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CHAPITRE XI

La mairie. — La Grange Batelière. — L'Hôtel des Commissairesl'riseurs. —Hôtels particuliers. — Cafés. — Le eafé du Caprice. — Le boulevard de Gand. — La prison de Clieliy.

La mairie du IX" arrondissement est située dans un vaste hôtel longtemps occupé par M. Aguado, où il avait réuni sa galerie de tableaux, la plupart espagnols. Après sa mort, en 1812, la ville acquit la maison pour y transférer les bureaux de la mairie du IIe arrondissement, qui occupait l'hôtel Pinon.

Dès le xiii' siècle existait une habitation rustique appelée la Grange Bataillère, et, par corruption, Grange Batelière, parce qu'on y faisait des joutes, des exercices militaires et peut-être aussi parce que des champions y venaient invoquer le jugement de Dieu sous les jeux de l'évèque, qui en était le propriétaire et le seigneur. Ce fief fut possédé en dernier lieu par Anne- Louis Pinon , président a mortier au parlement de Paris. La ville de Paris en fit l'acquisition le 13 avril 1820, et le, démolit pour percer une rue, qu'une ordonnance 'du 30 décembre 184(3 déclara d'utilité publique. Une autre ordonnance, du 15 octobre 1817, autorisa le préfet de la Seine à la désigner sous le nom de rue Drouot, en l'honneur d'un général d'artillerie qui avait terminé son honorable carrière le 24 mars de la même année.

La compagnie des commissaires-priseurs du département de la Seine acheta une partie des terrains, sur lesquels elle fit bâtir un hôtel des ventes, en remplacement de celui qu'elle avait place de la Bourse. Le nouvel édifice terminé en 1858 annonce de la part de son architecte une intention louable, car il est approprié à sa destination, que symbolisent extérieurement des images sculptées d'armes, de livres, de coffrets, des vases étrusques, etc. L'Hôtel des Ventes est vulgairement connu sous le nom d'Hutel Bullion, ce qui démontre une fois de plus avec quelle ténacité se conservent les traditions populaires. Claude de Bullion, surintendant des finances, avait, en l'année 1030, dans la rue Plàtrière, un vaste hôtel dont les galeries avaient été décorées par Simon Vouet, Blanchard et Sarrazin. Le premier avait peint l'histoire d'Ulysse et celle de Diane, en une cinquantaine de compositions grandes ou petites. Dans la salle d'entrée, deux grands tableaux de Philippe de Champagne représentaient les cérémo-

nies de l'ordre du Saint-Esprit. Nous croyons qu'ils sont aujourd'hui au musée de Versailles; quant aux autres peintures, elles étaient détruites, enlevées ou détériorées d'une, manière irréparable au moment où les descendants de Bullion vendirent le local au sieur Paillet, peintre obscur, mais connaisseur expert, qui le transforma en établissement consacré à l'exposition et aux ventes publiques de tableaux, statues, meubles, curiosités, etc. Les ventes aux enchères se firent encore à l'hôtel Bullion jusqu'après 1830; et quand elles ont été transférées à la place de la Bourse et de la place de la Bourse à la rue Drouot, le nom de Bullion les a suivies dans leurs pérégrinations.

Une affluence considérable se presse dans les salles de l'Hôtel des Ventes, lorsqu' est annoncée la dispersion de quelques belles galeries. Il est curieux de voir avec quelle animation les amateurs se disputent les tableaux de choix. On entend souvent des gens dire que les affaires vont mal et que l'argent est iutrouvable , et pourtant il y a des ventes de tableaux qui , eu quelques vacations, font changer do mains plusieurs millions. Heureux les privilégiés qui peuvent se donner la satisfaction et la gloriole, de payer un Wouvermans 50,000 fr., et un Mindershout Hobbima 85,000 !

Le vendredi, 8 mars 1800, l'Empereur est venu visiter, à l'Hôtel des Ventes , la collection de curiosités formée par M. Norzy, et il a acheté deux terres cuites de Clodion moyennant 12,000 fr. A la même vente, un triptyque en émail de Limoges est monté jusqu'à la somme de 19,000 fr. Dans un autre ordre d'idées, les amateurs ne montrent pas moins de libéralité. Le 12 mars, à la vente de la collection ornithologique de M. R. d'Alfort, ou a adjugé une paire de cygnes noirs d'Australie pour 420 fr., et un coq. et une poule de Brahmapoutre, variété d'Alfort, pour 149 fr.

