‹ Le nouveau ParisChapitre 124 sur 441 · MMM · texte numérisé non relu

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Le déjeuner de la lorette.

interdite, hâtons-nous de dire que les coulisses n'offrent rien d'attrayant : quand la toile est baissée, il y règne une obscurité presque complète. Les décorations montent, descendent, changent de place, et le visiteur est exposé à recevoir sur la tète un portant ou une ferme. Les premiers sujets du chant et de la danse s'habillent dans leurs loges. Le corps de ballet est partagé en chambrées; les figurants, les figurantes désignées sous le "nom de marcheuses; les petites élèves, qu'on nomme les rats d'Opéra, et dont la plupart sont à peine nubiles, apparaissent quelque temps avant le lever du rideau, tandis que les danseuses préludent , dans leur foyer, par des pirouettes et des entrechats en se soutenant sur des barres d'appui. Au milieu de toute cette agitation préliminaire, le visiteur n'a guère le temps d'échanger un regard avec la femme qu'il convoite ou avec celle qui l'honore de son attention. Quand le rideau tombe, les chanteurs et les chanteuses, hors d'haleine, épnisés en raison même de l'effet qu'ils ont produit, s'empressent de regagner leur gîte.

Les danseuses et même les coryphées qu'on a admirées sous le costume de nymphes, de bayadères ou de sylphides, vont s'envelopper dans leurs tartans et se remettre de leurs fatigues en prenant quelque cordial. Le spectacle intérieur des coulisses est bon à voir une fois , mais nous doutons qu'on soit tenté d'y revenir.

Jadis une fille était soustraite à la puissance paternelle dès qu'elle était inscrite sur les registres de l'Académie royale de Musique. Les pourvoyeurs des premiers gentilshommes de la chambre et de leurs amis rabattaient, le gibier féminin à l'Opéra comme dans un parc réservé. De nos jours, une fille mineure qui entrerait sans l'autorisation: de ses parents dans les rangs des rats ou des choristes aurait contre elle la magistrature et la loi; mais leur intervention toute-puissante n'est jamais réclamée dans l'espèce; la mère, dont l'ambition est de

faire de sa fille une émule de Taglioni , est de bonne composition; elle veille sur sa fille avec sollicitude; elle écarte les jeunes gens sans consistance, les musiciens, les gens de lettres qui tournent autour de la jeune débutante ; mais vienne un prétendant dont la fortune et la position soient liquides, et le Cerbère s'attendrira.

Nestor Roqueplan, qui a si longtemps gouverné l'Opéra, a tracé un tableau pittoresque des coulisses et donné des explications dont sa position spéciale garantit l'authenticité; il nous dépeint le rat comme une petite fille de sept à quatorze ans, qui porte des souliers usés par d'autres, des châles déteints, des chapeaux couleur de suie, se chauffe à la fumée des quinquets, a du pain dans ses poches et demande dix sous pour acheter des bonbons. Le rat est élève de l'école de danse, et c'est peutêtre parce qu'il est enfant de la maison, parce qu'il y vit, qu'il y grignote, y jabote, y clapote; parce qu'il ronge et égratigne les décorations, éraille et troue les costumes, cause une foule de dommages inconnus et commet une foule d'actions malfaisantes, occultes et nocturnes, qu'il a reçu ce nom passablement incroyable de rat.

« Le rat, ajoute le spirituel observateur, fait des trous aux décorations pour voir le spectacle, court au grand galop derrière les toiles de fond et joue aux quatre coins dans les corridors; il est censé gagner vingt sous par soirée, mais, au moyen des amendes énormes qu'il encourt par ses désordres, il ne touche par mois que S à 10 fr. et trente coups de pied de sa mère. Le rat reste rat jusqu'à l'âge où il prend le nom d'artiste, jusqu'à l'âge où il ne demande plus de bonbons, et reçoit des bouquets.

« La marclimise a vingt ou vingt-cinq ans, elle est petite ou grande, toujours grasse, agréable à l'œil, n'apprend rien, ne sait rien, et ne vit pas du théâtre.

« Parmi les amusements favoris du rat , il faut citer la celé-

L'OPERA

Le souper de la lorette.

bration de la Sainte-Catberine, le 25 novembre : jamais la Sainte-Catherine n'est plus brillante que quand, par 'bonheur, on joue Robert le Diable. Prenons donc pour exemple le 25 novembre 18...; on jouait , cela est bien entendu , Robert.

« II fallait beaucoup de choses : du punch, des gâteaux, un local ; c'est-à-dire de l'argent pour acheter les comestibles, du temps pour danser. Or, le temps ne manquait pas : car Robert le Diable a un excellent quatrième acte à deux personnages et dont la durée, ajoutée à deux entr'actes, compose le total d'une heure.

« Voici pour le temps.

« Quant à l'argent, chacun a boursillé selon ses moyens :

« Les hommes ont fait une petite saignée a leurs minces appointements.

» Parmi ces dames, coryphées, figurantes, marcheuses, rats...

« Celles qui sont établies en petits ménages offraient : — 5 francs.

» Celles qui ne savent pas encore quand on les trouvera jolies, offraient : — 1 sou.

« La collecte fut bientôt faite.

