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CHAPITRE II

Fossés de la place Louis XV. — Bâtiments élevés par les architectes Gabriel et Potain. — Soirée du 30 mai 1770. — La foire Saint- Ovide. — La statue de la Liberté. — Exécution de Louis XVI. — Fils de Saint-Louis, montez au ciel! — Lettre du bourreau de Paris. — Le roulement des tambours. — Exécutions sous la Terreur. — Le nid de tourterelles. — La place Louis XVI.

Il fallait un encadrement à la statue de Louis XV; l'architecte Gabriel n'avait primitivement imaginé que des fossés, au fond desquels il était permis aux gardiens de ces localités royales de cultiver l'horticulture, et où l'on descendait par huit escaliers dont huit pavillons couvraient l'ouverture, supérieure. Ainsi arrangée, la place était nue ; on y mit des gazons bordés par des barrières peintes en vert, à hauteur d'appui; mais Gabriel comprit qu'il était essentiel d'établir autour de la place, au moins d'un côté, des bâtiments d'une certaine élévation , et avec le concours de l'architecte Potain, qui lui succéda plus tard, il jeta les bases de deux bâtiments de 48 toises de longueur chacun, sur 75 pieds de hauteur. Ils avaient à leurs extrémités des avant-corps couronnés de frontons, dans les tympans desquels étaient sculptés des sujets allégoriques. Une suite d'arcades, décorées de bossages, servait de soubassements à un péristyle de colonnes corinthiennes isolées. Ces deux édifices, de l'aspect le plus imposant, furent destinés d'abord à loger des ambassadeurs et des visiteurs étrangers de la plus haute distinction.

La place était encore dans un état déplorable d'imperfection, lorsque la municipalité en fit choix pour offrir une fête à la population parisienne. Le dauphin, qui eut le malheur de régner quatre ans plus tard, avait épousé, le 10 mai 1770, Marie-Antoinette d'Autriche. Le 30 mai do la même année, une foule considérable se pressait sur la place Louis XV, au bout de laquelle, du côté de la Seine, pétillaient les fusées d'un feu d'artifice. Quand le bouquet fut parti , la foule pensa â la retraite, mais ou ne pouvait passer la rivière que sur un bac, et la rue

L'ELYSEE

Royale, inachevée, était a moitié barricadée par les échafaudages et les matériaux de quelques maisons en construction. « Il y eut, dit Mercier dans son Tableau de Paris, une bagarre affreuse, inouïe, inconcevable. Ce fut le 30 mai 1770, j'y étais.

(i A la suite d'un misérable feu d'artifice tiré sur la place de Louis XV, un peuple innombrable ( car il ne resta pas ce jour-là un tiers de la ville dans les maisons) se porta en foule dans une rue qui conduisait aux boulevards, pour y voir la plus triste des illuminations; on pourrait la comparer aux flambeaux funéraires d'un long convoi , rangés sur deux files ; elle semblait annoncer la catastrophe la plus désastreuse. De gros nuages noirs, je me le rappelle, planaient sur la triste cité.

« Cette rue, fort large en apparence, se terminait comme en entonnoir; des rigoles, des trous, des pierres de taille, plusieurs équipages, rendirent le passage étroit et dangereux.

« Tout à coup je me sentis énormément, pressé; je perdis la liberté de respirer, et je fus porté en l'air pendant quatre minutes par les flots tumultueux d'un peuple qui avait, à la lettre, l'impétuosité du torrent,

ii Jeté dans l'angle d'un mur qui me sauva la vie, j'eus le bonheur, après de longs efforts, de rétrograder, malgré des avis contraires; mais je me rappelai à propos que, le matin, j'ava;s vu des pierres de taille dans cette rue spacieuse, et cette réflexion me détermina a revenir sur mes pas.

« Une charpente brûlait près du feu d'artifice tiré, et le singulier effet de cet incendie m'entraîna encore d'un côté opposé à la mort.

