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CHAPITRE III

L'obélisque de Luxor. — M. d'Fïaussez. — Construction de l'allège le Iji.nn-. — Lettre du ministre du iiiieha d'Egypte. — Translation de l'obélisque a Paris. — Journée du 25 octobre 1836.

On renonça peu à peu à l'idée d'attrister par cette, commémoration sinistre, la partie la plus belle et la plus fréquentée de la capitale.

Ce ne fut qu'en 1836 que le centre de la place de la Concorde reçut un monument qu'elle conservera sans doute longtemps.

Un orientaliste, épris des antiquités égyptiennes, Champollion le Jeune, avait été frappé de la beauté des obélisques qui restaient encore debout, à Luxor, sur la rive droite du Nil , au milieu des ruines de Thèbes. Il avait déclaré ces monolithes très-supérieurs à ceux d'Alexandrie, pour la possession desquels Louis XVIII était entré en négociation avec le pacha d'Egypte. Le baron d'Haussez, ministre de la marine, s'enthousiasma de la pensée d'amener à Paris un spécimen de l'art égyptien, et, le 25 novembre 1829, il adressa à Charles X le l'apport suivant :

ic Sire,

« La France doit à ses rois les plus beaux monuments qui la décorent, et Paris, qui ne le cède qu'à une seule des capitales de l'Europe modernes, le disputera bientôt aux villes les plus célèbres des temps anciens; mais ses palais et ses places publiques n'ont pas encore, il faut l'avouer, atteint le degré de splendeur auquel est parvenue Rome, dont la capitale de votre royaume se montre d'ailleurs la rivale en magnificence. On n'y voit aucun de ces obélisques transportés d'Egypte en Europe. Votre auguste frère, qui , comme Votre Majesté, accordait aux arts une protection si éclairée, avait ordonné de traiter avec, le pacha d'Egypte pour obtenir les obélisques d'Alexandrie ou quelques autres qui se trouvaient sur cette vieille terre riche des débris de l'ancienne civilisation du monde. Méhémet-Ali s'empressa de répondre aux désirs du roi de France en offrant l'un des obélisques d'Alexandrie, nommé Aiguille de Cléopâtre. Malheureusement cet obélisque , sur lequel le temps a exercé ses ravages, présente moins d'intérêt que ceux qui sont encore debout à Luxor, dans la Haute-Egypte : admirables par le fini du travail , précieux sous les rapports archéologiques, si Paris les possédait , il n'aurait plus rien à envier à Rome, et leur élévation dans les places publiques, outre qu'elle les rendrait plus belles encore, deviendrait un motif de profonde reconnaissance de la part de ces liommes laborieux et instruits qui ont voué leur existence à l'étude de l'antiquité.

« Les bonnes dispositions connues du vice-roi d'Egypte pour la France, la possibilité de transporter ces monuments sur un des bâtiments de votre marine, sans beaucoup de frais; le puissant motif de compléter en quelque sorte la collection des monuments égyptiens, pour laquelle il a déjà été fait de si honorables sacrifices, l'empressement que l'on doit mettre à recueillir enfin le fruit d'anciennes négociations et à ne pas être privé du monument déjà obtenu, m'engagent à proposer à Votre Majesté de charger d'une mission particulière pour cet objet, près le pacha d'Egypte, M. le baron Taylor, connu dans les arts par ses travaux, par plusieurs voyages en Afrique et en Asie et par son dévouement au service du roi. Le but. de cette mission serait de négocier l'échange de l'obélisque d'Alexandrie pour les obélisques de Luxor, ou d'obtenir les obélisques de Thèbes sans céder celui d'Alexandrie. C'est avec la conviction que le résultat de cette, opération ne fera qu'ajouter à l'éclat du règne de Votre Majesté, que je la prie d'approuver les dispositions que je viens d'avoir l'honneur de. lui soumettre.

« Si Votre Majesté daignait agréer ce projet, je réunirais auprès de moi une commission spéciale composée de MM. Alexandre de Laborde, de Levron, Drovetti, de Mackau, Tupinier et Taylor, qui, avant le départ de ce dernier, arrêterait le plan de la négociation, et en combinerait les moyens d'exécution de manière à en assurer le succès.

