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CHAPITRE III

Administration de Franchie. — Description de l'Opéra par Dufresny. — Origine des bals de l'Opéra. — L'Opéra à l'hôtel d'Évreux. — Rameau. — Embarras financier des entrepreneurs de l'Opéra. — Incendie de ia salle du Palais-Royal.

Après la mort de Lulli , l'Opéra passa entre les mains du mari de sa fille Magdeleine-Catherine Lulli; c'était Jean-Nicolas de Francine, maitre d'hôtel du roi. Il gouverna l'Opéra jusqu'en 1728, et il lui fut conservé une pension annuelle de 18,000 livres, sur les revenus de l'Académie royale, jusqu'à sa mort arrivée le 6 avril 1735.

La famille Francine, jadis Francini, était originaire de Florence, et établie et naturalisée en France dès 1500.

Francine obtint, le 27 juin 1087, un brevet du roi pour avoir la conduite et la direction de l'Académie royale de Musique pendant le terme de trois années.

Le 1er mars 1080, il obtint une prolongation de privilège pour dix ans, qui fut renouvelée à l'expiration.

Pendant son long règne, Francine aliéna plusieurs fois ses droits. Des lettres du 31) décembre 1008 stipulèrent qu'à partir du 1er mars 1090, un quart des bénéfices reviendrait à Hyacinthe Gourreault-du-Mont, écuyer commandant l'écurie de Msr le Dauphin.

Par contrat, passé le 3 octobre 1704, devant Ms Rataut, notaire à Fontainebleau, Francine céda le privilège à Pierre Guyenet, payeur des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris ; mais cet entrepreneur se ruina, et ses créanciers, avec lesquels Francine consentit à traiter, ne furent pas plus heureux, malgré les succès des opéras de Campistron, Duché, La Mothe, Fontenelle, Lagrange-Chancel , Pellegriu, auteurs associés aux musiciens Colasse, de La Barre, Louis Lulli, Rebel, Desmarets, Salomon, Baptistin, etc.

Voici comment Dufresny parle de l'Opéra dans ses Amusements sérieux et comiques (Paris, 1705) :

« L'Opéra est un séjour enchanté; c'est le pays des métamorphoses. On y en voit des plus subites ; là les hommes s'érigent en demi-dieux, et les déesses s'humanisent. Ce sont des pays qui voyagent devant les yeux des spectateurs. Là, sans sortir d'une place, on passe d'un bout du monde à l'autre et des enfers aux champs Élysées. Vous ennuyez-vous dans un désert affreux, un coup de sifflet vous fait retrouver dans le pays des dieux ; un autre coup de sifflet, vous voilà dans le pays des fées.

o Les fées de l'Opéra enchantent comme les autres, mais leurs enchantements sont plus naturels, au vermillon près.

« Quoiqu'on ait fait depuis quelques années quantité de contes sur les fées du temps passé, on eu fait encore davantage sur les fées de l'Opéra; ils ne sont peut-être pas plus vrais, mais ils sont plus vraisemblables.

« Celles-ci sont naturellement bienfaisantes. Cependant elles n'accordent point â ceux qu'elles aiment le don des richesses, elles le gardent pour elles.

« Disons un mot des habitants naturels du pays de l'Opéra : ce sont des peuples bizarres, qui ne parlent qu'en chantant, ne marchent qu'eu dansant, et font souvent l'un et l'autre, lorsqu'ils en ont le moins d'envie.

(c Ils relèvent tous du souverain de l'orchestre, prince si absolu, qu'en haussant et baissant un sceptre, en forme de rouleau, qu'ii tient à sa main, il règle tous les mouvements de ce peuple capricieux.

» Le raisonnement est rare parmi ces peuples : comme ils ont la tète pleine de musique, ils ne pensent que des chants et n'expriment que des sons: cependant, ils ont poussé si loin la science des uotes, que si le raisonnement se pouvait noter, ils raisonneraient tous à livre ouvert, »

Malgré les beautés de l'Opéra, l'entreprise en était ruineuse; elle était grevée de pensions à la famille Lulli, au batteur de mesure Colasse, au décorateur Bernin, à la cantatrice Marthe Leltochois, qu'a tant célébrée Chaulieu; au danseur Louis Lestang, à la danseuse Thérèse Sublagny; à Marie Verdier, qui avait chanté à l'Opéra pendant quarante-cinq ans, et â plusieurs autres anciens acteurs.

lin outre, il n'y avait aucun ordre dans l'administration. L'étendue du mal est signalée dans le préambule du règlement de 1713. Cette espèce de code dramatique instituait une école gratuite de musique, une école de danse et une école d'instruments. Il infligeait des amendes aux acteurs, figurants et employés en cas d'inexactitude ou de refus de rôle, et prenait des mesures pour assurer le paiement des appointements ou des pensions. Il fixait les honoraires du poète et du musicien à 100 livres par mois pendant les dix premières représentations, et à 50 livres pendant les vingt représentations suivantes.

