CHAPITRE V
L'École militaire. — Le Champ-de-Mars.
De superbes avenues conduisentaux Invalides qu'elles relient au Champ-de-Mars et à l'Ecole militaire.
La création de l'École militaire est due à Louis XV, cpii la fonda par un édit du mois de janvier 1751. La construction de cet édifice fut commencée l'année suivante sur les dessins de Gabriel, architecte distingué du xuu' siècle.
L'École militaire est sans contredit un des monuments les plus remarquables de la capitale. Le principal corps de bâtiment, est décoré d'un ordre de colonnes doriques surmonté d'un ordre ionique ; au milieu s'élève un avant-corps d'ordre corinthien, dont les colonnes régnent sur les deux étages. 11 est surmonté d'un fronton et d'un attique avec un dôme orné de sculptures. La façade qui regarde le Champ-de-Mars, d'une architecture, plus riche que celle qui est située vers la campagne, est également formée par un avant-corps décoré de colonnes corinthiennes. Au centre est un vestibule magnifique,
LE PALAIS BOURBON
orné de quatre rangs de colonnes d'ordre toscan. Cet édifice est décoré de statues exécutées par Pajou, Lecomte, Mouchy et Dlmey, ainsi que de peintures en grisaille et à fresque dues au pinceau de Gibelin.
L'emplacement qu'il occupe forme un parallélogramme de 429 mètres de longueur sur '243 de largeur.
L'École militaire fut dissoute le 1èr février 1776, rétablie l'année suivante, et enfin définitivement supprimée par un arrêt du 9 octobre 1787. En 1788 on destina ce vaste édifice à remplacer l'Hôtel-Dieu de Paris. L'architecte Brongniart fut chargé d'exécuter les changements nécessaires pour l'exécution de ce plan ; mais la révolution vint modifier ces nouvelles dispositions. Le 13 juin 1793, la Convention nationale décréta la vente de itous les bieus formant la dotation de cet établissement qui fut transformé, en quartier de cavalerie et en dépôt de farine.
Le général Bonaparte en fit son quartier général, et pendant quelques années on lut sur la façade de l'École militaire, du côté du Champ-de-Mars, ces deux mots : u Quartier Napoléon.» Devenu empereur, il y établit des régiments de sa garde qui, en 1814, furent remplacés par la garde royale.
A diverses époques on a fait des travaux d'agrandissement à cet établissement déjà si vaste; vers 1849 on y a foré un puits ait sien. 11 a nécessité des sondages presque aussi importants que ceux exécutés pour le forage de celui de Grenelle, qui n'en est pas éloigné, et qni parait être alimenté par la même nappe d'eau. De nouveaux travaux d'agrandissement ont été commencés en 1854 à l'École militaire et terminés en 1859.
Le Champ-de-Mars fut primitivement aplani pour servir aux évolutions des élèves de l'École militaire et du régiment des gardes françaises. 11 était loin d'avoir alors son étendue actuelle. On y fit, le 27 août 1783, la première expérience d'un ballon de taffetas enduit de caoutchouc et gonflé d'hydrogène carboné. Charles, professeur de physique, lança l'aérostat à cinq heures du soir, eu présence d'innombrables spectateurs. Le phénomène de l'ascension étonna tellement les assistants qu'ils restèrent immobiles, malgré une pluie battante, les yeux fixés vers les nues où flottait le ballon, qui alla tomber près de Gouesse, et fut mis en pièces par les paysans.