« Baron «'Haussez. »

Ce rapport reçut l'approbation du roi, et le baron Rolland, inspecteur du génie maritime, proposa de construire, à Toulon , un navire dont le pan serait calculé de manière à remonter le Nil, et à recevoir dans sa cale un des obélisque de Thèbes pour l'apporter ensuite à Paris. Le Luxor qui fut immédiatement mis en chantier, était destiné à naviguer sur la mer et sur deux fleuves, et ne devait pas avoir au delà de deux mètres de tirant d'eau, malgré le poids énorme dont il serait, chargé. Il fut mis à l'eau le 26 juillet 1830, et le 27, le ministre expédia de Paris au préfet maritime de Toulon, l'ordre d'en presser l'armement par tous les moyens possibles; c'était le jour même de la révolution qui renversa le trône de Charles X.

L'ELYSÉE

Nommé commissaire du roi auprès du pacha d'Egypte, par ordonnance du 6 janvier 1830, le baron Taylor s'était déjà transporté à Alexandrie, sur le brick le Lancier; il avait obtenu la session de trois monolithes, un situé à Alexandrie, et les deux autres enfouis à. moitié dans la plage sablonneuse de Luxor. Ce don fut sanctionné dans une lettre officielle que le ministre du pacha écrivit au comte Sébastiani, ministre delà marine sous le nouveau gouvernement.

Excellence,

Alexandrie, le 29 novembre 1830.

« Son Altesse le vice-roi d'Egypte a reçu, par M. le baron Taylor la dépêche dont il était porteur, du ministre secrétaire d'État de la marine et des colonies, pour négocier au nom de S. M. le roi de France, et obtenir une des aiguilles de Cléopâtre à Alexandrie, et particulièrement les deux obélisques de Luxor, qui font partie des ruines de Thèbes.

ic Son Altesse le vice-roi m'a chargé d'exprimer a Votre Excellence la satisfaction qu'il éprouve à montrer sa reconnaissance à la France pour les nombreuses marques de bienveillance et d'amitié qui lui ont été à différentes époques manifestées, et qui lui ont été récemment renouvelées de la part de Sa Majesté le roi des Français, par l'organe de M. le consul général Mimant.

« Je suis ordonné par Son Altesse de mettre les trois monuments cités à la disposition de S. M. le roi des Français dès ce moment, et Votre Excellence est priée de vouloir bien en faire hommage à S. M. au nom de S. A. le vice-roi Mehemet- Aly pacha.

« Il est très-flatteur pour moi d'être l'interprète des volontés de mon prince dans cette occasion, et je prie Votre Excellence d'agréer l'assurance de ma considération très-distinguée.

« Signé, Boghoz Joussouf. »

Le Luxor partit de Toulon le 15 avril 1831, sous le commandement de M. Yerninac de Saint-Maur, et emmenant comme ingénieur M. Lebas. L'allège ne pouvant recevoir qu'un seul obélisque, le directeur des travaux avait ordre de choisir le plus précieux et de le faire embarquer, sauf à revenir prendre les autres pierres du roi de France.

L'opération fut conduite avec une habileté qui triompha des obstacles, et une persévérance que ne rebutèrent ni les fatigues ni les ardeurs du soleil de juillet. Un obélisque fut choisi, revêtu d'une enveloppe, et embarqué à bord de l'allège le Luxor, le 19 décembre 1831.

Ce bâtiment mouilla sur la rade de Toulon dans la nuit du 10 au 11 mai 1833, et arriva à Paris le 23 décembre de la même année. M. Thiers, alors ministre de l'intérieur, avait fait décider que l'obélisque occuperait le milieu de la place de la Concorde, sur un piédestal en granit des carrières bretonnes de Laber-Ildut.

Au mois d'août 1834, des cabestans mis en activité par deux cent-quarante artilleurs, hàlèrent l'obélisque sur la rampe du quai de la Concorde. Le Luxor, dont l'avant été démonta, fut rajusté, et s'en alla chercher des roches dans l'anse de Laber, et les ramena à Paris.

