CHAPITRE IX
Le temple de la Gloire. — Lettre do Napole'on 1er ~a M. Cliampagny. — L'église de la Madeleine. — t Saint-Augustin. — La Petite Pologne. — Le quartier de l'Europe. — La gare de l'Ouest. — Le parc Monceaux.
Cependant, l'église de la Madeleine s'était relevée de ses ruines. Ce monument délaissé rappelait les temples mutilés par le temps dont les colonnes se détachent sur le ciel bleu de Pestum. Qu'en devait-on faire? L'Assomption et Saint-Louisd'Antin suffisaient alors aux besoins du quartier.
Du camp impérial de Posen partit, le 2 décembre 1800, un décret ainsi conçu :
« 1" Il sera établi, sur l'emplacement de la Madeleine de notre bonne ville de Paris, aux frais du trésor de notre couronne, un monument dédié à la grande armée, portant sur le fronton : L'Empereur Napoléon aux Soldats de la Grande Armée!
« 2° Dans l'intérieur du monument seront inscrits, sur des tables de marbre, les noms de tous les hommes, par corps d'armée et par régiment, qui ont assisté aux batailles d'Htm, d'Austerlitz et d'Iéna, et sur des tables d'or massif les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille; sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par département, des soldats que chaque département à fournis à la grande armée.
« 3" Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la grande armée, avec leurs noms ; ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade, par corps d'armée. Les statues, en marbre, des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la grande armée seront placées dans l'intérieur de la salle.
n 4° Les armures, statues, monuments de toute espèce, enlevés par la grande armée dans ces deux campagnes, les drapeaux, étendards et tymbales conquis par la grande armée, avec les noms des régiments ennemis auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l'intérieur du monument.
« 5° Tous les ans, aux anniversaires des batailles d'Austerlitz et d'Iéna, le monument sera illuminé, et il sera donné un concert précédé d'un discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d'un éloge de ceux qui périrent sur le champ de bataille dans cet journées mémorables. Un mois avant, un concours sera ouvert pour recevoir la meilleure pièce de musique analogue aux circonstances. Une médaille d'or, de 150 doubles napoléons, sera donnée aux auteurs de chacune de ces pièces qui auront remporté le prix. Dans les discours et odes, il est expressément défendu de faire aucune mention de l'Empereur.
ii 0° Notre ministre de l'intérieur ouvrira, sans délai, un concours d'architecture pour choisir le meilleur projet pour l'exécution de ce monument. Une des conditions du prospectus sora de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd'hui, et que la dépense ne dépasse pas trois millions. Une commission de. la classe des beaux-arts de notre Institut sera chargée de faire un rapport à notre ministre de l'intérieur, avant le mois de mars 1807, sur les projets soumis au concours. Les travaux commenceront le 1" mai et devront être achevés avant l'an 1800. Notre ministre de l'intérieur sera chargé de tous les détails relatifs à la construction du monument, et le directeur de nos musées de tous les détails des basreliefs, statues et tableaux.
« 7" Il sera acheté 100,000 fr. de rente en inscriptions sur le grand-livre pour servir à la dotation du monument et à sou entretien annuel.
« 8° Une fois le monument construit, le grand conseil de la Légion d'honneur sera spécialement chargé de sa garde, de sa conservation et de tout ce qui est relatif au concours annuel.
n 9° Notre ministre de l'intérieur et l'intendant des biens de notre couronne seront chargés de l'exécution du présent décret. »
Cent vingt-sept plans furent soumis à la classe des beaux-
L'ELYSEE
arts, qui adjugea le prix à M. de Beaumont; mais Napoléon ne ratifia pas ce jugement. Il écrivit au ministre de l'intérieur :
n An quartier 1
"ial de Finkenstein, le 30 mai 1807.
<c Monsieur de Champagny, après avoir examiné attentivement les différents plans du monument dédié à la grande armée, je n'ai pas été un moment en doute, celui de M. Vignon est le seul qui remplisse mes intentions : c'est un temple que j'avais demandé, et non une église. Que pouvait-on faire dans le genre des églises qui fût dans le cas de lutter avec Sainte- Geneviève, même avec Notre-Dame, et surtout avec Saint- Pierre de Rome? Le projet de M. Vignon réunit a beaucoup d'avantages celui de s'accorder mieux avec le palais Législatif, et de ne pas écraser les Tuileries.
