‹ Le nouveau ParisChapitre 121 sur 441 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Salle de la lue Lepelletier. — Les neuf Muses. — Le troisième dessous. — Le foyer de la danse. — L'Opéra jusqu'en 1830. — L'administration de M. Véron. — Robert le Diable. — Appointements des acteurs. — Premiers sujets.

Cette salle provisoire, inaugurée le 10 août 1821, durera probablement au moins un demi-siècle. La décoration extérieure n'a rien de monumental. La façade est surmontée de ligures de Muses au nombre de huit seulement, ce qui a été jadis expliqué par le quatrain suivant :

Terpsichore, a ce qu'on rapporte, Régnait déjà seule en ces lieux; Tour le prouver à tous les veux, Elle a mis ses sœurs a la porte.

Le bâtiment occupe une superficie de 1,000 mètres; celle des magasins et des dépendances est de 5,033. La salle, de l'orme circulaire, contient 1,050 places. La scène est immense. [.es dessous, qui se divisent en trois étages, ont autant de profondeur qu'elle a de hauteur.

Le troisième dessous est un souterrain obscur, une véritable oubliette hantée par les rats. Un machiniste misanthrope s'y pendit en 1840, et on le chercha pendant six semaines dans tout Paris sans se douter qu'il était là.

Le magasin des décorations, qui longe la rue Rossini, a 25 mètres de longueur. Les loges où les acteurs s'habillent, les salles de répétitions, les bureaux de l'administration, occupent en partie un bel hôtel bâti par Carpentier pour le financier Bouret, et qui appartint successivement à MM. de Lahorde, de La Reynière et de Choiseul. Le foyer où s'exercent les danseuses est un ancien salon qui avait été décoré par Clériseau, peintre du roi, et qui a été coupé en doux horizontalement. On y a placé un magnifique buste de la danseuse Guimard, par Coustou,

Installée dans ce nouveau domicile, l'Académie impériale de Musique commença par remettre au répertoire Castor et l'ollu.e, Tarare, les Uaïuudes, de Salieri, et par monter l'Olympie, de Spontini. Voyant ses chants peu appréciés, elle, suivit le conseil que la fourmi donnait à la cigale. Les ballets de Clara,

la Serrante justifiée, Flore et Zénhyre, le Carnaval de Venise, Aime, les Pages du due de Vendôme, attirèrent la foule; puis â cette période chorégraphique succéda l'ère musicale la plus brillante. Dans Aladin ou la Lampe merveilleuse, Nicolo Isouard de Malthc retrouva les gracieux accords de sa jeunesse. Le Siège de Corinllie, Moïse, le Comte Ory, Guillaume Tell, justifient l'honneur exceptionnel qu'on a fait à Rossini en lui érigeant de son vivant une statue dans le foyer du théâtre. Halévy donna le beau ballet, la Tentation : Auber, la Muette de Portici.

Ce dernier opéra, dont les paroles étaient de Scribe et Germain Delavigne, et qui fut représenté le 29 février 1828, se trouva en situation lorsque survint le cataclysme de 1830. A Paris, une foule enthousiaste applaudissait au choeur : Amour sacré de la patrie. A Bruxelles, ce fut en sortant d'une représentation de la Muette, au théâtre de la Monnaie, que, le 25 août 1830, les Belges commencèrent la révolution qui aboutit à leur indépendance,

Au 27 juillet 1830, l'administrateur général de la musique était M. Luhbert; il était secondé par Hérold, Schneitzhoffer, Halévy, comme maîtres de. chant; Aumer, Albert, Taglinni, comme maîtres de ballets; Habeneck et Valcntino, comme chefs d'orchestre.

Les interprètes étaient dignes des œuvres. Adolphe Nourrit, quoiqu'il prît trop souvent la voix de tête, était aussi bon acteur que musicien consommé. Dabadie, Levasseur, Massol, Alexis Dupont, qui chantait si bien la barcarolle du premier acte de Guillaume Tell, et qui finit si misérablement, complétaient un ensemble qui méritait à l'Opéra sa haute réputation. M"' Jawuereck conservait encore des restes de la grâce qu'elle déployait en chantant dans Aladin :

Venez, charmantes bayad'eres, Venez, enfants de la gaîté, Venez, par vos danses légères, Nous inspirer la volupté.

Mmc Cinti-Damoreau était dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent.

La chorégraphie était représentée par Paul, Montjoye, Cou- Ion, Mérante; par Mi"" Noblet, Montessu et Legallois.

Avec de pareils éléments de succès, il semblait que l'Académie royale de Musique dût être une excellente affaire. Cependant Louis-Philippe n'osa s'en charger, peut-être parce qu'il voulait rompre avec les errements du passé. Une ordonnance du 29 janvier 1831 livra l'Opéra aux chances de la spéculation privée. La subvention fut réduite de 850,000 à 820,000 fr. Conformément aux principes de liberté sur lesquels s'appuyait le nouveau régime, le tribut prélevé sur les théâtres secondaires fut. supprimé, et le monopole des bals masqués enlevé au directeur.

Néanmoins, un homme entreprenant, qui avait fait réussir la pâte pectorale de Regnault, le docteur Véron, se chargea intrépidement du fardeau qu'abandonnait la monarchie, et eut le bonheur de vérifier à son profit le proverbe : Audaces fortunajuvat. Giacomo Meyerbeer apporta au nouveau directeur son opéra de Robert le. Diable (21 nov. 1831), qui fut monté par M. Duponchel, dont le goût artistique était éprouvé par de longues études, et qui, avant de commander à Cicéri les décorations du troisième acte, chercha des effets jusque dans la vieille prison du Mont-Saint-Michel.

Les frais de M. Véron, qui a d'ailleurs, dans ses Mémoires, expliqué longuement son administration, furent couverts amplement par ses recettes. Une danseuse, dont la famille était depuis longtemps connue dans l'art chorégraphique, M"" Taglioni, débuta dans la Sylphide, et elle produisit une vive sensation par la manière dont elle conciliait l'enivrement de la danse avec une décence inusitée.

M. Véron monta avec succès le Serment et Gustave III, d'Auber; la Juive, d'Halévy, en 1835; Us Huguenots, dé Meyerbeer, au mois de mars 1830. Les plus gros appointements qu'il eût à payer ne montaient pas à plus de 30,000 fr. ; aussi la liste civile, jalouse de ses succèâ, voulut-elle réduire la subvention qui fut fixée: de 1832 à 1833, à 750,000 IV.; de 1833 â 1831, à 080,000 fr.; enfin, de 1834 à 1835, â 020,000 fr.

Ce fut alors que M. Véron jugea l'entreprise scabreuse; en 1830, il renonça â son privilège en faveur, et l'on pouvait dire au détriment deM. Duponchel.

L'OPERA

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