La base de l'obélisque ne fut terminée qu'au mois d'octobre 1836. Alors on prépara un viaduc de maçonnerie, dont le point culminant se trouvait à la hauteur précise de la dernière assise du piédestal, et qui aboutissait à l'embarcadère du quai. L'intention primitive de l'ingénieur Lebas était de faire monter le monolithe sur le plan incliné, à l'aide de la vapeur ; il était bien, disait M. Michel Chevalier dans un article du Journal des Débats, d'associer les monuments des arts antiques avec un des plus beaux produits de l'esprit inventif des temps modernes. »

Malheureusement, une avarie survint à la machine que l'on se proposait d'employer, et il fallut lui substituer des chèvres, des cabestans des apparaux, dont on peut lire la description scientifique dans un ouvrage spécial de M. Lebas.

Laissons-lui un moment la parole :

« Le 25 octobre 1830, dès le matin, plus de deux cent mille spectateurs répandus sur la place de la Concorde, à toutes les issues , sur les terrasses des Tuileries , dans l'avenue des Champs-Elysées, attendaient, avec une avide curiosité, l'érection de l'obélisque. Depuis huit jours elle était annoncée, et il semblait que toute la population parisienne voulût assister au

dernier acte du drame commencé, trois ans auparavant, sur les ruines de la Thébaïde.

« Ce drame pouvait ne pas être exempt d'une terrible péripétie ; car un ordre mal compris, un amarrage mal fait, une pièce de bois viciée, un boulon tordu ou cassé, un frottement ou une résistance mal appréciés, enfin mille accidents imprévus pouvaient amener une catastrophe évouvantable; l'obélisque brisé, des millions perdus; et plus de cent ouvriers infailliblement écrasés par la chute de l'appareil. Telles étaient les conséquences qu'aurait eues l'insuccès de cette opération. C'était asse^ sans doute pour inquiéter l'esprit le plus ferme ; et malgré la sécurité que m'inspiraient les moyens d'exécution, j'avoue que je ne pouvais, sans une sorte d'anxiété, penser à la grave responsabilité qui pesait sur moi.

« Le temps était sombre, mais sans apparence de pluie; c'était là un point capital.

« Avant de procéder à la grande manœuvre, on plaça dans une cavité creusée au centre de l'acrotère, une boîte de cèdre contenant des monnaies d'or et d'argent ayant cours, plus deux médailles à l'effigie du roi, et portant cette inscription : u Sous le règne de Louis-Philippe I", roi des Français, M. de Gasparin étant ministre de l'intérieur, l'obélisque de Luxor a été élevé sur un piédestal le 25 octobre 1830, par le soins de M. Apollinaire Le Bas, ingénieur de la marine. »

« A onze heures et demie, les artilleurs commencent, au son du clairon, leur marche circulaire et cadencée; alors la pointe de l'aiguille quitte le ber, s'élève progressivement et décrit un grand arc ascendant, tandis que le chevalet, de vertical qu'il était, s'incline peu à peu du côté de la puissance, et décrit un arc contraire à celui de l'obélisque. Le tourillon de la base roule sur lui-même d'une façon presque imperceptible, en faisant jaillir le suif, et même la sciure du bois, à travers ses gerçures, tant est grande la compression qu'il éprouve dans son encastrement.

« A midi; le roi, la reine et la famille royale se montrent à l'hôtel du ministère de la marine et viennent se placer au balcon, qui avait été richement décoré et disposé pour les recevoir. Des vivat saluent l'arrivée de Leurs Majestés.