Lorsque la Commune de Paris, avec l'assentiment de l'Assemblée constituante, eut conçu le projet d'une Fédération générale, des délégués des sections furent chargés de régler le cérémonial de la grande journée. Quatre emplacements leur élaieut proposés : la plaine de Saint-Denis, la plaine de Grenelle, la plaine des Sablons et le Champ-de-Mars. Ils choisirent ce dernier; et quinze mille ouvriers furent employés à le niveler; mais on reconnut bientôt qu'ils seraient insuffisants. Alors la population se mit à l'œuvre. Les bataillons accoururent, portant la pioche et la pelle, précédés de leurs tambours et répétant la chanson nouvelle de Ça ira. Des femmes, ouvrières, bourgeoises, modistes, dames de la halle, dames de la cour, marchaient péle-mèle dans les rangs. Les laboureurs des villages voisins arrivèrent sous la conduite de leurs maires. Lis invalides, les collégiens, les moines de différents ordres, les corps de métiers, les élèves de l'École vétérinaire et de l'Académie de peinture, les acteurs, les journalistes, les facteurs de la poste, formèrent une armée de 150,000 terrassiers. On voyait, attelés au même chariot, une bénédictine, un invalide, un juge, une nymphe de l'Opéra ; les plus jolies filles de Paris, vêtues de robes blanches élégamment rattachées par des ceintures et des rubans aux couleurs nationales, allaient, venaient, chargeaient, piochaient, roulaient, traînaient, et à l'aide de quelques aides officieux, arrivaient au haut des talus, d'où elles redescendaient avec rapidité pour charger de nouveaux matériaux et de nouvelles terres. En vingt jours, la surface irrégulière du Champ-de-Mars fut aplanie ; une enceinte circulaire établie et entourée de talus ; un arc de triomphe élevé à l'entrée principale; un pont de bateaux jeté sur la Seine, et un vaste amphithéâtre adossé, à l'École militaire.
Les fédérés, à mesure qu'ils arrivèrent, firent vérifier leurs pouvoirs à l'Hôtel de Ville, et reçurent une médaille portant ces mots : Confédération nationale. Manuel, administrateur de la police, avait inscrit les noms des citoyens qui étaient jaloux de loger leurs frères. La concurrence fut ardente ^c'était à qui recevrait les nouveaux venus; à qui leur ferait les honneurs de la ville. L'Assemblée nationale avait disposé pour eux de toutes les places des tribunes. Louis X\I leur avait ouvert tous les établissements dépendant de la couronne Les théâtres
jouaient pour eux à l'envi des pièces de circonstance : le Réveil d'Êpiménide, avec, une scène nouvelle; le Chêne patriotique ; la Famille patriote, ou la Fédération ; le Camp du Cliamp-le- Mars; la Fête du grenadier au retour de la Bastille.
Le 13 juillet, la Commune de Paris offrit une oriflamme aux représentants des troupes et quatre-vingt-trois bannières aux députés des départements. Ceux-ci allèrent en corps saluer l'Assemblée, qui vota des remerciments pour les services que tous les gardes nationaux du royaume avaient rendus à la liberté et à la Constitution.
Le 14, dès le point du jour, les fédérés s'échelonnèrent de la porte Saint-Martin à la Bastille.
Le cortège se mit en marche à sept heures du matin, par les rues Saint-Denis, la Ferronnerie et Saint-Honoré. il s'ouvrait par un détachement de la garde nationale à cheval et une compagnie de grenadiers ; puis venaient successivement les électeurs de 1789; une compagnie de volontaires; les représentants de la Commune; le comité militaire; une compagnie de chasseurs; les tambours de la ville; les présidents des soixante districts; les députés de la Commune pour la fédération; les soixante administrateurs de la municipalité; uu corps de musique et de tambours; le bataillon des enfants; les drapeaux de la garde parisienne: un bataillon de vétérans, organisé tout exprès pour la cérémonie, suivant le plan de M. Caillères de l'Étang; les députés des quarante-deux premiers départements, par ordre alphabétique; le porte-oriflamme; les députés des troupes de lignes; les députés de la marine; les députés des quarante-un derniers départements; une compagnie de chasseurs volontaires et une compagnie de cavalerie. A la place Louis XVI, l'Assemblée nationale, présidée par M. de Bonnay, se plaça entre les enfants et les vétérans, et l'immense convoi prit la route du Champ-de-Mars, où l'attendaient cent soixante mille spectateurs.