A la vérité, le IXe arrondissement est le quartier général de la finance; il est peuplé d'agents de change, de spéculateurs, comme il l'était autrefois. Jacques Laffitte y demeura depuis 1809 jusqu'à sa mort, le 20 mai 1S44. Rothschild y occupe un hôtel magnifique, dont le premier possesseur fut M. Saint- Julien, trésorier des États de Bourgogne. A l'extrémité septentrionale de la même rue, entre cour et jardin, est une maison monumentale qu'on aurait depuis longtemps détruite pour en exploiter la vaste superficie, sans la volonté expresse de la propriétaire, veuve de M. Ollivier, qui fut membre du conseil général de la Seine, du conseil supérieur du commerce et de la Chambre des députés.

Rue Saint-Georges, M. Polydore Millaud, amateur d'antiquités romaines, a dépensé deux millions dans l'édification d'un hôtel dont les fresques rappellent celles de Pompéia, et qu'il a peuplé de statues et d'objets d'art.

Rue Neuve-des-Mathurins, M. Mirés a fait bâtir par l'architecte Arleuf une maison princière dans le goût, du xviue siècle, avec des moulures d'or sur fond blanc, et des dessus de portes peints par Gicéri. Dans ces régions fastueuses, les cafés, les restaurants, ressemblent à des palais. Au coin de la rue Laffitte a été construite, en 1839, la Maison-Dorée, qui, en raison de l'angle où elle est placée, ne saurait avoir une façade imposante, mais dont on admire avec raison les consoles, les archivoltes sculptées, et les frises sur lesquelles le. ciseau de Klagmann a fait courir des bêtes fauves entre des taillis délicatement fouillés.

Dans la rue Chaptal ont été élevés, en 1858, deux hôtels remarquables : l'un aété bâti par M. Démangeât pour MM. Goupil, éditeurs de gravures, dont le nom se lit sur la façade, au centre de cartouches que soutiennent de petits génies sculptés par M. Gonnct. L'autre hôtel, n" 24, appartient à un agent de change, M. Pollet. Le style adopté par l'architecte, M. Lance, est évidemment inspiré par l'art du xvue siècle; la physionomie générale de l'édifice est souriante et gaie comme celle des édifices du temps de François Ier ou de Henri II, et les ouvertures de la façade sont aussi largement percées que dans les confortables habitations aristocratiques du siècle dernier.

A l'aspect original de cette construction, on sent que l'artiste, rompant avec la tradition classique, a fait tous ses efforts pour introduire dans la langue de son art un principe nouveau, des expressions nouvelles. On ne retrouve là, en effet, aucune des formes connues, renouvelées des Grecs ou des Romains, dont les constructeurs modernes ont un peu trop abusé, il faut l'avouer.

L'hôtel de la rue Chaptal se distingue aussi par son ornementation à la fois simple et riche. On rencontre peu de sculp-

L'OPÉRA

turcs aussi délicatement ciselées que les branches de rosiers qui tapissent les couronnements des fenêtres, que les brindilles qui grimpent aux rives de ces fenêtres, à la place ordinairement occupée par les inévitables chambranles; que les lierres qui courent en serpentant sur les angles évidés des parties en avant-corps.

L'attention s'arrête également sur la grille d'entrée, sur les balcons des fenêtres et sur la marquise qui forme terrasse au premier étage et auvent pour le perron. Tous ces ouvrages exécutés en fer forgé, d'un dessin original et d'une grande variété de composition , se marient très-bien à l'architecture adoptée. On s'explique difficilement comment une matière aussi ré-istante que le fer peut se soumettre ainsi à tous les caprices de l'artiste, se contourner avec tant de grâce, se prêter à toutes ces fines découpures, prendre en un, mot des formes si élégantes. La cage d'un large escalier à double rampe, qu'on aperçoit de l'extérieur, car elle est très-éclairée, a été décorée d'une ornementation peinte qui nous a paru être une heureuse innovation. Cette peinture murale est à la fois moins vulgaire, moins lourde et plus gaie que les marbres feints qu'on trouve partout aujourd'hui.

Cette construction , conçue en dehors des idées reçues, indique un triomphe du progrès sur la routine, tranche nettement sur tout ce qui se fait aujourd'hui et offre à l'amateur l'attrait rare et piquant de la nouveauté.

Le luxe se propage dans tout l'arrondissement. Le modeste café du Caprice, rue Rochechouart , a ajouté à son premier local une salle immense, élégante et simple, ornée de boiseries, éclairée par des lustres de cuivre d'un beau style. Les murailles ont été enrichies par M. Defau d'un paysage très-habilement composé, quoique les tons n'en soient peut-être pas assez vigoureux. Sans perdre son unité, il est divisé en douze compartiments par des pilastres de bois de chêne qui supportent des arcades, et du milieu de chaque cintre, M. Rousseau a fait descendre de gracieuses corbeilles de fleurs peintes dans la manière de Baptiste Mounoyer.

