CHAPITRE IV
Nouvelle salle. — Gluck et Pieeini. — Nouvel incendie. — Construction du théâtre de la Porte-Saint-Martin. — L'Opéra pendant la Révolution.
Privée d'asile, l'Académie s'établit provisoirement dans la salle des Tuileries où le public, ne la suivit pas. Rebel et Francœur sollicitèrent et. obtinrent la résiliation de leur traité. La ville en passa un autre avec MM. Trial et Breton; mais, en 1770, elle reprit l'exploitation et ne conserva les concessionnaires qu'à titre de régisseurs, en leur adjoignant les sieurs d'Auvergne et Joliveau. Un peu plus tard, elle rappela Rebel en qualité d'administrateur de la régie.
La salle, reconstruite par l'architecte Moreau et ouverte le '24 janvier 1770, avait quatre rangs de loges et une scène profonde de quatre-vingts pieds, « ce qui, suivant l'auteur des Curiosités de Paris (1771), se trouvait à peine dans les plus vastes théâtres de l'Europe, » On y avait ménagé neuf sorties c.emmodes; un foyer péristyle décorait la façade. Les premières pièces qu'on y représenta n'eurent aucun succès; mais l'Iphigénie en Aulide et l'Orphée de Gluck excitèrent un vif enthousiasme.
La célèbre lutte de Piccini avec Gluck , à'Alceste contre Roland, d'Armide contre Didon , ne tira point l'Opéra de sa position fâcheuse.
Un second sinistre mit le comble aux misères de l'Opéra. La magnifique salle, si récemment bâtie à grands frais, fut détruite, le 8 juin 1781, par un rapide incendie, dont Bachaumont nous a laissé une effroyable description. L'architecte Lenoir se fit fort d'élever une salle provisoire en moins de trois mois; et en effet, en soixante-quinze jours et autant de nuits, on acheva sous sa direction le vaste théâtre qui est actuellement celui de la Porte-Saint-Martin, et dont la façade est ornée de huit belles cariatides du sculpteur Bocquet. Les gens du monde craignaient qu'elle ne manquât de solidité; on lesrassura par un procédé analogue à celui des empereurs romains, qui faisaient essayer les aliments suspects par des esclaves.
Le 25 octobre 1781, un spectacle gratis fut donné à l'occasion
de la naissance du Dauphin, et la vile multitude se risqua la première dans l'édifice improvisé.
Le prix des places était ainsi fixé : balcon ejes seigneurs, aux deux côtés de l'orchestre, 10 livres; premières loges, 7 livres 10 sols; secondes loges, 4 livres; parterre et paradis, 2 livres. On joua successivement Adèle de Ponthieu, de Piccini; Renaud et OEdipe à Colone, de Sacchini; Tarare , de Salieri (paroles de Beaumarchais); Péronne sauvée, de Dezaîde; le Premier Navigateur, de Philidor; l'Embarras des richesses, de Grétry; mais ce dernier sujet était moins que jamais de circonstance à l'Académie royale de Musique.
Le comité administratif, créé par Louis XVI en 1778, se composait d'acteurs, de musiciens, de. l'inspecteur du théâtre, d'un secrétaire perpétuel , sous la présidence du compositeur Gossec.
Peu de temps après les journées des 5 et 6 octobre 1789, une députatian de la commune de Paris, conduite par Bailly, vint proposer à Louis XVI de se charger exclusivement de l'Académie royale de Musique; mais après avoir écouté l'orateur et présenté quelques objections, le roi impatienté s'écria : « Allez au diable, vous et votre Opéra ; je n'ai pas le cœur â la danse! »
Depuis 1792 jusqu'en 1803, l'Opéra porta tour à tour les noms de Théâtre de la République et des Arts, Théâtre des Amis de. la patrie, et enfin Théâtre des Arts. Il se fit propagateur des idées démocratiques, chanta les victoires des quatorze armées, et traita des sujets actuels et antiques, le Siège de Thionvdle, Fabius, le Camp de Grandpré, Miltiade à Marathon, Ce que peut la liberté, fforatius Codés, Léonidas. Ses poètes attitrés furent Gaillard, Chénier, Hoffmann, Arnaud; ses compositeurs, Gossec, Méhul, Persuis, Lemoyne, Kalbrenner, Salieri, Kreutzer, Grétry, Haydn et. Mozart, dont les œuvres éminentes le soutinrent au milieu des troubles politiques. Il n'avait point périclité, lorsqu'un arrêt du 29 nivôse an xi (10 janvier 180.3) donna la surveillance des arts au préfet du palais, et la gestion à un directeur et à un administrateur comptable, nommé par le premier consul. Aucune pièce nouvelle, aucun nouveau ballet ne pouvait être donné, aucune décoration nouvelle établie sans que l'aperçu de la dépense eut été soumis au gouvernement et approuvé par le premier consul. Le tableau des traitements et des gratifications accordées aux artistes sous le nom de feux devait être soumis par le préfet du palais à l'approbation du premier consul. Tous les six mois les dépenses, recettes et comptabilité étaient vérifiées par une commission de trois personnes désignées par le premier consul. Une subvention de 50,000 francs par mois était octroyée au Théâtre des Arts.
