CHAPITRE PREMIER
Naissance de l'Opéra. — Premiers opéras représentés en Fiance. — La Pastorale. — Fondation de l'Académie royale de Musique. — Opinion de Saint-Évremont sur l'Opéra. — Avènement de Lulli. — Lettres patentes du mois de mars 1672.
De tous les arrondissements de Paris c'est le IX' qui risque le plus d'être prochainement débaptisé; il ne se passe pas, en effet, de semaine sans qu'on mette en avant un nouveau projet de translation. L'Académie impériale de Musique va être reconstruite sur l'emplacement de l'hôtel d'Osmond : tel est le bruit qui court aussitôt que commencent les démolitions de cette jolie résidence ; mais une maison de six étages s'élève.^ la place, et les faiseurs de conjectures annoncent immédiatement que l'Opéra doit bientôt s'installer à l'entrée des Champs-Elysées ; d'autres le mettent au carrefour Gaillon ou sur le boulevard de Sébastopol.
Les précédents historiques donnent lieu de croire que l'Opéra ne restera pas toujours à la place qu'il occupe, car il a déjà beaucoup voyagé. On sait qu'il est originaire de Florence : d'après l'ouvrage de Stefano Artiaga, le Revoluzioni del teatro musicale italiano, deux musiciens du xvie siècle, Péri et Caccini , qui cherchèrent à remplacer l'ancienne mélopée des Grecs, firent le premier opéra (operaper musica ■), dont le titre était Dafne. L'auteur du poème était un de leurs amis, Ottavio Rinuccini. La pièce fut représentée à Florence, dans la maison du signor Corsi.
Un opéra-tragédie, intitulé Eurydice, fut représenté dans la même ville, à l'occasion des noces de Marie de Médicis et de Henri IV, le lundi 9 octobre 1600. « Le lundy 9 d'octobre, dit L'Estoile, il fut joué à Florence une comédie en cinq actes, dont les représentations, les machines et l'exécution coûtèrent soixante mille écus. » Le mot comédie est pris ici dans l'acception de pièce de théâtre.
Les opéras se multiplièrent à Florence et à Venise. En France, des essais informes en provoquèrent la naissance. Plusieurs tragédies de Jodelle, de Hardy, de Garnier, de Grevin, avaient des chœurs. Il y eut aussi des ballets où s'associaient la danse, la musique et la poésie ; tel fut le ballet comique composé en 1581 pour les noces du duc de Joyeuse et de Marguerite de Vaudemont. Les pas avaient été dessinés par le Piémontais Balthasarini, dit Beaujoyeux, que le maréchal de Brissac avait adressé à la reine-mère avec une bande de violons. La Chesnaye, aumônier de Henri III, avait mêlé des récitatifs à la chorégraphie; Beaulieu et Salmon avaient fait la musique, et Jacques Patin , peintre du roi , était l'auteur des décorations.
C'était presque un opéra; mais la première œuvre digne de ce nom qui ait été représentée en France est la Festa teatrale délia Finta Pazsa, pastorale en cinq actes de Jacques Torelli et Guido Strozzi. One troupe, que Mazarin avait appelée d'Italie, la chanta devant la cour, dans la galerie du Petit-Bourbon situé à l'extrémité orientale du Louvre. Cet essai fut suivi d'une foule d'autres -. Orfeo, joué en 1647 ; l'Andromède de Pierre Corneille, tragédie à machines, jouée au Petit-Bourbon, et dont Torelli , machiniste du roi, fit graver les décorations. Un grand
Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit, 7.
nombre de ballets, du sieur de Benserade, furent dansés par Louis XIV et ses courtisans, tant au Petit-Bourbon qu'au Palais-Cardinal, à Fontainebleau, à Saint-Germain-en-Laye, à Cbambord, à Villeneuve-Saint-Georges, à Chantilly, etc.
Un Lyonnais, l'abbé Perrin, eut la gloire de donner le premier opéra français, avec le concours de Cambert , surintendant de la musique de la reine-mère et organiste de la collégiale, de Saint-Honoré. Leur Pastorale fut jouée à Issy, en 1059, chez M. de La Haye. « Ce fut, dit Saint-Évremont dans la comédie des Opéras, comme un essai d'opéra qui eut l'agrément de la nouveauté ; mais ce qu'il y eut de meilleur encore, c'est qu'on y entendait des concerts de flûte. » La Pastorale attira tant de monde que le chemin de Paris à Issy fut encombré de carrosses pendant plusieurs jours. Elle fut jouée de nouveau au château de Vincennes, en 1060. La même année, on applaudit Hercule et Aminte. Le théâtre du Marais donna, le 15 février 1601, la Toison d'Or, que le marquis Alexandre de Eieux de Sourdeac avait déjà fait représenter dans son château de Neubourg, avec des machines de son invention. Deux autres tragédies entremêlées de chants, de machines et de divertissements, attirèrent une grande affluence au théâtre du Marais: les Amours de Jupiter et de Sémélé, par l'abbé Boyer, musique de M. Molière ; les Amours du Soleil, par Devizé.
