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CHAPITRE VII

Modes d'instruction de l'Institution impériale (les Jeunes Aveugles. Avenir des éieves.

Lorsqu'un enfant est admis à l'Institution , l'objet qui fixe d'abord l'attention des personnes chargées do l'élever, c'est l'éducation physique si mal dirigée, en général, dans la famille pour les jeunes êtres affligés de cécité. La sollicitude du maître

LE PALAIS BOURBON

se porte à cet égard, avant tout, sur la nécessité de rendre à l'aveugle cette activité corporelle dont une tend, esse maternelle mal entendue l'a, le plus souvent, privé. Dans les travaux, dans les récréations, il est livré sans guide à toute la liberté de ses mouvements,. Après les premiers jours, pendant lesquels il faut parfois lui apprendre à .manger, à marcher, à s'habiller, il est tenu de faire, autant que possible, tout par lui-même ; il fait son lit, rang,^ ses effets et vaque sans secours à tous les soins de toilette et de propreté.

L'instruction commence simultanément. Elle a un triple objet et se divise par conséquent en '.'Ois sections; elle est intellectuelle, musicale et technologique. Les huit années que doit durer le cours d'instruction, sont généralement partagées en deux périodes à peu près égales ; dans la première, les élèves sont en quelque sorte essayés. Ils reçoivent l'instruction primaire, des leçons de musique théorique et. instrumentale, et ils font partie d'un atelier. Leurs dispositions spéciales sont étudiées avec soin pendant ce laps de temps. A l'expiration de cette période, ils entrent définitivement dans une voie où leurs progrès sont autant que possible accélérés pendant les années qui leur restent à passer à l'Institution. S'ils n'ont aucune aptitude pour les sciences ou les lettres, si d'autre part la nature ne les a pas faits musiciens, ils ne s'occupent plus que de travaux manuels et achèvent leur apprentissage dans celui des ateliers qui parait offrir le plus de chances favorables pour leur avenir. En cas contraire, ils font partie du cours d'instruction supérieure ou poursuivent l'étude de l'art musical jusqu'à ses dernières limites.

Les objets d'instruction intellectuelle compris dans le cours d'instruction primaire et répartis dans les quatre années sont, la lecture des livres en relief, l'histoire sainte, la grammaire, la géographie et l'arithmétique, les notions générales d'histoire ancienne, et d'histoire naturelle, l'histoire de France, et enfin l'écriture en points saillants, invention si ingénieuse qui appelle dans l'établissement une attention toute particulière.

L'avantage des diverses combinaisons de. points palpabies pour représenter les lettres ou les syllabes à l'usage des aveugles, avait été deviné par un homme de bien, M. Barbier, dont la vie s'est écoulée en tentatives plus ou moins heureuses dans la vue d'améliorer cette instruction spéciale ; mais c'est l'aveugle-né, Louis Braille, ancien élève et professeur de l'Institution, qu'elle vient de perdre, qui , en régularisant l'emploi du point, a véritablement inventé le système d'écriture aujourd'hui adopté par tous les aveugles de France, et qui commence également à pénétrer dans l'étranger.

Ce système est simple, et pratique, et c'est ce qui l'a fait préférer à d'autres combinaisons en apparence plus savantes et plus philosophiques ; l'intelligence en est très-facile : une première ligne formée de points diversement combinés dans le sens horizontal , mais qui n'en présente jamais plus de deux dans le sens vertical , offre les dix premières lettres de l'al- . phabet; on obtiendra une seconde rangée de dix signes en plaçant symétriquement dans le sens vertical un troisième point au-dessus du premier: on en obtiendra une troisième, en plaçant deux points dans le même sens, et une quatrième en supprimant le premier de ces deux points. Ces combinaisons forment autant de caractères faciles à discerner pour le doigt de l'aveugle et à percevoir même pour l'œil du voyant. Au moyen de ces signes et de quelques autres qui résultent de conventions, on peut reproduire avec fidélité, dans leur orthographe exacte, tous les mots de la langue.

