CHAPITRE VI
Administration de M. Duponchel. — Débuts de Duprez. — Cevito et Saint-Léon. —Nestor Roqneplan. — Débuts de lioger k l'Opéra. — Rapport de 51. Troplung sur l'Académie impériale de Jlusique.
Les principaux opéras joués sous la direction de M. Dnponcliel furent Guido et Ginevra, d'Halévy; le Lacdes Fe'es,d'Auber; les Martyrs et la Favorite, de Donizetti, interprétés par Duprez, dont la méthode était aussi belle que la voix, par Barroilhet, MM"" Stoltz et Falcon. Le ballet du Diable boiteux, avec Fanny Essler, faisait de fructueuses recettes, lorsque M. Léon Pillet fut adjoint au directeur en qualité de commissaire du gouvernement. En 1840, Duponchel se retira; mais celui qui l'avait supplanté n'eut pas lieu de s'en applaudir. La Reine de Chypre, Dom Sébastien de Portugal, Charles VI, n'eurent que. des succès d'estime. Plus heureux dans le ballet, M. Léon Pillet donna Giselle et le Diable à quatre, et même à côté de. Carlotta Grisi, figurèrent sans désavantage les danseuses viennoises, remarquables par la régularité et laprécision militaires de leurs évolutions. Au mois de juin 1817, Léon Pillet avait été remplacé par Roqneplan, en société avec Duponchel , qui ne tarda pas à se retirer. Les événements politiques, en jetant de la perturbation dans les rangs d'une aristocratie boudeuse, nuisirent au théâtre de l'Opéra. Cependant Nestor Roqneplan lutta courageusement contre la mauvaise fortune. Il engagea Cerito, qui débuta dans la Fille de marbre, et Saint-Léon, dont le Violon du Diable fit valoir le double talent de mime et d'instrumentiste. Duprez renonça à la scène, après avoir créé un dernier rôle dans la Jérusalem de Verdi. Roger, abandonnant l'Opéra- Comique, débuta le 16 avril 1849, et joua successivement la Reine de Chypre, la Favorite, Lucie, la Vestale, les Huguenots, l'Enfant prodigue, la Fronde et le Prophète.
Nestor Roqueplan monta le ballet de Jovita pour M"c Rosati et celui de Vert-Vert pour M"c Priora. Il reprit Moïse avec cent quarante choristes. Il encouragea les débuts de Gounod auteur de Sapho et de la Nonne sanglante; mais en dépit de ses efforts et de son activité, il pliait sous l'énormité des frais. Roger touchait 00,000 fr. pour huit mois; Gueymard, 45,000; Massol, 25,000; Boulo, 18,000. MUeAlboni,qui jouissait d'une immense réputation en Italie, ne consentit àse faire entendre pour la première fois à un public français que moyennant 2,000 fr. par soirée. M'°c Tedesco, dont la voix était si merveilleuse et le jeu si insuffisant, avait 60,000 fr. pour neuf mois. M"e Cruvelli, cette cantatrice dramatique qui a quitté le théâtre pour épouser le baron Vigier, était engagée à raison de 100,000 fr. pour huit mois. Les danseuses Cerito et Rosati percevaient mensuellement 3,600 fr.
En 1854, une commission fut nommée pour examiner la situation de l'Opéra; elle se composait de1 MM. Troplong, président du sénat; Baroche, président du conseil d'État; le comte Baciocchi, premier chambellan, surintendant des spectacles de la cour, de la musique de la chapelle et de la chambre; Rouher, vice-président du conseil d'État; le comte de Morny, député, ancien ministre; Chaix-d'Est-Ange, avocat, ancien député, membre de la commission municipale et départementale de la Seine ; Gautier, secrétaire général du ministère de la Maison de l'Empereur. Le rapporteur de la commission, M. Troplong, commença son exposé en signalant l'imminence du danger. « La situation de l'Opéra, dit-il, commande des mesures promptes et efficaces. L'embarras des finances le menace de dissolution.
« La commission ne rend personne responsable de cette crise; elle n'a pas été chargée d'examiner les faits; elle les constate. Elle croit même que de courageux efforts ont été tentés pour conserver à ce théâtre la faveur du public.
« Mais il y a un point qui domine toutes les autres questions : c'est que, bien que la gestion industrielle de l'Opéra soit confiée à une entreprise particulière agissant à ses risques et périls, ce théâtre, envisagé au point de vue des intérêts de l'art, appartient à la France et à l'Europe, et ne saurait faillir. L'État, qui comprend cette vérité, lui donne une subvention pour lui épargner des revers. Il doit, à plus forte raison, lui tendre la main quand il est près de s'écrouler. »
Conformément aux conclusions de la commission, parut un décret impérial conçu en ces termes :
« A partir du 1" juillet 1854, l'Opéra' est régi par la liste
civile impériale, et placé à cet effet dans les attributions du ministre de notre Maison.
« Une commission supérieure permanente est instituée près le ministre de notre. Maison pour donner son avis sur toutes les questions d'art et sur les mesures propres à assurer la prospérité de l'Opéra. Cette commission est présidée par le ministre.
« Il sera procédé immédiatement, par les soins de l'administration des domaines de l'État et en présence d'un délégué du ministère de la Maison de l'Empereur, à la reconnaissance et à la reprise des bâtiments, du mobilier et du matériel affectés à l'exploitation de cet établissement. »
M. Crosnier fut le premier directeur nommé en vertu du nouveau décret ; puis il fut remplacé par Alphonse Royer, sous l'administration duquel ont été représentés le Trouvère de Verdi, Herculanum de Félicien David, la Magicienne d'Halévy, Pierre de Médicis du prince Poniatowski, le 9 mars
Dans cet opéra, dont les paroles sont de MM. de Saint- Georges et Emilien Pacini, les principaux rôles étaient ainsi remplis : Pierre de Médicis, par Gueymard ; Julien de Médicis, par Bonnehée; le grand inquisiteur Fra Antonio, par Ohin; Laura Salviati , par M"10 Gueyinard-Lauters. Dans le deuxième acte était intercalé un ballot intitulé les Amours de Diane : M"e Ferraris représentait la déesse de la chasse; Mérante, Endymion ; Coralli , un Faune. L'orchestre était conduit par M. Dietsch, qui succédait à M. Girard, mort au commencement de l'année.
La première représentation de Pierre de Médicis fut des plus brillantes. Rarement on avait vu une mise en scène aussi splendide, une salle aussi ruisselante de lumières. Cette profusion de jets de gaz, dont les feux couraient le long des colonnes, auraient, à une autre époque, excité les appréhensions les plus vives, malgré toutes les mesures de précaution possibles. Mais, grâce à l'application du procédé Carteron, qui rend ininflammables les décors et les costumes à l'Opéra, l'administration put se montrer prodigue de flots de gaz et de lumières. Les acteurs comme les spectateurs n'avaient pas à redouter, au milieu des éblouissantes splendeurs du 2e acte, d'être attristés tout à coup par un de ces funestes accidents que le feu causait naguère, sur d'autres scènes, avant la découverte des nouveaux procédés d'ininflammabilité.