« Sorti à peine de cet horrible tumulte, j'entendis les cris déchirants des hommes, des femmes, des enfants suffoqués ; mais, quoique saisi d'effroi , je ne soupçonnais pas encore l'amas d'horreurs que cette nuit épouvantable devait rassembler. Je regagnai mon logis. Je n'appris le désastre que le lendemain , quand l'amitié tendre et inquiète accourut et vint m'embrasser avec la joie de me revoir au nombre des vivants.

« J'appris alors que nombre de mes compatriotes avaient péri dans cette affreuse bagarre; que des scènes cruelles avaient encore ajouté à l'horreur du trépas. Le pied du fils foulait involontairement les flancs de la mère ; le père avait beau se débattre, il passait sur le corps de son fils. On voyait périr à ses cotés l'objet le plus cher; on devenait malgré soi l'instrument de sa mort. On portait sur son sein le corps sans vie, jusqu'à ce qu'il tombât pour être foulé sous les pieds de la rage et du désespoir. Les cris, les hurlements étouffaient les prières du sexe faible; l'enfance et la beauté avaient perdu leur charme et leur pouvoir.

« Un grand nombre de cadavres restèrent sur la place, et aucun d'eux (ce qui est surprenant) n'avait une fracture; ils avaient tous été étouffés, et le froissement les avait déshabillés en partie d'une, manière tout à la fois déplorable et bizarre.

u J'ai vu plusieurs personnes languir pendant trente mois des suites de cette presse épouvantable, porter sur leurs corps l'empreinte des objets qui les avaient comprimés. D'autres ont achevé de mourir au bout de dix années. Cette presse coûta la vie à plus de douze cents infortunés, et je n'exagère point.

u Une famille entière disparut ; point de maison qui n'eût à pleurer un parent ou un ami ! »

Peu de temps après cette horrible catastrophe, les monuments de la place Louis XV atteignaient leur dernier degré de perfectionnement. En 1772, on put mettre le magasin général des meubles précieux de la couronne dans le bâtiment actuellement occupé par le ministère, de la marine; l'autre fut loué à plusieurs particuliers. Sur les fossés furent jetés des ponts de pierre avec archivoltes; c'était une place véritablement royale, mais elle fut envahie par les saltimbanques de la foire Saint- Ovide. En 1G65, le pape Alexandre VI avait donné le corps de ce martyr à l'ambassadeur de France, le duc de Créquy ; celui-ci en avait fait présent aux religieuses capucines, qui l'exposaient chaque année, du 31 août au 8 septembre, à la vénération des fidèles. Les spéculateurs avaient sagement pensé à mettre à profit l'affluence, et chaque année s'établissait sur la place Vendôme un camp de marchands de pain d'épice, de bimbelotiers, d'acrobates et de montreurs de curiosités; on transféra cette foire à la place Louis XV, qui devint dès lors impraticable pendant au moins deux mois de l'année.

Les habitants se disposaient à protester avec la plus grande énergie contre l'invasion de ces hôtes importuns et bruyants, lorsqu'un incendie détruisit les baraques dans la nuit du 24 au 25 septembre 1777.

En 1702, la statue do Louis XV fut renversée et remplacée par une. statue de la Liberté, à côté de laquelle on dressa l'échafaud. Un arrêté du conseil général de la commune, en date du 23 août 1702, décida que la guillotine resterait montée jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné, à l'exception du coutelas, que l'exécuteur était autorisé à enlever après chaque exécution. Les condamnés par le tribunal révolutionnaire périrent d'abord en place de Grève ou au Carrousel. Louis XVI fut le premier dont le sang fut versé sur la place de la Révolution.