Au centre de l'enceinte, sur un stylobate carré, était posé un autel de forme cylindrique, devant lequel se rangèrent en demicercle les doyens d'âge des départements et des troupes. A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, assisté de soixante aumôniers de la garde nationale, officia et bénit les drapeaux. Puis La Fayette, que le roi avait nommé major de la fédération, tenant de la main droite son épée, dont il appuyait fortement la pointe sur l'autel, dit, au milieu du plus religieux silence : « Je jure d'être à jamais,fidèle à la nation, à la lui ut au roi ;
« De maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi ;
« De protéger, conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés; la libre circulation des grains et des subsistances dans l'intérieur du royaume, et la perception des contributions publiques, sous quelque forme qu'elles existent ;
« De demeurer uni à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ! »
Tous les fédérés s'écrièrent : Je le jure ! et saisis d'un transport subit, s'élancèrent sur les marches de l'autel pour voir de près La Fayette, pour l'embrasser, lui serrer les mains. « Cette effusion de tendresse, dit Camille Desmoulins, pensa lui coûter la vie : étouffé par les caresses, il était devenu plus blanc que son cheval. » C'était le héros du jour, l'idole de la France constitutionnelle.
L'Assemblée nationale prêta serment. Le roi, placé sous un dais près de l'École militaire, se leva, et tendit le bras droit vers l'autel en uisant : « Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'Etat, à maintenir la Constitution et à faire exécuter les lois. »
Des salves d'artillerie annoncèrent la fin de la fête. Le major de la fédération , en se retirait, fut abordé par la femme d'un imprimeur, qui avait récemment publié un libelle intitulé : Vie privée de Blondinet, général des Bluets. Elle se jeta aux pieds de La Fayette, qui la releva, et lui promit la grâce de son mari. Les fédérés présents applaudirent; car l'oubli des injures, le sentiment de la fraternité, étaient dans tous les coeurs. Les repas, les illuminations, les danses, les concerts, se prolongèrent pendant plusieurs jours; et les poètes exercèrent leur verve pour célébrer l'alliance qui venait d'être scellée. Nous connaissons sur ce sujet des couplets de Sedaine, un hymne, de Marie -Joseph Chénier, un Poème séculaire, par de Fontanes, qui, sous l'Empire, fut grand maître de l'université; le Pacte fé'lératif, par François, peintre, citoyen de
J.e Musée d'artillerie.
Paris; le Serinent rjes Français, par Charlemagne, in-8° de li pages; l'Ode à la nation française, par La Martelière, garde national, in-4° de 4 pages.
Un an plus tard le sang coulait au Champ-de-Mars. Après la fuite de Yarennes, le club des Jacobins avait fait rédiger par Laclos et Brissot une pétition pour demander à l'Assemblée constituante de ne rien préjuger sur le sort du roi, sans avoir consulté le vœu des départements. Bile fut signée, le 15 juillet, par environ dix mille patriotes assemblés au Champ-de-Mars; et un arrêté du club des Cordelière, affiché dans les principales rues, les convoqua de nouveau pour le dimanche 17. On convint qu'on se réunirait sur la place de la Bastille, à 11 heures, et qu'on se rendrait processionnellement à l'autel de la patrie. Li municipalité, instruite du projet, s'empressa de faire afficher un extrait de ses délibérations. Elle invitait tous les bons citoyens « à se rallier et à se réunir à la garde nationale, qui, depuis quelques jours, maintenait, avec des soins si louables, la tranquillité publique et le bon ordre. » La Fayette, de concert avec Bailly, donna des ordres pour que, dans la matinée de dimanche, la place de la Bastille fût occupée par plusieurs compagnies du centre. »
Le dimanche, dès huit heures du matin, l'autel de la patrie était couvert de curieux. Un perruquier et un invalide s'étaient glissés sous les planches de l'escalier que l'un d'eux perçait avec une vrille. On les découvre, on les conduit chez le commissaire de la section du Gros-Caillou. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils se sont furtivement glissés sous l'autel, ils donnent pour motifs à leur conduite une curiosité lubrique. Le commissaire les remet en liberté; mais des furieux les accusent d'avoir voulu faire sauter l'autel. L'invalide tombe percé de coups de couteau ; le perruquier est pendu a un réverbère; la corde casse; il retombe encore vivant, et sa tête, séparée du tronc avec une scie, est placée au bout d'une pique.