« Dès le commencement du spectacle, une députation composée de chie-en-lit fort piquants, choisis parmi les plus espiègles des petits figurants, était venue exécuter une sérénade a la porte de toutes les loges féminines.

(i Cette marche, à travers les couloirs les plus tortueux, était conduite par un gamin fameux dans les coulisses sous le sobriquet de l'abonné. C'est un de ceux qui se révoltaient le mieux dans la Muette. Il avait huit ans.

« L'abonné était déguisé en commissaire, et il invitait toutes ces demoiselles au bal qui allait se donner.

« Quelle jolie chose que ce bal!

ii Dans une chambre de vingt pieds carrés était dressée une table sur laquelle l'orchestre grinçait de toutes les cordes d'un

violon et hurlait par tous les trous d'un flageolet enrhumé. Un bonnet pointu, une robe d'avocat, une mitre, une veste de pierrot, les déguisements les plus fous, affublaient les musiciens. Les danseurs avaient gardé leurs costumes de Robert, seigneurs, pages, prêtres, soldats, nonnes et moines; tous les rangs, toutes les transpirations se confondaient.

« Deux faux gendarmes faisaient la police.

ii II y a eu quatre contredanses.

« De peur de compromettre la responsabilité des gendarmes, il ne faut pas définir le caractère de la danse qui a eu le plus de faveur; mais on comprend, de reste, que de jeunes élèves saturés des préceptes de la Danse noble se complaisent au laisseraller d'un genre moins sévère.

« Par son style très-onduleux, une jeune personne, M"e P..., qui est depuis allée mourir en Californie, mérita les hourras furieux de l'assemblée, et d'un suffrage unanime fut proclamée la reine du bal.

« Le rat aime assurément la danse, mais il met son suprême bonheur a grignoter, à Iapper n'importe quoi, des poires, des noix, des nèfles (ah ! les nèfles ! ), du coco, de la bière, ce qu'on veut, ce qu'il trouve.

« C'est avec regret, sans doute, mais non sans plaisir, que de la salle de danse on a couru vers les buffets.

ii L'aristocratie est allée boire pompeusement son punch vitriolé et croquer ses insolents biscuits.

« La bourgeoisie a débouché son cidre et dévoré sa nourrissante galette.

« Le pauvre fretin s'est partagé des objets sans nom , des pommes vertes, des trognons de poires tapées, des grains de raisin, des miettes de croquignoles : au moyen d'une collecte qui était arrivée a la fraction de liard, de pauvres enfants avaient eu pour leur part un marron et une amende trempée dans un petit verre de cassis pour quinze.

« Heureusement, le dernier aete de Robert est tout religieux, et le personnel de la Sainte-Catherine, qui n'aurait pas pu faire un battement, avait conservé assez de force pour s'agenouiller et célébrer la conversion et le mariage du héros normand.

(i Quelle gaieté ! rien au monde, robes, chapeaux, bijoux, voitures, ne donne autant de joie que ces petits amusements, ces petites' ripailles en famille, entre camarades, dans ce lieu où l'enfance a été si laborieuse, où la jeunesse est si riante, d'où la vieillesse est chassée.

ci C'est la vie du rat. »

L'Académie impériale de Musique n'est pas l'unique théâtre de l'arrondissement; mais les autres sont secondaires. Sur le boulevard des Itiliens, Hamilton a transporté le spectacle de magie, de prestidigitation et de ce qu'on est convenu d'appeler la physique amusante, créé par Robert-Boudin au Palais-Royal. Les grands et petits enfants peuvent voir dans cette salle, coquette, toujours avec un nouveau plaisir, la Bouteille inépuisable, la Guirlande de roses, le Coffre de cristal , les Cartes magnétisées et obéissantes, le Dessèchement cabalistique, les Boules de cristal , la Colonne au gant et le chasseur, la Naissance des fleurs, les Dragées, la Pluie d'or, la Nouvelle suspension étbéréenne, le Foulard aux surprises, le Pâtissier du Palais-Royal, les Tourterelles sympathiques, l'Étranger merveilleux, la Nouvelle pendule aérienne, la Seconde vue, le Hibou fascinateur, l'Exercice du trapèze, la Prison, le Nouveau Carton d'Hamilton, etc., etc.

Dans la rue de la Tonr-d'Auvergne qui , soit dit en passant, s'appelait ainsi dès 1770, est une petite salle construite depuis environ une dizaine d'années, et destinée dès lors aux représentations que donnent des amateurs, soit qu'ils se destinent à l'art dramatique, soit qu'ils veuillent simplement se. délasser de leurs occupations quotidiennes. Les typographes du Siècle et de la Patrie y ont longtemps organisé des soirées où, sous la direction de feu M. Tissot , compositeur d'imprimerie et rédacteur en chef du journal l'Amateur, ils abordaient avec audace la tragédie, la comédie et le vaudeville. M. Ricourt, le fondateur de l'Artiste, y exerce les nombreux élèves auxquels il donne des leçons de déclamation. Us ne se font ordinairement, désigner que par des pseudonymes ou des prénoms sur l'affiche manuscrite qui est collée aux vitres d'une boutique voisine de la porte d'entrée. Ils s'appellent M. Jules, M. Alfred, M"' Agar, M"e Iphigénie; mais quelques-uns sortent des rangs et vont prendre place un jour sur nos premières scènes.

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