« Pendant cet. intervalle, le monolithe avait parcouru un arc d'environ 38°. Il était tout près du point où la pression exercée sur la charnière, et dont l'intensité avait augmenté graduellement avec l'inclinaison du monolithe, allait atteindre son maximum, pour diminuer ensuite en raison de l'arc décrit par le centre de gravité. Monté sur l'acrotère, d'où je pouvais suivre de l'œil toutes les manœuvres, j'éprouvais, depuis quelques secondes, un mouvement de trépidation que j'attribuai d'abord à une illusion causée par le déplacement des objets environnants; mais à cet instant précis, le mouvement vibratoire devint assez prononcé pour me donner la certitude qu'il était produit par l'ébranlement du bloc sur lequel j'étais placé. Cette découverte n'était rien moins que rassurante, lorsqu'un craquement, causé par le resserrement des bois, se fit entendre. Aussitôt je donnai le signal d'arrêter, afin de chercher la cause de ce bruit et d'examiner une à une toutes les parties du point d'appui. « Rien n'a bougé, s'écrie M. Lepage, inspecteur des travaux, vous pouvez continuer. » Tout était en effet en bon ordre; seulement la tension de deux moises était si considérable, qu'elles résonnaient au plus petit choc comme une corde de violon. Un adent s'était incrusté de 5 millimètres sur la traverse du bas, les boulons commençaient à se tordre, enfin la compression se manifestait sur toutes les surfaces en contact, à tel point que du bois debout avait pénétré de 3 millimètres dans du bois debout; c'est à ne pas le croire. Dans cet état, si le point fixe avait cédé, ou plutôt si les liens qui retenaient l'acrotère dans une position invariable s'étaient brisés sous l'action de la puissance, l'obélisque, le chevalet, la moitié du piédestal et tout le système auraient été lancés avec violence du côté de la Madeleine; et l'imagination se figure facilement l'épouvantable catastrophe qui en fût résultée pour tous les travailleurs qui prenaient part à l'opération. »

Et pour les spectateurs sur lesquels ils seraient tombés.

« Quoi qu'il en soit, malgré cet avertissement, malgré cette suspension subite et inattendue de la manœuvre, dans le moment même où toutes les forces de l'appareil étaient en jeu, nulle appréhension ne parut éveillée parmi les ouvriers; il y avait chez chacun d'eux comme un oubli complet de leur personnalité : « Les bois se sont assurés, disaient les charpentiers, mais voilà tout. » L'ordre, l'harmonie l'attention

la plus soutenue continuèrent de présider a l'opération. »

Elle fut achevée en moins de trois heures, et cette énorme niasse, haute de 22 mètres 83 centimètres, et pesant 250,000 kilogrammes, se plaça lentement et sans secousses sur son piédestal de granit.

Les Parisiens qui passent sur la place de. la Concorde et s'arrêtent au pied de l'obélisque doivent se demander parfois ce que signifient les hiéroglyphes dont il est couvert. Ce sont des inscriptions eu l'honneur des dieux égyptiens et des rois Rhamsès II et Sésostris, qui régnaient environ 1000 ans avant Jésus-Christ. Sur la face septentrionale, Hhamsès II, soleil visible, le plus grand des vainqueurs sur la terre entière, fait des offrandes de vin au dieu Amoun-ra. Le vautour, emblème de la victoire, plane sur la tète du conquérant, qui vient de terrasser des peuples impurs en Asie et en Afrique. A gauche, des inscriptions nomment le successeur de Rhamsès II, Sésostris, l'ami du inonde, le roi modérateur, le très-aimable, le puissant dans les grandes panégyries (assemblées civiles ou religieuses). C'est le prince des grands; il jouit du pouvoir comme le dieu Thmou et les chefs des habitants du monde entier sont sous ses sandales.

Du coté du corps législatif le même monarque est qualifié de bienfaisant, fils du soleil, engendré du roi des dieux, pour prendre possession du monde entier. Son nom est aussi stable que le ciel, et la durée de sa vie est égale à la durée du disque solaire ; il fait à Amoun-ra l'offrande de deux flacons de vin.

Sur la face orientale, le dieu éponyme de Thèbes, assis sur son trône, tenant dans la main droite son sceptre, et de la main gauche une croix ansée, reçoit les hommages de Rhamsès II, que l'inscription désigne sous les titres de régulateur, gardien des années, aimé de Saté, déesse de la vérité. A gauche sont des signes en l'honneur de Sésostris, qui est assimilé au dieu Mandou, et dont les exploits ont fait trembler toute la terre.

La face occidentale répète les mêmes louanges, en rappelant que Rhamsès II a construit des temples et que Sésostris réjouit Thèbes, comme le firmament du ciel, par des ouvrages considérables pour toujours.

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