Le récit de ces atrocités parvint presque aussitôt à l'Assemblée constituante, mais d'une manière inexacte. « Deux bons citoyens, dit le président Dupont, viennent d'être victimes de leur zèle. Ils étaient au champ de la Fédération, et. disaient au peuple rassemblé qu'il fallait exécuter la loi; ils ont été pendus sur-le-champ. »
A ces mots, un mouvement d'indignation se manifesta sur tous les bancs. Le curé Dillon essaya de le calmer, en disant « que le fait n'était pas tel qu'on l'avait rapporté. — Qu'importe, lui répondit Reguault de Saint-Jean-d'Angély ; j'ai aussi entendu dire qu'ils avaient été' pendus pour avoir prêché l'exécution de la loi; mais que cela soit ainsi ou autrement, leur mort est toujours un attentat qui doit être poursuivi selon la rigueur des lois. Je demande que M. le président s'assure des faits, afin que l'on puisse prendre toutes les mesures nécessaires; et, dussé-je être moi-même victime, si le désordre continue, je demanderai la proclamation de la loi martiale. »
Ce qui se passait au Champ-de-Mars n'était pas de nature à provoquer cette mesure extrême. Tout y était calme. Un escadron de cavalerie de la garde nationale avait dispersé l'attroupement qui promenait les tètes des victimes. Desmottes, aidede-camp de La Fayette , insulté par quelques exaltés, en avait fait arrêter quatre, sans éprouver de résistance. Les clubistes, repoussés de la Bastille, arrivaient au lieu du rendez-vous par bandes peu nombreuses. A une heure, un commissaire, des Jacobins vint annoncer que l'Assemblée constituante avait statué sur le sort de Louis XVI; que, par décret de la veille, il avait été seulement suspendu de ses fonctions royales; et qu'une nouvelle pétition devenait indispensable. On nomma aussitôt quatre commissaires, au nombre desquels se trouvaient Danton et son secrétaire Robert, éditeur du Mercure national. La femme de ce dernier, M"e de Kéralio, était à ses côtés, et prit part à la rédaction du placet démocratique. Il
LE PALAIS BOURBON
La quête a domicile.
était adressé ai» représentants de la nation, et se terminait par ces mots : « Tout nous fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur votre décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé; que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant, pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du coupable, et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif. »
Quand la pétition fut achevée, Danton la lut, et de vifs applaudissements l'accueillirent. Des exemplaires en furent déposés sur les trépieds qui garnissaient les quatre angles du soubassement de l'autel, et ce fut à qui apposerait son nom le premier. On compta, parmi les signataires, des électeurs, des officiers municipaux, et plus de deux mille gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et de la banlieue. On continuait à signer, quand parurent trois officiers municipaux, MM. Le Roux, Regnaultet Hardy, ceints de leurs écbarpes, et escortés de la compagnie du centre du bataillon de Bonne-Nouvelle, sous les ordres de M. Bellisaire. Une députation quitta l'autel et s'avança à leur rencontre. « Messieurs, dit l'un d'eux, nous sommes charmés de connaître vos dispositions. On nous avait dit qu'il y avait ici du tumulte. ; on nous avait trompés. Nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu. » On leur demanda la liberté des quatre individus arrêtés le matin ; ils répondirent qu'il fallait s'adresser à la municipalité, et en se retirant, ils emmenèrent avec eux douze commissaires chargés de présenter cette requête.