Le 20 janvier, à deux heures, on lui signifia l'arrêt qui le condamnait à mort, comme « coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentat contre la sûreté générale de l'État. «

Les derniers moments et la mort de Louis XVI sont la plus glorieuse part de sa vie. Soutenu par ses convictions religieuses, le plus timide et le plus indécis des rois se montra le plus résolu des martyrs. Le 21 janvier, à cinq heures du matin, lorsqu'il entendit battre la générale, il dit tranquillement à son confesseur, l'abbé Edgeworth de Firmont : « C'est probablement la garde nationale qu'on commence à rassembler. )) Et quand le trépignement des chevaux ébranla la tour du Temple : u II y a apparence qu'ils se rapprochent, » A neuf heures, Santerre se présenta, accompagné do sept à huit officiers municipaux et de dix gendarmes. « Vous venez me chercher? dit l'ex-roi. — Oui. — Je vous demande une minute; je suis en affaires; attendez-moi là; je serai à vous. » Il rentra dans un cabinet voisin, où se tenait son confesseur, et s'écria, en se jetant à genoux devant lui : « Monsieur, tout est consommé ; donnez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. » Puis, il rejoignit ceux qui l'attendaient. Il était vêtu d'un habit puce, d'un gilet de molleton blanc, d'une culotte grise; ses bas étaient blancs; son valet de chambre Cléry l'avait coiffé avec soin. Son maintien annonçait le calme et la résignation. Il monta dans une voiture de place, avec son confesseur, le lieutenant de la gendarmerie Labrosse et un maréchal-des-Iogis.

Toutes les boutiques étaient fermées; les sections armées, sur quatre, rangs, formaient une double haie, derrière laquelle s'aventuraient quelques rares spectateurs. Des canons garnissaient les ponts et les principales avenues. Autour de la voiture marchait une escorte de cavalerie, conduite par Santerre et par le lieutenant général Berruyer, commandant de la division de Paris. L'échafaud était dressé sur la place de la Révolution, au centre d'un espace vide hérissé de canons, « et au delà, tant que la vue pouvait s'étendre, on voyait une multitude en armes. » Le condamné, pendant le lugubre trajet, le front baissé, les traits ombragés par un chapeau rond, lut avec dévotion les prières des agonisants; et quand la voiture s'arrêta, il retourna la tête, et dit : « Nous voilà arrivés, si je ne me trompe. » Ce serait alors, suivant la plupart des relations, qu'Edgeworth aurait proféré cette éloquente apostrophe : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! » Mais la narration que nous a transmise le confesseur n'en fait aucune mention. « Nous l'avons entendu plusieurs fois, rapporte l'abbé de Montgaillard, répondre aux personnes qui l'en félicitaient : « Je ne me rappelle point, du tout; je n'ai pas la moindre idée d'avoir dit au roi martyr les paroles qu'on m'attribue ; je n'en ai pas l'ombre du souvenir. » Le plus fidèle historien de la mort de Louis XVI est le plus sombre acteur de ce drame sanglant, le bourreau de Paris, qui la raconte dans une lettre, dont la rusticité du langage et l'incorrection orthographique ne diminuent point l'intérêt.

« Descendant de la voiture pour l'exécution, on lui a dit. qu'il falloit ôter son habit. Il fit quelques difficultés, en disant qu'on pouvoit l'exécuter comme il étoit. Sur la représentation que la chose étoit impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il fit encore la même difficulté lorsqu'il s'est agi de lui lier les mains, qu'il donna lui-même lorsque la personne qui la compaguoit lui eût dit que c'était un dernier sacrifice. Alors? Il s'informa sy les tembours batteroit toujour. Il lui fut répondu que l'on n'en savoit rien, et c'étois la véritéc. Il monta l'échaffaud et voulut foncer sur le devant comme voulant parler. Mais? on lui représenta que la chose étoit impossible encore. 11 se l'aissa alors conduire à l'endroit où on l'attachât, et où il s'est écrié très haut : « Peuple, je meurs innocent: » Ensuite, se retournant vers nous, il nous dit : « Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m'inculpe. Je souhaite que mon sang

puisse cimenter le bonheur des François. » Voilà citoyen ses dernières et véritables paroles. »

