la possession des familles Choiseul-Praslin et de Lespine, il a été acquis par l'État à la fin de. 1857. Il avait sur le quai une vieille terrasse, où quelques logements, souterrains, quoiqu'au- dessus du niveau de la rue, étaient loués à des bouquinistes qui étalaient leurs volumes le long des murailles moisies. Cette terrasse a disparu.
La caserne Bonaparte, occupe l'emplacement d'un hôtel construit par la famille d'Harcourt, et peut contenir 1,050 hommes avec 330 chevaux. A l'angle est la rue de Poitiers, devant laquelle nous ne saurions passer sans accorder un souvenir au fameux club qui s'y forma à la fin de 1848, sous la direction de MM. Thiers, Berryer, de Falloux, Duvergier de Hauranne, etc., dans le local que l'Académie de médecine avait abandonné pour se transporter rue des Saints-Pères. Ajoutons, pour donner un nouvel exemple des altérations étymologiques, que la rue de Poitiers n'a rien de commun avec le chef-lieu du département de la Vienne, mais qu'elle fut simplement percée par un entrepreneur nommé Potier.
Vient ensuite un palais isolé sur ses quatre faces, couvrant une superficie de 9,444 mètres, et dont l'architecture composite n'annonce qu'imparfaitement la destination. Bonard le commença en 1810 pour y placer le ministère des affaires étrangères; mais ce projet fut abandonné en 1821. Il fut question, au commencement de 1830, d'y exposer les produits de l'industrie; mais ce projet fut abandonné en 1833. Le ministère du commerce et des travaux publics, l'école des mines, les ponts et chaussées se présentèrent pour occuper le palais vide qui avait déjà coûté une dizaine de millions; mais tous ces projets furent successivement abandonnés comme les précédents. Enfin, une ordonnance royale du 5 mars 1842 affecta le monument, connu sous la qualification du quai d'Orsay, au service, de la cour des comptes et du conseil d'Etat. Depuis cette époque, grâce aux soins de l'architecte Lacornée, des peintres Chasseriau et Gendron, ainsi que d'une foule d'intelligents décorateurs, il a développé majestueusement ses portiques; ses frises ont été décorées de plaques de marbre et ses murailles de fresques d'un style vraiment monumental.
Voici un palais vers lequel beaucoup de Français tournent les yeux avec autant de convoitise que vers la Banque de Franco elle-même : c'est celui de la Légion d'honneur, dont la
façade du coté de la rue de Lille présente un arc de triomphe auquel aboutissent les deux ailes d'un promenoir d'ordre ionique. Du côté du quai se dessine une rotonde d'ordre corinthien. Ce fut le prince de Salm-Salm qui commanda a l'architecte Rousseau, en 1780, cette jolie habitation, dont le salon circulaire fut décoré par Bocquct, peintre des menus plaisirs de Louis \VI. Le grand chancelier de la Légion d'honneur y loge presque depuis' la création de l'ordre. Les bureaux de l'administration sont dans l'aile gauche qui comprend aussi le cabinet du secrétaire général. Que de pétitions doivent passer sous les yeux des employés, aujourd'hui que les maires de village, les médecins, les membres des bureaux de bienfaisance, les présidents des sociétés de secours mutuels, les agriculteurs amis des innovations, voire même les journalistes et les gens de lettres, tiennent, a avoir un bout de ruban rouge à leur boutonnière, tout, aussi bien que les vainqueurs de Solferirib.
En ISIS, un homme honorable, qui avait payé de sa personne, M. Clément Thomas, eut l'imprudence de dire a la tribune que la croix était un hochet de la vanité. Dès lors il fut. perdu et relégué à jamais dans l'obscurité : on ne contrarie pas impunément, les tendances des esprits. Tout le monde trouve juste qu'une distinction honorifique soit accordée à celui qui a rendu de véritables services au pays; et comme cotte distinction n'est pas sans prestige, il est naturel qu'elle soit ambitionnée même par des gens dont les titres sont insuffisants. Cependant, des prétentions mal fondées, et même des récompenses qui ont été accordées par intervalles avec trop de prodigalité, ne sauraient discréditer le principe d'une institution conforme aux mœurs nationales.
Presque on face de la Légion d'honneur débouche le pont de Solferino, large, élégant et simple, qui fut inauguré, le 15 août 1S.V.I.
Au coin de la rue de Bourgogne était jadis un chantier. Le 25 mars 1730, lorsque Jean-Baptistc-Josoph Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, eut refusé la sépulture a Adrienne Lecouvreur, on mit dans un fiacre le corps de l'illustre tragédienne, et des portefaix vinrent l'enterrer dans ce chantier, souvent battu par les grands eaux de la Seine. Il est probable qu'en continuant le quai d'Orsay, des maçons ont dispersé les ossements de la femme qu'avait aimée le. maréchal de Saxe, et qu'avait célébrée Voltaire.