Pendant ce temps, la Grève se couvrait de troupes; la première et la seconde division de la garde nationale l'occupaient, et s'entretenaient avec émotion des rassemblements duChampde-Mars. On racontait avec horreur les assassinats commis au Gros-Caillou; on parlait de brigands soudoyés, d'insultes faites
à la garde nationale ; on prêtait aux pétitionnaires l'intention d'anéantir l'Assemblée nationale. Les administrateurs de la Commune crurent le salut de la ville compromis, et prirent la résolution suivante :
« Le corps municipal , informé que des factieux réunis au champ de la Fédération mettent la tranquillité publique en péril ;
« Considérant qu'il est responsable de la sûreté des citoyens; que déjà deux meurtres ont été commis par des scélérats;
« Que la force armée, conduite par les autorités légitimes, ne peut effrayer les bons citoyens, les hommes bien intentionnés;
« Arrête que la lui martiale sera publiée à l'instant; que la générale sera battue; que le canon d'alarme sera tiré; que le drapeau rouge sera déployé;
« Ordonne à tous les bons citoyens, à tous les soldats de la loi, de se réunir sous ses drapeaux, et de prêter main-forte à ses organes;
« Arrête, en outre, qu'il transportera sur-le-champ sa séance à l'hôtel de l'Ecole royale militaire pour y remplir ses devoirs. »
Quand les douze commissaires entrèrent à l'Hotel-de-Ville, l'arrêté du corps municipal était déjà connu ; le drapeau rouge flottait au-dessus de l'horloge, et les gardes nationaux chargeaient leurs armes. Le maire se mit à la tète de la municipalité et des troupes, et marcha sur le Champ-de-Mars. Il y entra, le soir, à huit heures moins un quart, par la porte qui fait face à Chaillot, avec La Fayette, Charton, commandant de la première division, et un colonel portant le drapeau rou°-e. Une seconde colonne déboucha par la rue Saint-Dominique, et une troisième par la grille de l'École. Tous les témoignages s'accordent sur deux points : c'est qu'à son apparition, la garde nationale fut provoquée, et qu'elle ne prit pas le temps de faire
des sommations. En la voyant, on cria : A bas le drapeau rouge! a bas les baïonnettes! Des pierres furent laucées; un coup de pistolet fut tiré, et la balle, passant devant Bailly, traversa la cuisse d'un dragon qui s'était joint à la garde nationale. Une première décharge fut faite en l'air; une seconde, nécessitée par de nouvelles attaques, mit d s séditieux en fuite, et en renversa plusieurs. Le nombre des victimes n'a jamais été bien connu. Bailly l'évalue à dix ou douze; Weber à une trentaine; Prud'homme à cinquante; le marquis de Ferrières à quatre cents. Du coté des gardes nationaux un seul homme resta sur la place.
Tel fut le Massacre du Champ-de-Mars, que Bailly expia sur l'échafaud, et La Fayette en exil. Quatre ou cinq mille gardes nationaux y participèrent; les autres n'avaient pas répondu à l'appel, ou faisaient cause commune avec les pétitionnaires. La deuxième division, qui occupait les environs de l'École militaire, s'abstint de tirer, et protégea même les fuyards.
M. Thiers, dans son Histoire de la Révolution, a fait un récit fantastique de ce déplorable événement. 11 nous représente La Fayette brisant, le matin, les barricades déjà élevées : deux invalides égorgés; Bailly faisant les sommations d'usage; tous faits contredits par les documents contemporains; comme le procès-verbal de la municipalité; les Révolutions de Paris, u° 1116; les Mémoires de Bailly, t. I; l'Histoire île la Révolution, par deux amis de la liberté, t. VI, p. 238; mais M. Thiers apprécie avec sagacité les causes du conflit. « Le roi, la majorité' de l'Assemblée, la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel, et ils avaient à combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'Assemblée et la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche, éclairée et sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ce moment s'allier naturellement au roi, qui, de son coté, semblait se résigner à une puissance limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie, qui désirait un bouleversement, ni à la populace, qui voulait acquérir et s'élever davantage. »
11 faudrait un volume spécial pour raconter les brillantes rei ors, les fêtes splendides qui ont eu lieu au Champ-de-Mars le 10 août 1793; ou y célébra l'acceptation de la constitution républicaine. Le '2 décembre de la même année, on y vit défiler quatorze chars représentant les quatorze armées qui combattaient héroïquement pour la défense de la patrie. La solennité du 11 juin 1794, en l'honneur de l'Être suprême, commencée aux Tuileries, vint finir au Champ-de-Mars, où la Convention prit place sur une montagne factice pour présider au défilé de vieillards, d'hommes, de jeunes gens et de jeunes filles choisis dans les quarante-huit sections de Paris.