Alin de mettre le règlement à exécution, des lettres patentes créèrent divers fonctionnaires. Le sieur André Destouches fut nommé inspecteur général sur toute la régie de l'Académie royale de Musique, tant pour ce qui regardait la police intérieure que pour le service des spectacles, les recettes et les dépenses. Aucune pièce ne pouvait être représentée, aucun acteur reçu sans son autorisation. Il était chargé de maintenir toujours au complet l'effectif des chanteurs, danseurs, hommes ou filles de chœur et symphonistes. Il devait interdire l'accès des coulisses à ceux dont la présence n'était pas absolument indispensable et empêcher les acteurs d'entrer dans les loges des actrices et réciproquement.

Le duc d'Antin, pair de France, surintendant des bâtiments et chef du conseil du dedans du royaume, fut commis pour avoir connaissance de tout ce qui concernait la police et la régie de l'Académie royale de Musique.

Francine demeura directeur, mais de nom seulement; un arrêt du conseil d'État, du 19 novembre 1714, lui défendait môme de s'immiscer dans la régie de l'Opéra, moyennant '20,000 livres stipulées â son profit.

On augmenta les ressources de l'Académie en l'autorisant, par lettres patentes du 2 décembre 1715, à donner des bals publics. Le chevalier de Bouillon, qui en avait, eu l'idée première, en fut récompensé par une pension de 0,000 livres à prélever sur les bénéfices de l'affaire.

L'architecte Servandoni divisa pour les bals la salle en trois parties : les loges, un salon carré et un hémicycle octogone orné de glaces ; il trouva moyen d'élever avec un cabestan le parterre etl'amphithéàtre au niveau de la scène. Un règlement du 30 décembre 1715 défendit à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles fussent d'entrer au bal sans payer, à visage découvert et avec des armes.

Une autre ordonnance du 10 avril 1721 portait qu'après que les intéressés au privilège auraient prélevé sur le produit de chaque représentation 000 livres pour leurs frais, ils seraient tenus de donner le neuvième du surplus au receveur de l'Hotcl- Dieu de Paris pour être employé au soulagement des pauvres.

Ce régime fut marqué par des succès. Les amateurs de mélodies archaïques se rappellent encore Callirhoê, de Rqy et

Destouches; Hijpermnestre, de Lafont et Gervais, qui eut le régent pour collaborateur; les Fêtes grecques et. romaines, de Fuzelier et Colin de Blamont, premier opéra-ballet dont le poème fut emprunté à l'histoire; les Éléments, opéra-ballet en quatre actes, musique de Lalande et Destouches, chorégraphie de Ballon.

Les artistes de l'Opéra pouvaient, avec l'autorisation du directeur, contribuer à l'éclat des fêtes particulières. On eu trouve un curieux exemple dans le Mercure de France du mois d'août 1728 :

« Le 12 juillet furent célébrées, à l'hôtel d'Évreux, qui fut plus tard l'Élysée-Bourbon, les noces de Guy-Michel de Durfort de Lorges, duc de Durfort, et d'Élisabeth-Philippine de Poitiers. A cinq heures, après la signature du contrat, mesdemoiselles Hautier, Herwens et autres artistes, sous la direction du musicien Mouret, chantèrent plusieurs morceaux, et terminèrent par un chœur du ballet de l'Europe galante :

Tendres amants, rassemblons-nous.

« Après le chœur, une troupe de masques entra au son du tambourin dans le salon. Les danseurs et danseuses de l'Opéra dansèrent; les demoiselles Camargo et Salle s'y surpassèrent; toute la compagnie en fut enchantée, ainsi que des sieurs Blandy, maître de ballets, Dumoulin et Laval. Le comte de Duras, le chevalier de Lorges, dansèrent aussi plusieurs entrées. Le bal finit par une contredanse de tous les masques au sou du tambourin, et cette légère troupe sortit en dansant. »

Francine se retira en 1728. Il eut pour successeur l'inspecteur général Destouches ; puis Gruer en 1 730 ; les sieurs Lecointe, Lebceuf et associés en 1731. Deux ordonnances royales consolidèrent la police du théâtre : la première interdisait à qui que ce fut de se tenir dans les coulisses ou dans les loges des actrices; l'autre défendait d'entrer à l'Opéra sans payer, même aux gardes, gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires ; d'y commettre aucun désordre en entrant ni en sortant, de crier ni faire du bruit pendant le spectacle, de siffler et faire des huées, d'avoir le chapeau sur la tête et d'interrompre les acteurs. Les domestiques portant livrée étaient exclus de l'Opéra, même quand ils payaient.