On sait qu'un roulement de tambours priva le malheureux roi de la consolation de se faire entendre du haut de l'échafaud. Est-ce sur Santerre que doit retomber la responsabilité de cet acte de barbarie? Il s'en justifie par une note trouvée dans ses papiers. « Le roi, dit-il, était monté courageusement sur l'échafaud, appuyé sur le bras de son confesseur; il marqua la volonté de parler. Je fis taire les tambours qui battaient la marche, qu'ils n'avaient discontinué de battre, et qu'ils ne devaient cesser de battre que lorsque tonte la troupe serait entrée dans la place et aurait cessé de marcher. »

Suivant un article inséré dans la Quotidienne du 27 janvier 1827, le général Berruyer aurait ordonné le roulement, et dit aux commissaires de la Convention : « Savez-vous qu'il a a voulu parler au peuple; que. cet imbécile de Santerre a perdu la tête et laissait faire, et que si je n'avais pas commandé aussitôt un roulement de tambours pour étouffer la voix du tyran, je ne sais ce qui serait arrivé? »

Toutefois, malgré cette découverte et la rétractation tardive de Santerre, il nous paraît positif que ce fut lui qui donna le signal aux tambours. Un témoin oculaire l'atteste dans une séance du conseil général de la commune. « Pour empêcher Louis XVI de parler, Santerre avait ordonné un roulement de tambours; voyant l'exécuteur indécis, il lui dit fortement : Fais ton devoir. » Santerre lui-même déclare à la Commune qu'il a étouffé la voix du supplicié. « Le général Santerre est venu rendre compte au conseil général de l'exécution de Louis XVI. Il a annoncé que le ci-devant roi, descendu de la voiture, avait voulu haranguer le peuple; mais qu'il lui a fait, observer que ce n'était pas le moment de parler , et qu'il avait ordonné l'exécution de la sentence. En effet, après deux ou trois paroles prononcées par Louis, un roulement de tambours s'est fait entendre; et M. Santerre, ayant levé son épéc en l'air, l'exécution a été aussitôt consommée. »

A part quelques personnes exécutées à la Barrière-Renversée, ci-devant barrière du Trône, l'immense majorité des victimes de la Terreur perdit la vie sur la place de la Révolution. Nous en possédons la douloureuse nomenclature, imprimée jour par jour, et publiée à Paris chez le citoyen Marchand, galerie Neuve du Palais-Egalité, et chez le citoyen Bcrthé, rue Honoré, visà-vis la rue Florentin, n" 11. Elle se rompose de deux mille sept cent quatre-vingt-dix noms, parmi lesquels il en est un grand nombre qui ont laissé des traces dans l'histoire. Le 17 juillet 1793, c'est Charlotte Corday; le 46 octobre, Marie-Antoinette; puis viennent les Girondins, Olympe de Gouges, Louis- Philippe Egalité, Pierre Manuel, le général Houchard ; l'ancien contrôleur des finances Laverdy; Barnave, Duport-du-Tertre, Biron ; Hébert, dit le Pèrc-Duchesne; Fabre d'Églantine, Danton et Camille Desmoulins ; Chaumette et Jean-Baptiste Gobel, ci-devant évêque de Paris; d'Espréménil et Thouret, anciens membres de l'Assemblée constituante, Lamoignon de Malosherbes; l'amiral d'Estaing; Lavoisicr avec vingt-six autres fermiers-généraux , convaincus notamment d'avoir mis dans le tabac de l'eau et des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens; M'"e Elisabeth; M'" Du Barry; Loménie de Brienne, ancien ministre de la guerre, etc.

La liste finit par Carrier et ses complices.

Après leur expiation, la place fut purifiée ; une loi du 26 octobre 179.">, lui donna le nom de place de la Concorde, et ce qui parut d'heureux augure, ce fut qu'en restaurant la statue de la Liberté, les ouvriers découvrirent un nid de tourterelles dans h: globe qu'elle tenait à la main.

Une ordonnance royale du 27 avril 1826, donna à cette place le nom de Louis XVI, en décidant qu'il serait élevé à ce roi un monument expiatoire, dont, en effet, on indiqua la position centrale par un piédestal.

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