CHAPITRE II
Le théâtre du Bel-Air. — Les opéras de Quinault. — Le musicien Cambert. — La chancellerie sur le théâtre. — Portrait de Lulli.
Lulli s'installa rue de Vaugirard, auprès du Luxembourg, au théâtre du Bel-Air. Il y donna les Fêtes de l'Amour et de Bacchus, dont Quinault avait composé les paroles et Gaspard \ igarini les machines. La première chanteuse, MllB Brigogne, avait annuellement douze cents livres d'appointements !
Au mois d'avril 1073 fut représentée, au théâtre du Bel-Air, la tragédie lyrique de Cadmus et Hermione, paroles de Quinault, musique de Lulli. Puis l'Académie de Musique émigra pour se fixer dans la salle du Palais - Royal , située à l'endroit où l'on voit actuellement la cour des Fontaines et une partie de la rue de Valois. De 1674 à 1686, Lulli donna dans cette salle, en collaboration avec Quinault, Thomas Corneille et autres poètes, les opéras ou ballets ù'Alceste, de Thésée, du Carnaval, d'Athys , Isis, Bellérophon , Proserpine, Persée , Phaéton , Amadis, Roland, Armide. En récompense de tant de travaux, Louis XIV lui accorda divers privilèges. Il fut interdit de monter des opéras sans la permission du maître florentin, tandis qu'un arrêt du conseil , signé au camp de Nancy, le 15 mars 1673, permettait aux gens de sa bande de jouer poulie public aux bals, noces, sérénades et autres réjouissances publiques, avec défense aux maîtres desviolous de les y troubler, à peine de trois mille livres d'amende.
La manière dont les opéras étaient composés atteste l'importance qu'on y attachait. Quinault qui, moyennant la somme de quatre mille livres , était tenu de fournir annuellement un poème, en soumettait d'abord le sujet à Louis XIV. Après s'être entendu avec le roi sur l'idée mère de la pièce, et avec Lulli sur le plan, il communiquait son scénario à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'Académie française examinait, l'œuvre eu dernier ressort. Quoique si sérieusement faites, ces œuvres parurent mondaines à Quinault quand il approcha de la tombe. Suivant les Mémoires de Dangeau, dans sa dernière maladie, en avril 1680, il fit demander au roi de le dispenser de faire des opéras, et Sa Majesté trouva bon qu'il n'en fit plus.
L'Opéra était assidûment fréquenté par la cour, par l'élite de la noblesse et de la bourgeoisie, et même par les ecclésiastiques qui s'y rendaient incognito.
Le cardinal Delfini, nonce apostolique, était le seul qui osât s'y montrer franchement.
Le succès de Lulli fit oublier complètement le compositeur qui avait le premier écrit un opéra français. Il se retira à Londres, où il mourut honoré d'ailleurs de l'estime de la cour. Devizé, dans le Mercure galant du mois d'avril 1777, éleva la
L'OPERA
voix pour rappeler les services que Cambert avait rendus. « C'est à lui, dit-il, que nous devons l'établissement des opéras que nous voyons aujourd'hui. La musique de ceux de Pomone et des Peines et Plaisirs de l'amour était de lui , et depuis ce temps-là, on n'a point vu de récitatif en France qui ait paru si beau. C'est ce même Cambert qui a fait chanter le premier les belles voix que nous admirons tous les jours, et que la Gascogne lui avait fournies. C'est dans ses airs que la belle Brigogne a paru avec le plus d'éclat, et c'est par eux qu'elle a tellement charmé tous ses auditeurs, que le nom de la petite Climène lui en est demeuré. Toutes ces choses font connaître le mérite et le malheur du sieur Cambert; mais si le mérite de tous ceux qui en ont était teconnu, la fortune ne serait plus adorée, ou pour mieux dire, on ne croirait plus qu'il y en eut. »
Lulli fut comblé de richesses et d'honneurs. Anobli et nommé secrétaire du roi, il fut reçu par la chancellerie, le 30 décembre 1(581, et donna à MM. les membres de ce corps un magnifique repas. Le soir, il les mena à l'Opéra, où l'on jouait le Triomphe de l'amour. Ce fut un spectacle étrange que de voir rangés autour de la scène une trentaine d'hommes graves, en manteau noir et en grand chapeau de castor.
Lulli eut, en 1075, un procès qui dura deux ans. Henri Guiscard, intendant des bâtiments de Monsieur et constructeur de l'Opéra, voulut, dit-on, l'empoisonner avec du tabac, par jalousie. Lulli aussitôt s'en plaignit au roi. L'affaire vint au Chàtelet. Treize témoins furent entendus, des monitoires publiés. Tout finit par une transaction, et Guiscard alla établir un autre Opéra à Madrid. Le directeur de l'Académie royale de Musique eut une autre dicussion moins sérieuse avec La Fontaine, auquel il refusa, comme détestable, la pastorale de Dàphné. La Fontaine se plaignit au roi, pria M1"0 de Thiange de solliciter pour lui, et ne put obtenir qu'on représentât son poëme. Il s'en vengea en écrivant contre Lulli la comédie du Florentin.