Napoléon Ier, après son couronnement, reçut au Champ-de- Mars le serment des députations de l'armée auxquelles il distribua des aigles, le 10 novembre 1804. Louis XY1II, le 7 septembre 1814, y distribua à son tour des drapeaux blancs aux gardes nationaux. Quand l'empereur fut revenu de l'île d'Elbe, il tint au Champ-de-Mars, le Ier juin 1815, l'assemblée désignée sous le nom de Champ-de-Mai.
Une des fêtes données dans cette vaste enceinte est tristement célèbre : dans la soirée du 15 juin 1837, des milliers de Parisiens s'étaient portés au Champ-de-Mars pour voir le simulacre de la prise d'Anvers. Lorsque les dernières fusées furent éteintes, la foule se précipita tumultueusement vers les grilles, et plusieurs personnes périrent étouffées. L'aVucnce, qui ne mangue jamais de se rendre aux revues, pouvait faire appréhender le retour de semblables accidents; aussi s'est-on décidé à combler les fossés. Le Champ-de-Mars n'est maintenant entouré que d'un mur à hauteur d'appui, et toute sa superficie a été nivelée, principalement du coté du quai, où elle formait des ondulations et où on a vu longtemps les tombeaux de quelques victimes des journées de Juillet 1830.
Fntre lé Champ-de-Mars et l'esplanade des Invalides est le quartier du Gros-Caillou. Ce Gros-Caillou servait d'enseigne à uni' maison de débauche, et sa masse siliceuse était tellement dure qu'il fallut employer la poudre pour la mettre en pièces. Sur remplacement de la maison mal famée, Chalgrin éleva une église, auprès de laquelle un hôpital militaire fut fondé, en 1765, par les soins du maréchal duc de Biron, colonel des gardes-françaises.
Le quartier du Gros-Caillou renferme le dépôt des marbres du gouvernement, avec des ateliers où les principaux sculpteurs exécutent les commandes qui leur sont faites par l'État. On trouve encore le long du quai d'Orsay le magasin central des effets d'habillements et d'équipements militaires; puis la manufacture des tabacs, qui entre pour plus d'un tiers dans la préparation du tahac à fumer ou à priser, des feuilles à mâcher, des cigares de 5 et de 10 centimes; les autres viennenl de l'étranger. File fabrique aussi des cigarettes dont l'exploitation peut être avantageuse, puisque, avec un kilogramme de 12 fr. en tabac du Levant et du Maryland, on peut faire 750 cigarettes, lesquelles, vendues à 2 centimes et demi la pièce, donnent un produit de 17 fr. 75 c. ou un bénéfice de plus du double de la valeur de la matière première.
Condamnée par la plupart des médecins, la consommation du tabac s'est propagée en dépit de leurs réclamations. Les manufactures de Paris, du Havre, de Morlaix, de Toulouse, Bordeaux, Tonneins , Marseille, Lyon, Lille et Strasbourg, contiennent pour une valeur de plus de S0 millions de francs de tabacs, qui se. manipulent sous la direction d'employés supérieurs choisis parmi les élèves de l'École polytechnique.
La France consomme par année 26 millions de kilogrammes de tabac. La vente des tabacs est confiée à 30,000 buralistes, qui sont soumis à un cautionnement de 50 à 1,500 fr.; l'État leur fait une remise de 20 millions, de sorte que chaque débitant fait un bénéfice moyen de 510 fr. Celui des contributions indirectes est énorme: il s'est élevé, en 1856, à 128 millions de francs. La somme acquise au Trésor, provenant de la vente du tabac, du 1" juillet 1814 au 31 décembre 1856, est de 2 milliards 784,235,173 fr.