En 1732, les sieurs Lecomte, Lebœuf et associés montèrent Jephlé, tragédie-opéra de Pellegrin et Monteclair; mais le cardinal de Noailles, scandalisé de voir un héros de la Bible transporté sur une scène mondaine, obtint la suppression de la pièce. On lui substitua Hippolyte et Aricie, premier opéra de Hameau, dont la musique toute nouvelle ne fut point appréciée, quoique Campra eut dit au prince de Conti : n Voici un homme qui nous éclipsera tous, » Les coûteuses décorations du ballet de l'Empire de l'Amour, peintes par Servandoni, consommèrent la perte des associés. Un arrêt du conseil d'État, du 30 mai 1733, leur ota le privilège et le donna pour vingt-neuf ans, à compter du 1" avril 1733, à Louis-Armand-Eugène de Thuret, ci-devant capitaine au régiment de Picardie.

Sous cette direction parurent les Génies, de Fleury et M"5 Duval; l'Enlèvement d'Europe, paroles et musique de Betizi; Isbe, de La Rivière et deMondonville; Don Quichotte chez la duchesse, de Favart et Boismoutier; l'École des amants, opéra-ballet de Fuzelier et Niel, composé de trois entrées, dont les titres caractérisent singulièrement le goût de l'époque; la Constance couronnée, la Grandeur sacrifiée, l'Absence surmontée; mais les plus brillantes représentations qu'un eût vues peut-être depuis VArmide de Lulli furent celles de Castor et Pollux (octobre 1735); Gentil-Bernard, auteur des paroles, fut comparé â Quinault, et Rameau reconnu pour maître par tous lès compositeurs. Monteclair s'avoua vaincu ; Mouret , dont on venait partout d'applaudir l'opéra-ballet des Grâces, devint fou de jalousie et fut renfermé à Charenton.

Les Fêtes galantes, les Fêles d'Hébé, Dardanns, consolidèrent la réputation de Rameau sans sauver le théâtre. Thuret, â bout de ressources, profita de son âge et de ses infirmités pour demander la permission de se retirer, et obtint, sur les produits du spectacle, une pension viagère de 10,000 livres. Ces pensions, qui se multipliaient , étaient une charge accablante pour l'Académie, qui, indépendamment d'un nombreux personnel d'acteurs, entretenait des gardes-magasins, des tailleurs, des brodeurs, des peintres, des menuisiers, des plumassiers, des fabricants de masques, et à laquelle un opéra coûtait en moyenne 45,000 livres. Aussi le successeur de Thuret,- Fran-

L'OPERA

rois Berger, ancien receveur des finances du Dauphiné, mort le 3 novembre 1747, après trois ans et demi d'exercice, laissa-t-il environ 500,000 livres de dettes.

Le gouvernement essaya pendant un an de la régie, qui fut confiée aux sieurs Rebel et Francœur, surintendans de la musique de la chambre. Le 4 mai 174S on revint au système du privilège, dont les concessionnaires, Tresfontaine et Saint-Germain, furent promptement ruinés. Par arrêt du conseil d'État, du '26 août 1749, le roi , « pour empêcher la chute totale de ce spectacle, un des plus beaux ornements de la capitale, » cassa et annula tous les privilèges. 11 donna â la ville de Paris la direction générale de l'Académie royale de Musique, sous les ordres du comte d'Argenson, ministre de la maison du roi.

Les échevins inaugurèrent leur administration le 23 septembre 1749, par un opéra-ballet de Fuzelier et Mondonville, le Carnaval du Parnasse, où chantaient .lelyotte et M"e Fel , où dansaient Chassé, et la Camargo.Ils espérèrent régénérer l'Opéra en y appelant une, troupe italienne qui représenta la Serra padrona, de Pergolèse, la Donna superba, de Renaud de Capoue, et d'autres intermèdes. La présence des bouffons, c'était ainsi qu'on appelait les acteurs transalpins, sépara le public en deux camps : leurs partisans se groupèrent au coin de la loge de la reine ; leurs adversaires, qui n'avaient pas de place déterminée, furent nommés par opposition Messieurs du coin du roi. La dispute passa de la salle dans les cafés, puis dans la presse. Grimni , Jean-Jacques et une foule de pamphlétaires, engagèrent une guerre de plume, après laquelle les novateurs fui ent forcés à la retraite.

En 1757, le bureau de la ville afferma l'Opéra pour trente années à Francœur et Rebel, qui en étaient inspecteurs. Ils eurent pour soutiens les poèmes de Moncrif , Danchet, Favart et Marmontel, la musique de Rameau, d'Auvergne et de Mondonville ; le chant de Gélin, de Larrivée, de Sophie Arnould; le talent chorégraphique de Vestris Ier, de Gardel et de M"e Allard. .Malheureusement, le 5 avril 1763, à huit, heures du matin, un incendie dévora le théâtre.

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