Après toutes ces tentatives l'Académie royale de Musique fut enfin fondée, au mois de mars 1071, dans un jeu de paume de la rue Mazarine.
L'abbé Perrin en fut le premier directeur privilégié, et y fit jouer Pomone, avec la collaboration de Cambert et du marquis Alexandre de Rieux de Sourdeac pour les machines. La chronique a conservé les noms des acteurs qui parurent dans cette œuvre de début : c'étaient M"cs de Cartilly (Pomone), Beaumavielle (Vertumne), Rossignol (Faune); Clédière; Tholet et Miracle, qui sont qualifiés, l'un de haute-contre, l'autre de taille; les danseurs Beauchamps, surintendant des ballets du roi ; Saint-André, Favier et Lapierre.
« Pomone, a dit Saint-Évremont, est le premier opéra français qui ait paru sur le théâtre. La poésie en est fort méchante, la musique fort belle. M. de Sourdeac en avait fait les machines; c'est assez dire pour donner une grande idée de leur beauté. On voyait les machines avec surprise, les danses avec plaisir; on entendait le chant avec agrément, les paroles avec dégoût. Au reste, l'opéra est un travail bizarre de poésie et de musique, où le poète et le musicien, également gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la peine à faire un méchant ouvrage ; mais ce qui me choque le plus , c'est de voir chanter toute la pièce, c'est de voir traiter en musique les plus communes affaires de la vie. Peut -on s'imaginer qu'un maître appelle son valet ou qu'il lui donne une commission en chantant; qu'un ami fasse en chantant une confidence à son ami; qu'on délibère en chantant dans un conseil; qu'on exprime avec des chants les ordres que l'on donne, et que, mélodieusement, on tue les hommes à coups d'épée et de javelot dans un combat! »
En dépit de ces railleries, le public accueillit favorablement le drame lyrique. Le second opéra, les Peines et les Plaisirs de l'amour, par Gilbert et Cambert, ne réussit pas moins que Pomone ; mais au milieu de sa prospérité le directeur Perrin fut frappé par un acte de l'autorité royale, en vertu duquel M. de La Reynie, lieutenant de police, le déposséda.
Le nouveau titulaire fut Lulli.
Fils d'un meunier florentin, il avait été placé par le chevalier de Guise chez MUo de Montpensier en qualité de sous-marmiton ; ses dispositions musicales furent remarquées par le comte de Nogent, qui lui donna un maître, et l'apprenti cuisinier devint inspecteur des violons du roi et surintendant de la musique de la chambre. Les lettres patentes qui lui furent octroyées au mois de mars 1072 sont conçues en termes remarquables. « Les sciences et les arts, y dit Louis XIV, étant les ornements les plus considérables des États, nous n'avons point eu de plus agréables divertissements, depuis que nous avons donné la paix à nos peuples, que de les faire revivre en appelant près de nous tous ceux qui se sont acquis la réputation d'y exceller, non-seulement dans l'étendue de notre royaume, mais aussi dans les pays étrangers, et, pour les y obliger davantage à s'y perfectionner, nous les avons honorés de notre bienveillance et de notre estime, et comme entre les arts libéraux la musique y tient un des premiers rangs :
«A ces causes, bien informé de l'intelligence et grande con-
naissance que s'est acquises notre très-cher et bien-amé Jean- Baptiste Lulli , au fait de la musique, dont il nous a donné et donne journellement de très-agréables preuves depuis plusieurs années qu'il s'est attaché à notre service, qui nous ont convié de. l'honorer de la charge de surintendant et compositeur de la musique de notre chambre, nous avons audit sieur Lulli permis et accordé, permettons et accordons par ces présentes d'établir une Académie royale de Musique dans notre bonne ville de Paris, qui sera composée de tel nombre et qualité de personnes qu'il avisera bon être que nous choisirons et arrêterons sur le rapport qui nous en sera fait, pour y faire des représentations par-devant nous, quand il nous plaira, des pièces de musique qui seront composées tant en vers français qu'autres langues étrangères, pareilles et semblables aux académies d'Italie, pour en jouir sa vie durant; et d'autant que nous l'érigeons sur le pied de celles des académies d'Italie, où les»gentilshommes chantent publiquement en musique sans déroger, nous voulons et nous plaît que tous gentilshommes et demoiselles puissent chanter auxdites pièces et représentations de notredite Académie royale de Musique, sans que pour ce ils soient censés déroger audit titre de noblesse, ni à leurs privilèges, charges, droits et indemnités. »
Ce privilège fut corroboré par ordonnances des 4 et 30 avril 1672. Le théâtre du Marais faisait concurrence à l'Académie en montant avec luxe des pièces mêlées de chant; défense fut faite aux comédiens français ou étrangers d'avoir à l'avenir plus de deux voix et six violons.