CHAPITRE IV
Les Invalides.
Louis XIV avait dit dans son testament :
« Entre les établissements que nous avons faits pendant le cours de notre règne, il n'y en a point qui soit plus utile à l'État que celui de l'Hôtel royal des Imalides. 11 est bien juste que les soldats qui, par les blessures qu'ils ont reçues à la guerre, ou par leurs longs services et leur âge, sont hors d'état de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance assurée pour le reste de leurs jours. Plusieurs officiers qui sont dénués des biens de la fortune y trouvent aussi une retraite honorable. Toutes sortes de motifs doivent engager le dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet établissement et à lui accorder une protection particulière ; nous les y exhortons autant qu'il est en notre pouvoir. »
Tous les gouvernements ont rivalisé de zèle pour accomplir le vœu du monarque absolu : les trois mille invalides qui habitent l'hôtel y sout l'objet des plus grands soins; il est vrai que leurs chambres ne sont ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu'elles ressemblent à celles des auberges de village; mais la plus grande propreté y règne ; l'air et la lumière y circulent librement; les murs sont pc-ints en jaune à la colle et. mouchetés de portraits de Napoléon ; chaque lit a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillée au chevet d'une échancrure où s'adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des- couvertures accordées à chaque pensionnaire est porté d'une à trois, en raison de la rigueur du froid, et, pendant les journées d'hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de. ralliement des nombreux amateurs de piquet et des dominos. Tout est si bien combiné pour le confortable, des vieux serviteurs du pays, qu'il y a des chauffoirs exclusivement, réservés aux fumeurs et d'autres où la pipe est interdite.
Il est alloué aux invalides une paie de ci francs par mois, à la charge de donner 5 centimes par barbe au perruquier qui les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement assaisonnés. L'ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l'Hôtel , même le vendredi-saint. Le menu de chaque mois, dressé par l'état-major, signé par le maréchal-gouverneur, est affiché dans les réfectoires et soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines ; de grandes flammes s'élancent des fourneaux et projettent de rougeâtres clartés sur le cuivre des chaudières. L'argenterie des officiers, présent de l'impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent ou les voiturent jusqu'à la salle du festin.
Exercent-ils des métiers hors de l'hôtel, sont-ils concierges par cux-mêm'es ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément la faculté d'emporter leurs rations quotidiennes et de les partager avec leurs familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d'une élasticité commode : être présents à l'appel, à neuf heures du
soir, quand ils n'ont pas l'autorisation de découcher, assister en bonne tenue à l'inspection mensuelle, s'armer de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce qu'on exige d'eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur leur canne, oit la portant suspendue à la boutonnière, sans compter ceux qu'on emploie à surveiller les plâtres et à garder les pavés ; faibles défenseurs plus imposants par ce qu'ils furent que par ce qu'ils sont. On trouve encore des invalides sur les bords de la Seine, où , bipèdes amphibies, munis d'une boîte d'asticots et d'une canne à ligne, ils s'établissent dès le matin sur un train de bois, près de l'embouchure d'un égoùt ; situation peu odoriférante, mais propice aux captures.
Les guinguettes sont le rendez-vous d'un grand nombre d'invalides : le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés; parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du schniok, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l'habitude dans les bivouacs.
Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d'une soif contagieuse : « Est-ce que nous ne buvons pas une chopine? » dit l'un. « Est-ce que nous n'écrasons lias n'un grain? » dit l'autre avec plus d'emphase. Ils vont s'attabler dans un cabaret, dissertent sur les événements militaires de 1855 ou de 1859, et réunissent autour d'eux des groupes d'auditeurs attentifs. Parfois la conversation s'échauffe ; les convives ne sont pas d'accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste ? Ce fait d'armes a-t-il eu lieu en Algérie, en Italie, ou en Crimée? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons?
« Je te dis que c'est par le 7 e dragons.
— Je te dis que c'est par le 3e hussards.
— Je te dis que si.
— Je te dis que non. »
La querelle s'engage; les gros mots s'échangent, puis les coups de poing. Les verres roulent , et les buveurs aussi'; la discussion commencée sur la table se termine dessous. C'est là d'ordinaire, au milieu des verres cassés, que s'opère le raccommodement. On se relève en s'embrassant ; on s'essuie, on s'examine; personne n'est blessé; il n'y a d'ouvrage que pour le tourneur, et l'un des antagonistes s'écrie avec effusion :
« Garçon, du mémo, et tru'il soit meilleur; c'est moi qui régale.
— Ne l'écoute pas, garçon, la dépense est pour moi.
— Laisse-moi donc, laisse-moi donc.
— Non, je n'entends pas ça. »
De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son camarade cède en disant : « Allons, puisque tu y tiens... »
Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui un ennemi plus perfide que l'Arabe-, plus formidable (pie l'Autrichien. Eux qui n'ont jamais bronché devant l'artillerie, rentrent en chancelant à l'hôtel où les recevra la salle de police, où la capote de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables ! ils ont parlé d'Isly, de Sébastopol , de Magenta , et la gloire entre pour beaucoup dans leur ivresse.
Aux extrémités latérales de l'hôtel s'étend une file de petits jardins. Chaque invalide a du primitivement avoir le sien , mais la guerre a démesurément augmenté la population de ces lieux; et, aujourd'hui, les jardinets sont accordés par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L'invalide horticulteur s'attache à la glèbe de son enclos, s'immobilise au milieu de ses plantes chéries, se dessèche, avec elles en hiver, et renaît avec, les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est ornée d'une statue en plâtre du premier Empereur, qu'on rentre avant les gelées; c'est l'idole de l'horticulteur, qui la couronne, la couvre de bouquets et l'embellit de drapeaux tricolores.
Il y a parmi les invalides une race d'élite, qui dédaigne également la pèche, le cabaret et la culture des fleurs. Les membres de cette société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à leur front chauve et lisse, coiffé d'une calotte de soie noire ; ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les mémoires militaires. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, et discutent entre eux des points d
tactique, comme des avocats discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent le? fleuves en abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et font des parallèles à la manière de Plutarque.
Ils donnent un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers.
Ils ont peu de larmes à verser.
La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière, comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu'à un traitement médical, et dont l'âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. La plupart s'accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain avec une note comme celle-ci :
o N" 15. Rentré dans un état d'ivresse. »
L'infirmier ajoute sur la dictée du docteur :
« Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l'infirmerie. »
Ceux dont les vieilles blessures ne sont jamais complètement fermées se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s'assemblent en conseil, et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides ; il faut aux uns des gilets de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence est active, les réclamations sont nombreuses ; ce que l'on a accordé à Pierre, Paul veut l'obtenir, et les membres du conseil, compatissant pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le monde d'accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.
Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l'enfance, assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. On appelle encore ces quasi-centenaires les moines-lais. Les plus décrépits sont relégués à l'infirmerie, et notamment dans la salle de la Victoire, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie d'une fastueuse dénomination, espèce d'antichambre de la tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.
La condition première d'admission aux Invalides est une retraite accordée comme indemnité : 1° de la perte d'un ou de deux membres; 2° de blessures graves équivalent à la perte d'un ou de deux membres; 3" de soixante ans d'âge et de trente ans de service. Le pensionné échange sa modique annuité contre un asile dans l'hôtel; les plus maltraités sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. Eussiezvous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos vingt cicatrices; c'est beaucoup trop, mais ce n'est pas assez.