Autre avantage : moyennant un signe convenu, les dix premiers car ctères se transforment en signes de numération et les sept d iniérs de cette môme ligne en signes de. notation musicale qii offriront le moyen, avec l'aide de combinaisons ingénieuses, d'arriver à pouvoir écrire la musique la plus compliqué •, le concerto ou la sonate d'un maître.

Aiais c'est peu encore : ces caractères que le doigt de l'aveugle peut lire, sa main les écrit elle-même au moyen d'une réglette adaptée à une planche métallique à rainures et d'un poinçon qui trace les points sur un papier un peu fort interposé entre la planche et. la réglette. Dès lors l'aveugle est pourvu d'un moyen usuel de servir tous les besoins de l'instruction, de lui donner le secours immense dont l'écriture est pour nous la source. La réglette, la planche et le poinçon lui tiennent lieu de la plume, de l'écritoire et du pupitre de l'écolier ordinaire. Mais, il écrit en sens inverse pour pouvoir, en retournant le papier, lire dans le sens ordinaire.

Tel est ce système qui recommande la mémoire de son modeste et intelligent inventeur à la gratitude des aveugles.

Le cours d'enseignement supérieur comprend la géométrie, la physique et. la cosmographie, la littérature, l'histoire générale et la géographie politique ; les notions générales du droit public, administratif et privé. Les langues anciennes sont, comme on voit, exclues de cet enseignement qui doit être directement utile. Les élèves les plus avancés sont envoyés à quelquesuns des cours faits par des professeurs éminents de la Sorbounc ou du Collège de France.

Des lectures, appropriées aux diverses classes, en forment le complément; elles sont combinées de manière a faire connaître les meilleures productions dans les diverses littératures anciennes et modernes.

Dans chaque classe, le professeur fait un examen hebdomadaire dont les résultats sont communiqués à l'instituteur et à l'institutrice, et tous les trois mois se fait un examen général de toutes les parties de l'enseignement à la suite duquel sont envoyés aux familles des bulletins, réunissant des notes sur la santé, la conduite et les progrès des élèves.

Comme jusqu'à ce jour, c'est l'aveugle musicien qui a pu le mieux et le plus généralement trouver les moyens de tirer parti des talents acquis à l'Institution, il y a toujours hâte de découvrir cette aptitude spéciale plus fréquente au surplus chez les aveugles que chez les voyants. De là, nécessité de faire commencer l'étude de la musique presque en même temps que les autres. Des classes de solfège reçoivent donc les plus jeunes enfants-auxquels on donne aussi, presque dès leur entrée, un instrument. Le piano ne tarde pas à avoir son tour, pour mieux dire à être le fond même de l'instruction musicale dont l'autre instrument n'est que l'accessoire; mais cet accessoire n'est pourtant pas sans importance, car il fait arriver à l'orchestre dont les exercices contribuent puissamment à faire le musicien consommé. Cet orchestre est complet et. peut exécuter d'une manière très-satisfaisante, même pour les artistes, telle ouverture, telle symphonie des grands compositeurs; des matinées musicales, à l'issue desquelles on visite rétablissement dans toutes ses parties, et où l'on voit les élèves dans leurs occupations diverses, réunissent, chaque mois, dans la saison d'été, un concours nombreux d'auditeurs qui témoignent toujours vivement de l'intérêt que leur inspirent les jeunes virtuoses , parfois auteurs eux-mêmes des compositions qu'ils exécutent.

L'enseignement musical comprend indépendamment du solfège et de tous les instruments, la vocalisation, le chant, l'harmonie, la composition, l'orgue et l'accord des pianos.