« Lorsque j'ai fixé la dépense à trois millions, j'ai entendu que ce temple ne devait pas coûter plus que ceux d'Athènes, dont la construction ne s'élevait pas à la moitié de cette somme.
« Il m'a paru que l'entrée de la cour devait avoir lieu par l'escalier vis-à-vis le trône, de manière qu'il n'y eût qu'a descendre et à traverser la salle pour se rendre au trône. Il faut que dans les projets définitifs M. Vignon s'arrange pour qu'on descende à couvert; il faut aussi que l'appartement soit le plus beau possible : M. Vignon pourrait peut-être le faire double, puisque la salle est déjà trop longue. Il sera également facile d'ajouter quelques tribunes.
n Les spectateurs doivent être placés sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres destinés au public, et les personnes nécessaires à la cérémonie seront sur des bancs, de manière que la distinction de ces deux sortes de spectateurs soit très-sensible. Les amphithéâtres garnis de femmes feront un contraste avec le costume grave et sévère des personnes nécessaires à la cérémonie. La tribune de l'orateur doit être fixe et d'un beau travail. Rien dans ce temple ne doit être mobile et changeant; tout, au contraire, doit y être fixe, à sa place.
« S'il était possible de placer à l'entrée du temple le Nil et le Tibre, qui ont été rapportés de Rome, cela serait d'un très-bon effet: il faut que M. Vignon tâche de les faire entrer dans son projet définitif, ainsi que les statues équestres qu'on placerait au dehors, puisque réellement elles seraient mal dans l'intérieur. Il faut aussi désigner le lieu où l'on placera l'armure de François Ier, prise à Vienne, et le quadrige de Berlin.
« II ne faut pas de bois dans la construction de ce temple. Pourquoi n'emploierait-on pas pour la voûte, qui a fait un objet de discussion, du fer ou même des pots de terre? Ces matières ne seraient-elles pas préférables à du bois ? Dans un temple qui est destiné à durer plusieurs milliers d'années, il faut chercher la plus grande solidité possible, éviter toute construction qui pourrait être mise en problème par les gens de l'art, et porter la plus grande attention au choix des matériaux : du granit et du fer, tels devraient être ceux de ce monument. On objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit; mais cette objection ne serait pas bonne, puisque avec le temps on peut renouveler ces colonnes sans nuire au monument. Cependant, si l'on prouvait que le granit entraînât dans une trop grande dépense et dans de longs délais, il faudrait y renoncer; car la condition principale du programme, c'est qu'il soit exécuté en trois ou quatre ans, et au plus en cinq ans. Ce monument tient en quelque chose à la politique : il est dès lors du nombre de ceux qui doivent se faire vite. Il convient néanmoins de s'occuper à chercher du granit pour d'autres monuments que j'ordonnerai, et qui, par leur nature, peuvent permettre de donner trente, quarante ou cinquante ans à leur construction.
i( Je suppose que toutes les sculptures intérieures seront en marbre ; et qu'on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux salles à manger des femmes de banquiers de Paris. Tout ce qui est futile n'est pas simple et noble; tout ce qui n'est pas de longue durée ne doit pas être employé dans ce monument. Il n'y faut aucune espèce de meubles, pas même de rideaux.
« Quant au projet qui a obtenu le prix, il n'atteint pas mon but, c'est le premier que j'ai écarté. Il est vrai que j'ai donmj pour base de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd'hui; mais cette expression est une ellipse: il était sous-entendu que l'on conserverait de ce bâtiment le plus possible; autrement il n'y aurait pas eu besoin de programme, il n'y avait qu'à se borner à suivre le plan primitif.
Mon intention était de n'avoir pas une église, mais un temple ; et je ne voulais ni qu'on rasât tout ni qu'on conservât tout. Si les d>ux propositions étaient incompatibles, savoir : celle d'avoir un temple et celle de conserver les constructions actuelles de la Madeleine, il était simple de s'attacher à la définition d'un temple; par exemple, j'ai entendu un monument tel qu'il y en avait à Athènes, et qu'il n'y en a pas à Paris. Il y a beaucoup d'églises à Paris, il y en a dans tous les villages; je n'aurais assurément pas trouvé mauvais que les architectes eussent observé qu'il y avait une contradiction entre l'idée d'avoir un temple et l'intention de conserver les constructions bâties pour une église. La première était l'idée principale, la seconde l'idée accessoire. M. Vignon a donc deviné ce que je voulais.
