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CHAPITRE X

Les loreltes. — Le Casino.

Les femmes entretenues, les femmes du demi-monde et. du quart de monde, habitent, les environs de Notrc-Dame-de-Lorette, en si grand nombre qu'elles sont généralement, désignées sous le nom de torettes; celui de biches n'est guère en usage que depuis 1852.

Pourquoi s'est formée cette espèce de quartier général ?

La raison en est facile à comprendre.

La plupart, des propriétaires aiment les situations nettes. Ils louent leurs appartements à des célibataires ou à des gens mariés; mais ils se soucient médiocrement d'héberger des gens qui ne sont ni l'un ni l'autre. Cette exclusion n'est pas dictée par excès de scrupules, par une passion désintéressée pour la moralité publique.

Seulement, la femme légère reçoit de nombreux visiteurs qui salissent les escaliers; elle veille, rentre tard, donne des soupers qui dégénèrent en orgies, et quelquefois s'asphyxie ou se jette par la fenêtre; c'est compromettant pour la maison.

11 est pourtant, des circonstances où les propriétaires remplissent, le rôle du héron de la fable ; la pénurie les contraint à ne dédaigner personne. Dans un quartier neuf, dont le public hésite â prendre la route, comment choisir ses locataires? L'aubergiste d'un chemin de traverse n'est-il pas dans la nécessité d'ouvrir ses portes â quiconque se présente? Ainsi firent, les propriétaires du quartier INotre-Dame-de-Lorette. Chevaleresques riialgré eux, ils donnèrent l'hospitalité a des femmes proscrites, qui, bravant les rhumatismes, voulurent bien essuyer les plâtres. Dès qu'elles furent en possession du quartier, d'où leur turbulence éloignait le bourgeois paisible et rangé, elles n'en sortirent plus. De cette façon se perpétua une colonie joyeuse, insouciante, désordonnée, et qui paie ses termes avec la plus régulière irrégularité.

Les recrues de cette colonie sont des jeunes filles pauvres, auxquelles le travail répugne, et qu'une première faute jette en dehors de la vie normale. Pour qu'une d'elles reçoive ses

L'OPÉRA

lui

lettres de naturalisation dans le pays des lorettes, il lui suffit de rencontrer un homme amoureux et riche; il n'est pas nécessaire qu'il soit jeune. La voilà à la tète d'un mobilier, d'un cachemire du Beugale ou du département de la Seine, et d'une garde-robe passable. Le donateur est un agent de change, un avoué, un notaire, un rentier, un fonctionnaire public, auquel ses occupations, ses affaires, ses devoirs de famille ne permettent pas d'être assidu auprès de sa hien-aimée. Est-il surprenant qu'elle coure après les distractions ; que la patience et la libéralité de monsieur se lassent, et qu'un beau jour la dame reste seule avec son déshonneur, son mobilier et ses toilettes? Dès lors commence pour elle l'existence aventureuse. Sans avoir de lanterne et sans tenir autant que Diogène à la qualité, il faut qu'elle aille à peu près chaque jour chercher ce que le philosophe cynique cherchait dans les rues d'Athènes. L'incurable paresse, l'ignorance, l'inaptitude à tout métier honnête, l'absence de tout sens moral, la poussent sur la voie publique. Comme le disent crûment les ouvriers qui la regardent passer, ei qui ne la considèrent pas, elle est entretenue par le général Macadam.

Dans l'après-midi, la lorette se maquille, se peint les sourcils et les paupières, se couvre le visage et les épaules de poudre de riz, et accumule sur ses mains une multitude de cosmétiques. Elle tient à prouver, par la blancheur aristocratique et l'irréprochable pureté de ses doigts effilés, qu'elle n'a jamais manié l'aiguille, sarclé, ou lavé des assiettes. La prétention de cette femme, qui vous est inconnue quand vous l'invitez à dîner et que vous tutoyez au dessert, est de vous faire croire qu'elle a été initiée dès son enfance au bon ton et aux belles manières. La plupart savent à peine lire ; quelques-unes seulement appartiennent à des familles ruinées par la mort de leurs chefs, par une faillite, par des circonstances imprévues, et ont été élevées aux Oiseaux ou à Saint-Denis. Toutes posent en femmes distinguées, et il n'est pas rare qu'elles se parent de la particule nobiliaire malgré la loi contre l'usurpation des titres. Leur premier amant était un sénateur : auraient-elles cédé sans cela? Elles n'ont dans leur clientèle que des comtes, des marquis, des diplomates ; elles soupent avec une des légations.

Nous connaissez ce cri qui retentit, aux époques climatériques de révolution, et qui répand la terreur : « Les faubourgs descendent! »

Chaque jour, entre cinq et six heures du soir, on pourrait crier de même : n Le quartier Notre-Dame-de-Lorette descend! »

Prenez garde à vous, flâneurs désœuvrés! une fois attifée, fardée, blanchie, eiirubanée, la lorette va en guerre, quœrens qiiem devoret. Un frôlement de soie annonce son passage. Toutes les fois que le hasard la rapproche d'une glace, elle en profite pour ajuster sa voilette et draper les plis de sa mantille. Par intervalles, elle s'arrête devant les devantures où les bijoutiers suspendent des brochettes de bagues, et où les marchands d'étoffes écrivent : gros d'Epsom, soie française, ramages pour rideaux, soie fantaisie double chaîne, damas en grande largeur garanti pure laine, le tout avec l'indication d'un rabais inouï dans les fastes de la nouveauté.

Qui ne l'a rencontrée, sur les boulevards, dans les passages, aux Tuileries, aux Champs-Elysées ? Souvent elle est accompagnée d'une amie qui diffère d'elle par la couleur des cheveux, l'âge, le genre de beauté, le caractère de physionomie. Durant les beaux jours, tantôt elles s'établissent dans des voitures découvertes d'où débordent outrageusement leurs crinolines et leurs volants, tantôt elles sont de planton à la porte de quelque café dont l'aménagement admet les consommations extérieures; elles feignent quelquefois alors pour se donner une contenance de lire un journal, et rien n'est plus exact que ce mot murmuré par une de ces fausses liseuses à l'oreille d'une amie moins ignare : « Est-ce que je le tiens du bon côté ? »

.Moins fastueuse est la lorette qui n'a ja mais été mise dan ses meubles , c'est-à-dire dans une chambre garnie de meubles à elle donnés en toute propriété. Elle végète dans les hôtelleries de la rue Breda , du passage Laferrièrc, de la rue Neuve-des-Martyrs et de la rue Lamartine, ci-devant Coquenard. Pauvres pécheresses, cent, fois plus à plaindre que celles dont la police autorise les honteux désordres !

Les lorettes vivent peu dans leur quartier; celles qui hantent la brasserie des Martyrs perdent leur caste; à force de boire, de fumer, de jouer au piquet et au bezigue avec des gens de lettres

et des artistes, elles prennent des allures masculines. Leur voix éraillée se barytone ; l'habitude de rouler des cigarettes imprime à leurs doigts des stigmates jaunes indélébiles. Leurs cheveux sont ébouriffés comme ceux d'un rapiu ; leurs robes sont des sacs. Quant aux lorettes qu'héberge le grand café des Porcherons, ce ne sont encore que des novices, modistes, fleuristes, piqueuses de bottines, chàlières, ouvrières qui aspirent à descendre. Provisoirement, elles sont heureuses de se promener au bras d'un commis ou d'un clerc d'avoué, d'aller diner dans une gargote de la barrière Rochechouart, de danser à la Boule-îvoire, ou de voir la Tireuse de cartes du haut des troisièmes galeries. Un joui' viendra peut-être où elles iront bâiller par genre à l'Académie impériale de Musique ; un jour où elles auront des diamants, et ne voudront plus être coiffées que de la main de Bouchard, l'artiste en vogue de la rue du Faubourg-Montmartre :

En voyant se démener ces danseuses effervescentes, rieuses, pimpantes; eu voyant avec quelle verve exubérante elles sautent, chantent, vocifèrent, se faufilent dans les groupes, échangent des quolibets, il ne vient pas d'abord à l'idée que l'âge puisse avoir raison de cette forte jeunesse. Cependant que deviennent-elles?

De l'enquête que nous avons ouverte, il résulte qu'au bout d'une période de vingt ans, sur cent lorettes domiciliées dans le quartier Breda, on eu comptait :

Mortes prématurément de phthisie, de péritonite et autres

affrétions chroniques ou aiguës 17

Inscrites 18

Employées au service de la précédente catégorie 18

Proxénètes li

Dames do compagnie et chaperons à l'usage des débutantes 8

Femmes de ménage (i

Êpiieuses , •>

Loueuses de chaises l2

Revendeuses à la toilette 9

Émigrées pour l'Australie ou la Californie 4

Ayant fait des économies et retirées à la campagne 3

Mariées avantageusement à des étrangers '2

Mariées en France 2

Somnambule extra-lucide, donnant des consultations. . 1

Enfermées comme folles à la Salpètrière 5

Suicides par ennui ou par misère. 5

Suicide par amour 1

Chiffre égal 100

Des tentatives ont été faites à plusieurs reprises pour exploiter dans la circonscription du IXe arrondissement la présence de femmes qui ue regardent point à la dépense et qui traînent après elles un essaim d'adorateurs, de l'argent desquels elles sont prodigues. Dès 1842, M. Taboureux ouvrait le bal Saint- Georges; mais les propriétaires voisins, entre autres MM. Thiers et Perréc , usèrent de leur influence pour faire fermer cette école de danse, qui fut assimilée aux établissements bruyants et insalubres. En 1848, M. Cbapal, principal locataire d'une vaste salle dans la rue Breda, fut à môme de la louer indifféremment pour un club ou pour un bal. Le police lui accorda l'autorisation d'ouvrir ce dernier; mais les circonstances étaient défavorables. D'ailleurs , les lorettes aimaient mieux chercher au loin les aventures. Les Concerts-Musard, transférés rue du llelder après la démolition de l'hôtel d'Osmond, n'ont eu ru'une vogue momentanée. La seule salle de bals et de concerts qui ait réellement réussi dans le IX" arrondissement est le Casino de la. rue Cadet. L'emplacement qu'il occupe dépend d'un grand hôtel qu'ont successivement occupé le maréchal Clausel, le ministre de Danemark et M. Cipierre. Il fut vendu par M. Berlin au Grand-Orient de France, et c'est encore là que se tiennent les assemblées de la franc -maçonnerie. En 1858, une partie de ce vaste immeuble fut louée à une société en commandite dont le gérant était M. Pélagot, propriétaire du restaurant, des Dîners de Paris, dans le passage Jouffroy.

L'architecte Duval a construit cet édifice plus élégant que solide. Une première salle, destinée à la danse et aux concerts, est environnée de deux galeries, une au rez-de-chaussée, l'autre au premier étage. Au fond se tient l'orchestre. Sur les murailles sont peints les médaillons des musiciens célèbres ; Lulli, Ilaendel, Sébastien Bach, Mozart, Haydn, Rameau, Gluck, Grétry,

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Dalayrac, Monsigny, Méhul, Gossec, Berton , Beethoven, Spontini, Nicole, Cherubini, Boïeldieu, Weber, Hérold, Paganini, Bcllini, Donizetti, Adam.

Le plafond, peint par M. Hugo, représente Apollon dansant an milieu des neuf Soeurs.

Derrière l'orchestre règne un beau promenoir éclairé par cinq lustres et rafraîchi par un jet d'eau. On y remarque une suite de portraits en pied de femmes célèbres : M""" Récamier, de Staèl, Campan, Duchesnois", Boulanger, d'Abrantès, Malibran, de Genlis, Mars, Jenny Yertpré, Fanny Essler, Georges, Allan, Rachcl, de Girardin, Dorval, Jenny Colon.

Ces personnages sont assez bizarrement associés; mais qu'importe aux abonnés et surtout aux abonnées dont les yeux sont séduits par un ensemble harmonieux? Le principal défaut du Casino, c'est l'étroitesse de l'entrée. On en a été frappé, le 12 février 1800, au bal donné par le Figaro au bénéfice des détenus pour dettes. Annoncée bruyamment, cette fête avait a'tiré des milliers de curieux. Cellarius avait réglé tout exprès un quadrille inédit. Huit élèves de Markowski , M"*» Alida, Alexandrine, Clarisse 1", Clarisse IIe, Armide, Alphonsine, Joséphine et Lucie, y dansaient un quadrille dit amiral. La chorégraphie échevelée et fantasque devait s'y déployer dans un quadrille de pierrots et de pierrettes, et celles-ci étaient des célébrités locales: Rigolboche, Alice la Provençale, Estelle, Rosalba.

A minuit , d'innombrables voitures de louage s'arrêtaient à la porte du Casino.

La foule s'engouffra dans l'étroit couloir, et plusieurs personnes furent sur le point d'être étouffées.

L'ouverture du Casino a eu lieu le 4 février 1859. Il a pour directeur-gérant M. Pélagot, et pour régisseur général M. Daudé, organisateur des fêtes du gouvernement et des courses de La Marche. L'orchestre est conduit, avec une entraînante vigueur, par Arban, professeur au Conservatoire et ancien chef d'orchestre des Concerts de Paris. Les bals ont lieu les lundis, mercredis, vendredis et dimanches; les concerts, les mardis, jeudis et samedis.

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