Lulli tenait sa troupe à la disposition du roi et la transportait, toutes les fois qu'il en était requis, à la cour ou chez les grands seigneurs. Au mois d'octobre 1085, il donna à Fontainebleau le Temple de la Paix, opéra-ballet où figurèrent à coté des sieurs Pécourt, Lestang, Favier, des demoiselles Laurent et Le Peintre, le marquis de Moy, le comte de Brioure, la princesse de Conti, la duchesse de Bourbon. Le 0 septembre 1080, les acteurs de l'Académie représentèrent au château d'Anet Acis et Galatée , pastorale héroïque en trois actes. <t Le roi était malade d'un anthrax, raconte La Fare dans ses Mémoires; quoiqu'il fut effectivement en danger, il ne voulut^pas qu'on le crût. Cette maladie n'empêcha pas que, pour divertir M»r le Dauphin à Anet, M. de Vendôme, l'abbé de Chaulieu et moi n'imaginassions de lui donner une fête avec un opéra, dont Campistron , poëte toulousain aux gages de M. de Vendôme, fit les paroles, et Lulli , notre ami à tous, la musique. Cette fête coûta 100,000 francs à M. de Vendôme, qui n'en avait pas plus qu'il ne lui en fallait; et comme M. le grand prieur, l'abbé de Chaulieu et moi avions chacun notre maîtresse à l'Opéra, le public malin dit que nous avions fait dépenser 100,000 livres à M. de Vendôme pour nous divertir, nous et nos demoiselles. »
Furetière a tracé de Lulli le portrait suivant : « Il était gros de corps et petit de taille; il 'n'était pas beau de visage; il avait la physionomie vive et singulière, mais point noble; noir, les yeux petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vue si courte, qu'il ne pouvait presque pas distinguer à deux pas. Il avait le cœur bon, moins d'un Florentin que d'un Lombard; point de fourberie ni de rancune, les manières unies et commodes, vivant sans hauteur et en égal avec le moindre musicien, mais ayant plus de brusquerie et moins de politesse qu'il ne convenait à un homme tel que lui, qui avait longtemps vécu dans un grand monde et dans une cour aussi polie que celle de France. Il avait pris l'inclination d'un Français pour le vin et la table; mais il avait gardé l'inclination italienne pour l'avarice : aussi laissa-t-il dans ses coffres six cent trente mille livres en or. Il avait une vivacité fertile en saillies, racontait très-bien, mais il fallait' qu'il montât sur un tabouret, ou fût debout pour gesticuler, comme quand il battait la mesure. Il n'avait aucun ressentiment des injures, excepté si on lui disait que sa musique ne valait rien. Il aurait tué, disait-il, celui qui lui aurait l'ait un pareil compliment.
« 11 excellait à la fois dans l'art de la composition de ses opéras et dans celui de les faire exécuter. Il s'attachait à dresser lui-
même les chanteurs et chanteuses qui lui plaisaient, leur en" seignait à entrer, à marcher sur le théâtre, â se donner la grâce du geste et de l'action. C'est lui qui forma les Beaumavielle, les Dumesny, les demoiselles de Saint-Christophe et Rochois. Il voulait que les acteurs chantassent sans roulades ni brodures dans les récitatifs, et il le voulait si uni qu'on prétend qu'il allait se le former à la Comédie -Française sur les tons de la Champmeslé.
« Aux répétitions, il ne souffrait que les gens nécessaires.
« Il venait regarder presque sous le nez des acteurs, la main haute sur les yeux, afin d'aider sa courte vue, et ne leur passait quoi que ce soit de mauvais. Pour son orchestre, il avait l'oreille si fine, que du fond du théâtre il démêlait un violon qui jouait faux ; il accourait et lui disait : « C'est toi; il n'y a pas cela dans la partie. » Il n'aimait pas qu'ils ajoutassent des notes d'agrément à leur tablature. C'était alors qu'il s'échauffait, et plus d'une fois il a rompu un violon sur le dos de celui qui ne le conduisait pas à son gré. La répélition finie, Lulli lui payait son violon triple et le menait dîner avec lui. »
Lulli se mêlait beaucoup de la danse. Une partie du ballet des Fêtes de l'Amour et de Bacchus avait été composée par lui, et il eut une grande part dans les ballets de Beauchamp. 11 réformait les entrées, imaginait des pas d'expression, et se mettait à danser devant les danseurs pour leur faire comprendre ses idées. Il n'avait pourtant point appris; mais il avait un talent extraordinaire pour tout ce qui appartenait aux spectacles.
11 mourut le 22 mars 1087, et fut enterré aux Petits-Pères, où son épitaphe a été conservée. Il s'était associé pour les machines, après Vigarini, Bernin, dessinateur ordinaire du cabinet de Sa Majesté, qui dessinait les machines, les décorations et les costumes.