L'enseignement musical aussi bien que l'enseignement intellectuel est donné par des professeurs aveugles anciens élèves de l'Institution. L'expérience l'a prouvé, nul maître n'est préférable pour l'enfant atteint de cécité à celui qui, né dans le même état d'infirmité, a su, par de persévérants efforts, triompher des obstacles que lui imposait la nature; nul ne peut mieux le guider dans cette route qu'il a parcourue lui-même et dont les aspérités lui sont si bien connues. Toutefois nous reconnaissons que l'élève, lorsqu'il est arrivé à un certain degré de talent, peut gagner beaucoup à recevoir des leçons, notamment pour la musique instrumentale d'un habile professeur voyant. L'instruction se complète de la sorte. Plusieurs élèves sont ainsi envoyés chez divers artistes déjà célèbres parfois et qui se font un honneur de venir généreusement en aide à l'Institution. Quelques-uns admis au Conservatoire assistent aux cours des maîtres si distingués qui dirigent ce grand établissement musical. Ils n'y figurent pas au rang des derniers de leurs disciples, et déjà même il en est qui ont obtenu aux concours de fin d'année d'honorables distinctions.

Quant à l'enseignement industriel, il se constitue, dans le. quartier des garçons, par les ateliers ci-après : 1° chaussons de lisières ou de tresses pour les plus jeunes enfants; 2° filets de toutes sortes ; 3° brosserie; 4° menuiserie commune; 5° tour; 6" tisseranderie. La vannerie a été exclue comme n'offrant que peu de ressources après la sortie. Entre ces ateliers, ceux de filet et de brosserie sont au compte du maître d'atelier, qui reçoit seulement de l'Institution un prix pour les leçons qu'il donne, et se charge de fournir les matières premières et de placer les produits; ceux de l'atelier de tisseranderie sont consommés dans l'établissement, et ceux de l'atelier de tour, vendus au magasin du quartier des demoiselles, où se vendent également les articles de tricots divers, paniers en paille très-

m't, bourses au métier, etc., que confectionnent les élèves de

Ce sexe.

L'imprimerie est un atelier spécial où sont composés et tirés

les volumes en relief, qu'on broche et qu'on relie dans un atelier annexe.

Dans l'atelier d'imprimerie , sont également exécutées les planches à écrire, en points saillants et les cartes géographiques, composées d'après des procédés ingénieux de l'invention de M. Victor Laass d'Agueri, surveillant de l'Institution, auquel la Société d'encouragement peur l'industrie nationale a accordé d'honorables récompenses. On peut voir le développement de ces indications dans l'excellent ouvrage de M. Dufau intitulé : Des aveugles, considérations, etc..., dont l'auteur a fait, à l'usage des familles et des institutions spéciales, un manuel complet de l'éducation physique, morale et intellectuelle des enfants atteints de cécité.

Los élèves répartis dans les ateliers sont, dans les premières années, qualifiés apprentis; devenus assez habiles dans le métier qu'ils ont adopté, ils sont admis en qualité d'ouvriers, et reçoivent alors vingt-cinq pour cent sur le produit net de leur travail. Les sommes ainsi prélevées sont placées à leur compte, à la caisse d'épargne.

L'Institution, après avoir obtenu dans les diverses expositions industrielles des médailles de bronze, a reçu une médaille d'argent à la suite de celle de 1849.

La société exige plus de l'instituteur des enfants aveugles que du maître des enfants pourvus de tous leurs sens. Ce dernier donne l'instruction qu'il a promise sans trop s'inquiéter des résultats qu'elle pourra avoir pour l'avenir de ses disciples; mais ;\ celui à. qui l'on a confié de jeunes êtres affligés d'une cruelle infirmité, on demande compte de l'instruction spéciale qu'il leur communique; on veut savoir ce qu'ils deviendront b leur sortie de l'asile où les a fait admettre une pensée de bienfaisance, et comment leur a été préparé un sort acceptable dans le monde où ils sont destinés à entrer.

On n'aurait donc rien fait si l'on s'était occupé seulement d'instruire les jeunes aveugles admis à l'Institution; Dans l'enfant il faut sans cesse voir l'adulte futur; il faut que tout, dans cette éducation spéciale, tende vers un but qu'il n'est pourtant pas toujours permis d'atteindre, malgré les plus grands efforts. Telle est, du reste, la pensée constante de la direction actuelle et de ceux qui la secondent si bien ; et dans cette voie, il est manifeste que l'Institution se signale, d'année en année, par de nouveaux progrès.