Ainsi, la somptuosité gagne de proche en proche des quartiers populeux où l'on n'avait jamais supposé qu'elle pénétrerait; mais son point de départ, le centre d'où elle rayonne toujours, est le boulevard des Italiens, et notamment la portion qu'on avait désignée en 1815 sous le nom de boulevard de Gand. On dirait qu'il a gardé quelque souvenir des Anglais qui le fréquentaient à cette époque, car on y rencontre des sportsmen, membres du Jockey-Club, qui font courir sur le turf et connaissent à fond le stud-book: des dandies qui sont à la tète de la fashion et lancés dans le high-life. Ceux-ci sous la qualification de gandins sont populaires, et l'on ne manquait jamais de faire bisser ce couplet de la Toile ou mes quat' sous, revue jouée aux Délassements-Comiques à la fin de 1859 :

Mes bons amis, quelle erreur est la vôtre !

La Mode est femme et n'a rien corrige* :

Quand l'uue passe on en invente une autre,

Et voilà tout : le nom seul est change'.

Les anciens beaux de Rome et de Corinthe,

Les dandys, les roués, les muscadins,

Sur leurs lauriers peuvent dormir saus crainte :

Leurs successeurs s'appellent : les yandim.

Voyez la-bas, dans les Cbainps-Élysées ,

Ce rendez-vous du Paris élégant,

Les airs vainqueurs, les crinières frisées

De nos lions du boulevard de Gand.

Ce grand blondin qui tristemeut s'égare

Sous les massifs de ces arbres touffus

Jure tout bas, en fumant son cigare,

Que sa Phryné ne l'y reprendra plus.

Cet Alcibiade, à tournure caduque,

Prend tous les airs d'un séducteur fini ;

Mais quand l'amour, hélas ! porte perruque,

Il doit avoir le gousset bien garni.

Tout en offrant une glace pistache

A sa Ninon, qui tend sa blanche main,

Ce petit brun, à la fine moustache,

Pense au billet qui doit échoir demain.

Comme autrefois l'Amour, cachant ses ailes,

Sur son blason met deux cœurs enflammés;

Comme autrefois, les femmes sont fidèles ;

Comme autrefois, les maris sont aimés.

Les amoureux seront toujours godiches ;

Les innocents seront toujours dupés :

Les daims courront toujours après les biches,

Mais ce sont eux qui seront attrapés.

Il n'y a qu'un pas du boulevard de Gand à la prison pour dettes de Clichy.

Les malheureux débiteurs appréhendés au corps par les gardes du commerce ont été longtemps incarcérés rue de la Clef, dans la prison de Sainte-Pélagie. Le 10 juin 1826, la ville de Paris acheta au baron Saillard, pour 399,200 fr., deux hôtels, sur l'emplacement desquels on a élevé :

1° Une façade sur la rue, avec corps de garde et logement pour le concierge;

2° Un greffe, une salle d'attente , et le logement du directeur;

3° Un bâtiment, dont le rez-de-chaussée est occupé par un promenoir, et dont chaque étage, divisé en deux parties par un couloir central, est bordé de cellules.

Le préau est planté d'arbres, enjolivé de parterres et de berceaux de verdure. Autour de la prison règne un double, mur, et dans le chemin de ronde se tiennent de vigilants factionnaires dont les armes sont chargées. En 1854, un Américain nommé Morey, un de ceux qui ont importé en France l'industrie du caoutchouc durci, s'approcha imprudemment de la fenêtre qui éclairait l'extrémité d'un couloir, pour jouir de la fraîcheur du matin. La sentinelle lui intima à plusieurs reprises l'ordre de se retirer; le malheureux étranger n'entendit pas ou ne comprit pas, et une balle, l'atteignant à la poitrine, le renversa mort s.ir le carreau.

La populatiou'de la Dette est en moyenne de quatre cents personnes. Toutes les classes de la société y sont confondues. On trouve là des marquis, des comtes, des chevaliers d'industrie, des riches et des pauvres, des fils de famille, des commerçants auxquels la chance a été contraire, des porteurs d'eau qui ont acheté à crédit un fonds trop cher, des banqueroutiers et des honnêtes gens.

Le créancier iucarcérateur est tenu de verser chaque mois 30 francs pour la subsistance de l'incarcéré. Avec cette somme, on fait maigre chère, d'au'ant plus que le prix des denrées a presque doublé depuis qu'elle a été fixée, et que le gouvernement prélève pour le loyer une retenue quotidienne de 20 centimes; mais peu de. détenus sont condamnés à se contenter d'un aussi faible subside. Les uns ont recours à la Société de bienfaisance, qui se perpétue dans la maison, sous la présidence du plus ancien détenu; les autres, au moyeu de leurs ressources personnelles, se font une existence tolérable. Ils parent leur cellule à leur guise. