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CHAPITRE VIII

Les Porcherons. — Ramponneau, — Amélioration du quartier. — Tivoli. — M'»e Blanchard. — La maison de Bonaparte.

L'arrondissement de l'Opéra comprend les quartiers Saint- Georges, de la Chaussée-d'Antin, du faubourg Montmartre et Rochechouart. Us sont tous d'origine nouvelle. Au commencement du xviue siècle on n'y voyait presque que des champs. La rue de la Chaussée-d'Antin se nommait le chemin de la Grande-Pinte. A gauche était un château bâti par la famille Cock en 1320, et que certaine particularité de construction avait fait nommer le Château des Porcherons. Un peu plus loin était la pépinière du roi. Sur l'emplacement de la rue de la Victoire veillaient les commis de la Ferme générale. Une longue route s'en allait en serpentant au pied des collines, entre des champs, des marais et des jardins, de Montmartre à la Petite-Pologne. Elle était bordée de cabarets, rendez-vous des bons lurons, comme l'a dit Vadé; on y buvait du vin appelé ginguet, parce qu'il faisait ginguer ou sauter ceux qui en prenaient. C'est l'étymologie du mot de guinguette, sous lequel furent connus les cabarets des Porcherons. Ils avaient â peu près tous le même aspect. En entrant, on traversait une cuisine pantagruélique où rôtissaient devant un foyer volcanique des langues de veau, des gigots, d'énormes quartiers de bœuf ou de mouton. Le grand salon, qui contenait jusqu'à six cents personnes, était bordé de tables, sur lesquelles s'amoncelaient des bouteilles, des pintes de plomb, des assiettes, vidées par les consommateurs avec une effrayante rapidité. Les danseurs occupaient le milieu de la salle. Des orages passagers grondaient parfois dans ces asiles de la joie. Deux rivales se rencontraient

et se disaient, des pouilles. — T'es-t-une pas grand' chose. — J' somme une honnête femme. — Tu veux m'esbignomer mon personnier. — T'en a menti! — Prends garde que j' te baille uni giroflée à cinq feuilles! — Ose donc, j' te battrai comm' plâtre! — Quien? — Vlan! — Paffe! et les bonnets de voler, les chevelures de flotter au vent, les coups de pleuvoir. Lis hommes s'en mêlaient, le guet accourait, se frayait un passage à coups de. crosse, s'emparait des perturbateurs, gantait avec des cordes le plus récalcitrants; et, la tranquillité étant rétablie, les contredanses recommençaient.

Jean Ramponneau, le fameux cabaretier, était un débitant de la Courtille, qui vint, vers 1700, s'établir aux Porcherons, en face de la barrière Blanche; son cabaret était un caveau décoré d'une treille peinte et d'une enseigne qui représentait le maître du logis à califourchon sur un tonneau; il triompha de tous ses concurrents par son humeur joviale, ses saillies, et surtout par le parti qu'il prit de vendre le vin trois sous et demi la pinte au lieu de six sous. Sa réputation était telle, qu'on avait fait de son nom le verbe ramponner (boire outre mesure) et que Gaudon, montreur de marionnettes, lui proposa douze francs par jour, à la condition de paraître pendant trois mois sur son théâtre. Les jansénistes firent un scrupule à Ramponneau de se produire sur la scène; ils lui dirent que Tertullien avait écrit contre la comédie, qu'il ne devait pas prostituer sa dignité de cabaretier, qu'il y allait de son salut. La conscience de Ramponneau fut alarmée : il avait reçu de l'argent, il ne voulut pas le rendre de peur de se damner. Il y eut procès. Voltaire en fit à ce propos une facétie intitulée : Plaidoyer de Ramponneau, prononce par lui-même devant ses jur/es. Après avoir entendu Me Élie de Beaumont, demandeur, M" Coqueley de Champierre, défenseur, la cour renvoya des fins de la plainte l'illustre cabaretier, plus glorieux et plus populaire que jamais. On ne s'entretint que de lui; on porta des chapeaux à la Ramponneau, des robes à la Ramponneau; on fit queue pour le voir; et Voltaire assure que des princes mêmes lui rendaient visite. « L'année 1700, dit la correspondance de Grimm, est marquée -dans les fastes des badauds en Parisis par la réputation soudaine et éclatante de Ramponneau »

Les gens de cour n'étaient pas fâchés de s'encanailler parfois, de voir de près la foule laborieuse dont ils avaient vaguement entendu parler; ils allaient aux Porcherons comme on va à un voyage de découvertes; mais les intrus étaient souvent mal accueillis; ils couraient risque, d'ête appelés "farauds, échappés de Bicétre, huissiers du diable, mines de polichinelles, restants de la bande à Cartouche, ou marionnettes de pilori. Des courtisanes élégantes, en venant étaler leur luxe au cabaret, y trouvaient quelquefois des figures de connaissance, et il en résultait, comme dit une vieille chanson, mainte réjouissante aventure :

Qui doit apprendre a ben des filles Qui vont chez Ramponneau pour faire les gentilles, A n' pas mépriser les p'tit' gens , D' peur d'y rencontrer d' leux parents.

De 1771 à 1773, des changements notables s'opérèrent dans le quartier de la Grande-Pinte. On perça les rues d'Artois et de Provence; on améliora l'état de la rue Chantereine, que le peuple appelait Chantrelle. Elle continuait la rue des Postes, qui devait son nom aux postes de commis établis par la Ferme générale, et toutes deux, dans les plans du xvir* siècle, s mt désignées sous l'humble titre de Ruellettes aux marais des Porcherons.

La chaussée qui s'ouvrait sur le boulevard, en face de l'Hôtel d'Antin, fut soumise à un alignement régulier. La danseuse Guimard, le financier Necker y eurent des hôtels. Un trésorier général de la marine, nommé Boutin, fit dessiner, en face du château du Coq, un jardin où se confondaitle style régiiliex de Le Nôtre avec le style agreste et fantaisiste qu'on avait emprunté à la Grande-Bretagne. Plus loin, à l'extrémité de la rue de Clichy, Mathieu Le Carpentier bâtit, pour M. de La Boëxièro, un pavillon d'ordonnance ionique au milieu d'un jardin de vingt arpents. Ces lieux de plaisance ont été l'un après l'autre livrés au public ; on y a donné des fêtes avec feu d'artifice, ascension aérostatique, ascension sur la corde au milieu des flammes du Bengale. Ce fut du Tivoli-Boutin que, le 0 juillet 1810, partit M*' Blanchard, portant, une couronne d'artifice suspendue à

L'OPERA

10 mètres au-dessous de sa nacelle. Cet appendice s'embarrassa en passant dans des branchages qui dérangèrent la direction de quelques fusées. Après avoir plané quelque temps dans les airs, M"" Blanchard , au moyen d'une longue mèche, mit le feu à la couronne. Une gerbe de flamme arriva de bas en haut sur le ballon qui s'embrasa. L'aéronaute tomba sur un toit, et de là dans la rue do Provence où elle rendit le dernier soupir.

L'emplacement des deux Tivolis est occupé par des rues, dont les plus récentes, celles de Boulogne, de Bruxelles, de Calais, de Douai et de Vintimille, ont été autorisées par une ordonnance du '21 juin 1841. Les hauteurs qui s'étendent entre la rue de Clichy et la rue Rochechouart se sont pou à peu couvertes de maisons.

La rue Chantereine a pris le nom de rue de la Victoire, parce qu'elle fut habitée par le général Bonaparte. L'hôtel qu'il occupait fut donné par l'impératrice Joséphine à M™' Lefebvre- Desnouettes, et le général Bertrand y demeura après son retour de Sainte-Hélène. En 1855, cette maison historique fut achetée par M. Gontier, qui la fit démolir après en avoir enlevé avec soin les peintures les plus remarquables. Nous trouvons dans le Monde illustré du mois de mars 1855 une intéressante description de ce monument détruit.

« L'hôtel Bonaparte, dit le journaliste, était un de ces pavillons jetés au milieu d'un jardin par un financier ou un épicurien de l'époque. Il ne parait pas destiné à une. habitation permanente. Il ressemble à une de ces folies où l'on se donnait rendez-vous pour faire, entre joyeux convives, un souper prolongé dans la nuit.

« Avant d'être habité par Napoléon, cet hôtel l'avait été par Talma.

« Primitivement, un perron de quelques marches conduisait à un vestibule ou salle à manger; mais M°" de Beauharnais fit placer devant ce vestibule une, rotonde en charpente et en maçonnerie, à laquelle on donna la forme, la couleur et les décorations d'une tente. Cette construction subsiste encore, et le temps en a effacé à peine les trophées élégamment dessinés, qu'un élève de David y avait peints.

» C'est du haut du perron placé au-devant de cette tente que le général, au 18 brumaire, contempla la foule des officiers qui s'assemblaient autour de lui et qu'il donna le signal du départ. La sensation qu'il éprouva en ce moment n'était pas sortie de ses souvenirs. A Sainte-Hélène, il voyait encore ce modeste perron de la rue Chantereine ; et , en parlant du 18 brumaire à ses compagnons d'exil , il disait : « Ce fut du seuil de ma porte, du haut de mon perron, et sans qu'ils en eussent été prévenus, que je conduisis mes camarades à cette conquête!... »

« De la salle à manger, on entre dans un salon fort modeste. La cheminée est des plus simples ; elle est formée d'une tablette posée sur deux colonnettes de marbre. La serrurerie est celle du temps ; les espagnolettes, avec accessoires de cuivre doré, sont les mêmes que la main du général a maniées, comme ce sont les mêmes parquets qui ont retenti , il y a plus d'un demisiècle, sous les pas des Kléber, des Bernadotte, des Desaix, des Murât, des Lannes, des Lefebvre, des Berthier.

« Venait ensuite le salon vert, ou salle du conseil; c'était le cabinet de cérémonie du général Bonaparte. Dans cette pièce se trouve un morceau d'art qui méritait d'être conservé. Ce sont trois frises peintes à l'huile; celle du fond, en face de la cheminée, se compose de femmes vêtues d'étoffes légères, vaporeuses et de couleurs variées. Toutes ces figures, qui ont des ailes, représentent le royaume de l'Imagination , les génies de la Rêverie et des Songes. A gauche sont des divinités mythologiques, Bacchus sur son char de triomphé, Apollon, la Musique, la Poésie épique chantant les exploits des demi-dieux. A droite sont des sujets allégoriques , tirés de l'histoire des Grecs. Comme dans la précédente frise, Apollon est à la tête de tous les autres personnages ; ici Athènes commande les autres figures : elle distribue des couronnes à la Sculpture, à la Peinture, à l'Architecture. A la suite, on voit la représentation de quelques exercices dans lesquels les enfants de la Grèce aiment à déployer leur habileté.

« Ces peintures furent exécutées pendant que le général était en Italie. Elles sont de l'école de David; et il est probable que le maître ne se contenta point d'eu fournir les dessins : on dirait qu'il a donné des coups de pinceau aux principales figures.

« Le général aimait à déjeuner dans ce salon, et, pendant

qu'il faisait ce repas avec sa prestesse ordinaire, il recevait les savants, les artistes, les littérateurs; c'était alors qu'il causait avec le plus de familiarité et qu'il semblait se délasser de son travail du matin.

n Au premier étage, les plafonds ont tout au plus 2 mètres de hauteur. La chambre de Joséphine, que l'on rencontre d'abord, se faisait, remarquer par une décoration fort coquette, et presque voluptueuse. Cette pièce, éclairée d'une seule fenêtre, se terminait en cintre, et ce cintre était garni de neuf glaces, en y comprenant celle qui, le soir, servait de volet a la fenêtre ; une grande glace occupait tout le fond de l'alcôve : de. sorte que, lorsque la lumière des bougies faisait répercuter ces glaces les unes dans les autres, on devait se croire dans une grande bonbonnière en cristal. Mais pas de dorure dans les lambris; l'austérité républicaine ne permettait pas encore d'aller jusque-là. Joséphine, qui avait à l'excès le goût du luxe, comme l'a dit Napoléon lui-même, s'était plu à le déployer dans la seule pièce où les visiteurs ne pénétraient pas.

« On entre après dans un petit salon qui séparait les chambres des deux époux. Celle du général est remarquable pour son extrême simplicité ; elle est décorée dans le style étrusque. II y a une alcôve sans profondeur, qui était bonne tout au plus à recevoir un lit de camp. Cette pièce se termine aussi du côté opposé à l'alcôve en hémicycle ; ici les glaces sont remplacées par des armoires prises dans la boiserie. Sur les panneaux, on a peint des vases, des lyres, des médaillons; et, chose frappante! on voit déjà, mais une seule fois, l'aigle armé de la foudre, à peu près dans la même attitude que l'aigle de l'Empire.

n C'est dans cette chambre que le général se réveilla gaiement le 18 brumaire, et que Bernadotte vint le trouver sans uniforme. Bourrienne raconte, dans ses Mémoires, que Bonaparte entraîna son compagnon d'armes dans un cabinet voisin, qui n'est autre qu'un petit cabinet de toilette qu'on voit auprès de l'alcôve.

n Au secoad étage sont des pièces mansardées dans l'une desquelles le général se réfugiait quand il voulait travailler avec plus de tranquillité. La porte de ce cabinet redoutable, où le général prépara tant de projets foudroyants pour les trônes de l'Europe, était décorée d'un obus aux quatre coins et d'une bombe en feu, comme l'entrée d'un arsenal !

« Malgré l'exiguïté des pièces, tout est fort bien distribué dans cet hôtel. Dos couloirs, des portes de dégagement permettent d'y circuler partout, et rendent les pièces indépendantes les unes des autres. II y a un escalier dérobé allant du rez-de-chaussée aux étages supérieurs, en passant par un cabinet de bain, qui est si étroit et si bas qu'il fallait vraiment être un homme de petite taille pour s'y aventurer, même en se baissant.

« On ne conçoit vraiment pas comment Napoléon, avec son ardente activité, a pu tenir dans une demeure aussi resserrée, lui qui disait, sous le Consulat, que son plus grand bonheur était de fuir sa cage dorée des Tuileries pour courir à la Malmaison. »

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