Un plus grand nombre de carrières qu'on ne le croit généralement dans le monde sont ouvertes à l'aveugle instruit et rendu capable, si un préjugé invétéré, qui ne lui laisserait volontiers pour ressource que la mendicité, ne l'en écarte pas. Il devient un maître habile, comme il a été dit plus haut, pour ceux qui sont dans la même condition que lui ; mais cette aptitude spéciale à l'enseignement qu'il tient de sa situation, elle' peut se généraliser. Rien n'empêche qu'un aveugle ne devienne un fort bon professeur pour un établissement quelconque : certains faits l'ont au surplus démontré.

A cet effet, les élèves qui n'ont reçu de la nature aucune disposition pour la musique, mais chez lesquels, toutefois, se manifeste un développement intellectuel assez marqué, sont préparés de loin au professorat. Ils deviennent ainsi, plus tard, aptes à occuper une place, soit dans l'Institution même, soit dans telle ou telle maison d'éducation d'avcuglcsou de voyants. Les externats, notamment ceux des demoiselles, y trouveront une pépinière de maîtres qu'on pourra préférer sous divers rapports à d'autres. A différentes époques aussi, des élèves de l'Institution ont obtenu des brevets de capacité d'instituteurs primaires. Dire qu'ils sont alors plus instruits que le trèsgrand nombre des individus qui tiennent aujourd'hui école dans les localités de peu d'importance , ce n'est pas trop s'avancer assurément. 11 est vrai qu'ils ne sauraient seuls tenir une école; mais l'instituteur primaire est-il seul en général? n'est-il pas habituellement secondé par sa femme et par un adjoint quelconque?

Ce n'est, là, au surplus, qu'une éventualité ; dans la carrière niusic.de, au contraire, des faits journaliers démontrent, pour les aveugles, la possibilité, de se faire un sort convenable et quelquefois même assez brillant. Un assez grand nombre île buffets d'orgues ont. été, dans ces dernières années, occupés par des élèves de l'Institution ; ils y joignent l'enseignement de la musique et parfois aussi l'accord des pianos. Depuis que

M. Montai, que l'Institution s'honore aussi d'avoir formé, a ouvert aux aveugles cette ressource, elle a procuré à plusieurs élèves, soit à Pans, soit dans les départements, dis moyens d'existence assurés. M. Montai, aujourd'hui facteur de pianos, boulevard des Italiens, a été décoré de la Légion d'honneur ;\ la suite do la grande, exposition de Londres, où il a obtenu une médaille d'argent.

Mais ils ne sont, pas seulement de bons musiciens, d'excellents accordeurs, ils se distinguent presque sans exception par des principes de moralité, par des habitudes religieuses qui leur procurent de dignes protecteurs.

Des recherches faites sur le personnel des élèves dans les dernières années, il suit que du i" juin ISiO au l"r mai 1852, le nombre des individus existant dans rétablissement à titre d'élèves a été de 411, duquel nombre il faut, retrancher le personnel actuel de 174, reste 237. De ce nombre doivent être retranchés encore 7i individus, savoir : 411 décades à l'Institution, 16 renvoyés comme impropres à recevoir aucun genre d'éducation, par suite d'une infirmité physique ou morale, et 18 pour indiscipline ou inconduite.

Reste en définitive 1C3 individus qui se rangent dans les catégories suivantes :

1" Admis dans l'Institution comme professeurs... 12

2e Organistes, professeurs de musique ou accordeurs de pianos i 47

!i' Rentrés dans leurs familles (riches ou plus ou

moins aisées) 52

i" Placés sous le. patronage de la Société ou dans divers établissements hospitaliers aver des moyens de travail 21

5° Sortis avec une industrie qu'ils exercent avec

plus ou moins de succès 25

G" Musiciens ambulants, etc G

Quatre des individus, compris dans cette dernière catégorie, ont été placés pendant, un -certain temps dans l'atelier de la Société de. patronage et de secours; les autres auraient pu y entrer, mais ils ont finalement préféré à une vie laborieuse leur condition de. mendicité ouverte ou déguisée. Nous devons ajouter que de semblables exemples deviennent de. pins en plus rares.

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