CHAPITRE PREMIER
Le pont de la Concorde. — Statues projetées on exécutées. — Place de la Concorde. — Statue de Louis XV.
Pour passer du VIIe au VIIIe arrondissement, nous traversons le pont que l'on peut sans contestation considérer comme le plus monumental de tous les ponts de Paris. Son auteur., Jean-Adolphe Perronnet, était membre de l'Académie des sciences , de celle d'architecture et de celle de Stockholm , membre de la Société royale d'agriculture, premier ingénieur des ponts et chaussées de France, directeur de l'École des ponts et chaussées, établie à cette époque, rue de la Perle, et directeur du Bureau des plans. Cet homme méritait les récompenses honorifiques qu'il obtint; le pont qu'il éleva, et qui porta primitivement le nom de Louis XVI, n'est pas le seul qu'on lui doive ; c'est lui qui fit le canal de Bourgogne, le pont de Mantes, le pont de Pont-Saint-Maxence ; il jeta entre Neuilly et Courbevoie ces arches hardies qui font encore aujourd'hui l'admiration de tous les hommes experts.
On avait établi un bac en face des Invalides ; mais ce mode de communication entraînait des lenteurs; en outre, il était absolument impraticable dans les temps de glaces et de grandes eaux.
Le gouvernement , par lettres patentes du mois de septembre 178(5, avait autorisé la ville de Paris à contracter un emprunt pour construire un pont de la place Louis XV au Palais-Bourbon. Les pilotis furent enfoncés dans le sol , le 10 juin 1787, et
la construction des cinq arches fut plutôt hâtée que retardée par la Révolution, car on y employa une partie des matériaux provenant de la démolition de la Bastille.
En 1792, le pont fut inauguré sous le titre de Pont de la Révolution.
En 1795, la lutte terrible qui s'était engagée entre l'ancien régime et le nouveau commençait à s'apaiser, tous les partis n'aspiraient qu'au repos, à la conciliation, et le pont de l'ingénieur Perronnet prit la qualification de pont de la Concorde.
Napoléon Ier, par un décret du 1" janvier 1810, ordonna qu'on y placerait les statues de quelques généraux morts sur les champs de bataille, Saint-Hilaire, Espagne, Lasalle, Cervoni, Lepère, Hervo, Colbert et Lacour.
Ce décret ne fut point exécuté; le trône impérial s'écroula, et au mois d'avril 1814, le pont de la Concorde reprit son appellation primitive de pont Louis XVI. Les ordonnances royales des 19 janvier et 14 février 1816 décidèrent que les piédestaux qui divisaient la balustrade, à l'aplomb des piles, porteraient les statues colossales, en marbre blanc, du chevalier Bavard, des ministres Suger, Richelieu, Sully et Colbert , de Du Guesclin, de Turenne et du grand Condé, de Tourville, de Duguay- Trouin, de Duquesne et du bailly de Suffren. Quoique d'une exécution remarquable, ces statues, placées en 1828, furent condamnées comme allourdissant le pont, et, en 1837, on prit le parti de les reléguer dans la cour d'honneur du château de Versailles.
Ce pont, qui depuis 1830 a repris le vieux nom qu'il portait en 1795, mène à une des plus belles places de l'Europe. L'église
Paris. — Imprimerie de J Claye, rue Saint-Benoit, 7.
de la Madeleine fait pendant h la façade du Corps législatif. Aux terrasses des Tuileries correspondent les plantations des Champs-Elysées, à l'entrée desquels, sur des pilastres carrés, se cabrent les deux coursiers que Coustou avait exécutés pour l'abreuvoir du château de Marly. Au nord se profilent les majestueuses façades du ministère de la marine et de l'hôtel Crillon. Les anciens fossés ont été comblés; on n'a conservé que les pavillons dont ils étaient flanqués, et que surmontent les statues allégoriques de Marseille et de Brest, par Cortot, de Bordeaux et de Nantes, par Calhouct; de Lyon et de Rouen, par Petitot; de Lille et de Strasbourg, 'par Pradier. Au centre de la place se dresse l'obélisque de Luxor; à droite et à gauche sont des bassins hexagones de 15 mètres de diamètre, d'où s'élèvent des vasques environnées de génies, de néréides ou de naïades, de fleuves barbus ou de tritons. La fontaine, du coté du sud est dédiée aux mers ; celle du côté septentrional est consacrée à la navigation fluviale. Les symboles aquatiques, ont été fondus en fer par M. Hoëgler, sur les modèles de MM. Debay, Gœtcher, Antonin Max, Elschoët, Brion , Lanno, Vallée, Feuchères, Desbœufs. M. Hittorf a présidé à l'arrangement général ; malheureusement, il n'a pas proportionné la largeur et la profondeur des bassins au volume des eaux qui coulent en ruisseaux sur les trottoirs voisins , et dont les gerbes s'éparpillent en pluie sur les passants.