« Quant à la dépense fixée à trois millions, je n'en fais pas une condition absolue. J'ai entendu qu'il ne fallait pas faire un autre Panthéon; celui de Sainte-Geneviève a déjà coûté plus de quinze millions. Mais en disant trois millions, je n'ai pas entendu qu'un ou deux millions de plus ou de moins entrassent en concurrence avec la convenance d'avoir un monument plus ou moins beau. Je pourrai autoriser une dépense de cinq ou six millions si elle est nécessaire, et c'est ce que le devis définitif me prouvera.
« Vous ne manquerez pas de dire à la quatrième classe de l'Institut que c'est dans son rapport même que j'ai trouvé les motifs qui m'ont déterminé. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
o Signé Napoléon. »
Rebâti pour la troisième fois, le monument redevint l'église de la Madeleine en vertu d'une ordonnance royale du 14 février 1816.
Les lois du 27 mai 1827 et du 23 mars 1842 firent concession de l'église de la Madeleine à la ville de Paris, à titre de propriété, pour être affectée au service de la paroisse principale du premier arrondissement.
L'église de la Madeleine a quelque rapport avec la Maison carrée de Nimes, et c'est moins une basilique qu'un temple païen. Le bas-relief de Lemaire n'a point de caractère; dans cette gigantesque sculpture qui occupe un tympan de plus de 38 mètres de longueur, et de plus de sept mètres de hauteur à angle obtus, la Madeleine remplit auprès de Jésus-Christ un rôle d'intervention suprême qu'aucun texte ne justifie. Los figures ont l'air d'académies; les accessoires sont empruntés aux usages funéraires des peuples anciens, et l'iconographie chrétienne n'a jamais connu les allégories de l'Innocence, des Vices, de l'Ange des miséricordes et des vengeances, telles que les a comprises le sculpteur. Chapitaux corinthiens , frontons, colonnades, escaliers, soubassements, tout est grec dans cette église, si peu faite pour sa destination que, lorsqu'elle fut terminée, on s'aperçut qu'on y avait oublié les cloches !
Sous les portiques ont été ménagés des niches qui ont reçu des statues de saints.
Au sud : saint Philippe et saint Louis, par Nanteuil;
Au nord : les quatre évangélistes, par Ramey, Desprez et Lemaire ;
A l'est : l'ange Gabriel, par Duret; saint Bernard, par Husson; sainte Thérèse, par Feuchère ; saint Iîilaire, par Huguenin ; sUinte Cécile, par Dumont; saint Irénée, par Gourde! ; sainte Adélaïde, par Bosio neveu ; saint François de Sales, par Molcheneht; sainte Hélène, par Mercier; saint Martin de Tours, par Grevenich ; sainte Agathe, par Dantan jeune; saint Grégoire, par Thérasse; sainte Agnès, par Du Seigneur; l'archange Raphaël, par Dantan aine;
A l'ouest : l'archange Michel, par Raggi; saint Denis, par Debay fils; sainte Anne, par Desbœufs ; saint Charles Borromée, par Jouffroy; sainte Elisabeth, par Caillouette ; saint Ferdinand, par Jaley; sainte Christine, par Valchcr; saint Jérôme, par Lanno; sainte Jeanne de Valois, par A. Guillot; saint Grégoire de Valois, par Maindron ; sainte Geneviève, par Debay père; saint Jean Chrysostôme, par Gcechter; sainte Marguerite d'Ecosse, par Cannois; et V Ange-Gardien, par Bra.
L intérieur de la Madeleine est voûté de marbre et d'or.
Au-dessus du grand autel, dans une demi-coupole, Claude- Louis Ziégler, élève d'Ingres, exécuta, de 1835 à 1838, une composition où se groupent les rois qui ont favorisé le développement du christianisme et principalement du catholicisme.