Un arrêté du même jour nomma le citoyen Bouret administrateur comptable du Théâtre des Arts, qui n'était pas dans une situation prospère, s'il faut en croire les ouvrages du temps, le Pariséum, par Blanvillain. « Ce spectacle, que Goldoni appelait le paradis des yeux et l'enfer des oreilles, coûte annuellement des sommes considérables à l'État; encore l'administration est-elle rarement au pair. Il est vrai que le gouvernement fait moins de sacrifices qu'autrefois, et que les dépenses se sont beaucoup accrues par la variété des pièces et la magnificence des ballets. On peut aller sur le théâtre voir le jeu de, machines dont M. Bouilloi est directeur. Cet architecte se fait un plaisir de montrer chez lui, aux curieux, un mécanisme destiné à élever les murs de Thèbes, comme la fable nous a raconté qu'Orphée le fit jadis au son de la lyre. Le nombre des personnes attachées à ce spectacle monte â plus de cinq cents, »
Les principaux chanteurs de l'Opéra étaient alors Laîs, Chéron, Dérivis, Nourrit père; Mmes Maillard et Branchu. Parmi les danseurs brillaient Vestris père et fils, et Gardel ; la première danseuse était M"e Clotilde, grande blonde à laquelle le prince Pignatelli , comte d'Egmont, assurait 1,200,000 francs par an. La chronique scandaleuse prétend qu'elle ne s'en contentait pas, et que l'amiral espagnol Mazaredo y ajouta un léger supplément annuel de 400,000 francs. Elle avait, dans la rue de Ménars, un magnifique appartement dont les tentures coûtaient 70 fr. l'aune; le couvrepied de son lit était- un cachemire noir d'une valeur de 15,000 francs. Le reste de l'ameublement avait la même magnificence; et pourtant cette danseuse si belle, si courtisée, si prodigue, mourut dans la misère et dans l'oubli. En 1806, l'Opéra prit le titre d'Académie impériale de Mu-
sique, et Picard en fut nommé directeur, sous la surintendance du comte de Rémusat. Les grands succès qui signalèrent son administration sort ceux de la Vestale et Fernand Corlez, de Spontini ; des liantes, du Triomphe de Trajan et la Jérusalem délivrée, de Perçois; des Abencérages , de Cherubini; mais l'Opéra-Comique, avec Boïeldicu, Nicolo, Dalayrac et Berton; l'Opéra-Buffa, avec Paisiello et C.imarosa, faisaient une formidable concurrence à l'Académie impériale de Musique. Napoléon Ier constitua les tliéàtres secondaires en vassaux du grand Opéra, en lui permettant, par décret du 13 août 1811, de. prélever une rétribution sur leurs recettes.
La monarchie des Bourbons plaça les quatre théâtres royaux sous la surveillance du ministre d'État, intendant général de la maison du roi, et du directeur général des Beaux-Arts. A la différence du régime impérial, la liste civile se chargea de TOpéra pour son compte et a forfait, moyennant une subvention qui s'élevait, en 1830, à 850,000 fr. Pour la réception des pièces fut organisé un jury composé de Raynouard, Charles Nodier, Brard, Michaud, Baour-Lormian, Méhul, Cherubini, Boïeldicu, Union et, Spontini, sous la présidence de M. de La Ferté, intendant des menus; le vicomte de Nugent était lecteur. Gardel, maître des ballets, Degoti, décorateur, et le machiniste, assistaient aux lectures, mais n'avaient que voix consultative (ordonnance du 18 septembre 1810). On nomma Chéron régisseur, Persuis directeur du personnel et Courtin administrateur du matériel. En 1818, les recettes de l'Opéra étaient, suivant le- Moniteur, de 598,022 francs 40 centimes; les bals rapportaient 27,048 francs.
On avait transporté l'Opéra, en 1703, dans une salle construite par l'architecte Louis, me Richelieu, en face de la Bibliothèque nationale. Cette salle pouvait contenir 2,800 spectateurs ; elle avait été restaurée en 1810, et Cicéri en avait peint la coupole d'après les dessins de Debrct. On la démolit après l'assassinat du duc de Berry, et 2,555,000 fr. furent consacrés à l'édification de la salle provisoire de la rue. Lepelletier.