Après la maladie dont Louis XV avait été atteint à Metz, le prévôt des marchands et les échevins lui votèrent une statue équestre en souvenir de son rétablissement, et le roi, reconnaissant de ces témoignages d'estime et d'affection, quoiqu'il ne les méritât guère, donna à Versailles, le 27 juin 1757, des lettres (latentes ainsi conçues :
« Ayant signé la délibération prise par nos cbers et bienaimés prévôt des marchands et échevins de notre bonne ville de Paris, le 27 juin 1748, tendante à transmettre à la postérité leur zèle pour notre gloire, la reconnaissance et l'amour de nos sujets, par un monument décoré de notre statue équestre, en telle forme et dans tel emplacement de cette capitale qu'il nous plairait d'ordonner, nous aurions en conséquence déterminé comme le plus convenable à l'embellissement de notre dite ville, au bien public et à la commodité de ses habitants, remplacement qui nous appartient entre le fossé qui termine le jardin de notre palais des Tuileries, l'ancienne porte et faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et nouveau Cours et le quai qui borde la rivière; et permis à cet effet auxdits prévôt des marchands et échevins de faire établir les fondations et constructions du piédestal destiné à recevoir notre statue équestre dans le point dudit emplacement, etc., voulons et nous plait :
« Article 1". Que la place destinée à recevoir le monument que nous avons bien voulu agréer continuera d'être formée et construite, jusqu'à son entière perfection, dans remplacement par nous désigné, etc., et que tous les ouvrages de constructions et décorations nécessaires pour la formation et perfection de ladite place seront faits par les ordres et par les soins des prévôt des marchands et échevins, et exécutés par le maître général des bâtiments de la ville, sous la conduite et inspection du sieur Gabriel , notre premier architecte, etc.
Art. 2. A l'effet de quoi, nous avons par ces présentes, cédé, abandonné, cédons et abandonnons, même faisons tous dons et délaissons auxdits prévôt des marchands et échevins de rentier terrain à nous appartenant dans l'étendue de ladite esplanade, et contenu dans l'espace de 183 toises de longueur ou environ, etc.
Art. 3. Notre intention étant que les constructions des façades décorées des bâtiments qui termineront la place, ainsi que celles des maisons qui seront élevées, tant sur les faces des arrière-corps que sur celles des nouvelles rues, soient entièrement conformes aux dessins par nous approuvés et ci-attachés sous le contre-scel de notre chancellerie, nous ordonnons auxdits prévôt des marchands et échevins d'y tenir la main, d'y assujettir les propriétaires particuliers des terrains auxquels ils jugeront à propos de permettre de construire eux-mêmes les façades de leurs maisons, tant sur la place que sur les rues y aboutissant. »
La grande place que nous admirons aujourd'hui dut porter d'abord le nom de Place du liai. Dans le Voyage pittoresque de Paris, publié en 1751, se lisent les ligues suivantes : « L'esplanade qui est entre le Pont-Tournant et le Cours est destinée à la Place du roi, et on y travaille présentement; le modèle en
relief, qu'on voit à Versailles, met tout le monde à portée de juger de la beauté des plans de M. Gabriel. Le vainqueur de Fontenoy, noblement placé à cheval , y paraîtra avec ce visage de bonté et de clémence qui caractérisent le roi bien-aimé. Autour du piédestal on verra, non les peuples qu'il a vaincus, mais les vertus qui le font régner sur nos cœurs. » L'intérêt de la monarchie devant passer avant l'intérêt public, on travailla d'abord à la statue, dont le sculpteur Bouchardon ne livra le modèle à Gor, commissaire des fonds de l'artillerie, qu'après douze années consécutives de travail.
L'opinion publique protesta contre cette glorification d'un monarque qui n'avait pas, comme son prédécesseur, le désir de s'illustrer, et qui ne pensait à profiter de son absolutisme que pour s'abandonner à la débauche. La statue, élevée au centre de la Place du Roi , comme la statue romaine où Pasquin et Marforio crayonnaient leurs épigrammes, reçut une multitude de protestations anonymes, parmi lesquelles l'histoire a conservé celle-ci :
Oh! la belle statue! oh! le beau piédestal ! Les vertus sont à pied , le vice est a cheval !
Bouchardon mourut en 1702, sans avoir achevé son œuvre d'adulation et de génie, qui fut continuée par Pigalle.Le20juin 1703, on inaugura le beau coursier de bronze sur lequel caracolait Louis XV, vêtu à la romaine et couronné de lauriers. Aux quatre angles du piédestal, qu'elles semblaient soutenir, étaient les vertus dont se moque avec tant de raison le distique que nous venons de citer. La Force, la Paix, la Prudence et la Justice, encadraient des inscriptions latines à la louange du créateur du Parc aux Cerfs. Deux bas-reliefs de bronze de 7 pieds et demi de long sur 5 pieds de haut, représentaient, du côté méridional , Louis XV couronné par la Victoire et conduit par la Renommée à des peuples qui s'empressaient de se soumettre au joug de ce souverain adoré. Dans le bas-relief du nord, on voyait le bien-aimé daignant accorder la paix aux populations qui avaient le bonheur de vivre sous sa dépendance. La Renommée reparaissait tenant une trompette et une palme pour couronner le roi assis sur un trophée. Le piédestal était en marbre blanc veiné, et entouré d'une balustrade de même marbre.