Schuetz, Bouchot, Léon Coignet, Signol, Couder, Abcl de
Pujol, ont décoré la Madeleine de tableaux dont les principaux représentent des épisodes de la vie de la sainte pénitente.
Cà et là sont des groupes en marbre, la plupart mal éclairés, ce qui enipêcbe de juger de leurs qualités, comme le Baptême de Jésus-Christ, par Rude; le Mariage de la Vierge, par Pradier; des créations par Antonio Moine; sainte Amélie, par Bra; une Vierge, par Emile Faure; sainte Clotilde , par Bruges; saint Augustin, par Antoine Etcx; tin Christ, par Francisque Durct; saint Vincent de Paul, par Raggi.
Le VIIIe arrondissement possède encore, place de Labordc, une petite église dédiée a saint Augustin, et dont l'établissement a été autorisé par un décret du 2 septembre 1851.
La partie septentrionale de cet arrondissement, s'est singulièrement vivifiée et embellie depuis un demi-siècle. A gauche de la rue du Rocber s'étendait un quartier vulgairement qualifié de Petite Pologne, du nom d'une guinguette très-fréquentée. Au xviir5 siècle, la place de Laborde, qui s'appelait en ce temps-là place des Grésillons, était à peine pavée, entourée de masures, et plongée dans les ténèbres pendant la nuit. Les environs étaient un repaire de mendiants, de chiffonniers, de vagabonds, de gens sans aveu. Entre la rue du Rocher et. la rue de Clichy, étaient des champs, les uns cultivés en pommes de terre ou en céréales, les autres en friche.
En 1826, une compagnie, dont les principaux actionnaires furent MM. Jonas Hagermann, Sylvain Mignon et Riant, traça sur le papier le plan d'un quartier dont la place la plus importante se nommait place de l'Europe, et dont les rues avaient des noms de capitales: rues Hambourg, Madrid, Lisbonne, Amsterdam, Stockholm, Londres, Constantinople, Vienne, Saint-Pétersbourg; peu à peu elles se bordèrent de maisons. En 1832, sous la direction de l'architecte Armand et do l'ingénieur Flachat, la gare du chemin de fer de Saint-Germain s'éleva sur la place de l'Europe; elle fut reportée rue SainVLa-
zare, après la concession du chemin de fer de Versailles. L'ouverture successive des chemins de Paris au Havre, à Cherbourg, à Dieppe, des tronçons de chemins de fer qui desservent le, bois de Boulogne, Auteuil et Passy, Argenteuil , nécessita des agrandissements considérables. Il est question, pour faciliter le service de ces voies, de jeter des ponts en tôle sur la place de l'Europe, en détruisant le jardin planté au centre, et qu'une délibération du conseil municipal, en date du 30 mai 1845, a reconnu propriété particulière des héritiers Hagermann et Mignon, à la charge d'en maintenir la destination à perpétuité.
Qu'est-ce qu'il y a de perpétuel?
On nivelle le sol du boulevard Malcsherbes, qui partira de la Madeleine pour aboutir à la Seine. Un autre boulevard partira de l'ancienne barrière de Monceaux, traversera la plaine du nord-est au sud-ouest, et gagnera le parc de Neuilly.
Le parc de Monceaux doit être prochainement livré au public, et bien des Parisiens qui le visiteront pour la première fois s'étonneront d'avoir si longtemps ignoré cette fraîche oasis. Ce fut Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, qui la fit planter en 1778, sur les dessins de Carmontellp • il y prodigua les kiosques, les grottes, les rochers, les cascades, les berceaux, les ruines grecques ou gothiques. Au lieu de conserver à ce parc le' nom du petit hameau dont il dépendait, les critiques le désignaient sous celui des Folies de Chartres. En 1791, la Convention décréta qu'il serait entretenu pour être affecté à divers établissements. Napoléon, devenu empereur, le donna à l'archicliancelier Cambacérès. Celui-ci en trouva l'entretien si dispendieux qu'il le rendit quatre ou cinq ans après à l'empereur. En 1814, Louis XVIII le restitua à la famille d'Orléans; enfin , en 1848, l'état-major des ateliers nationaux y fut installé. La décision qui le livre au public le fait échapper à une destruction certaine et lui assure une permanente destination.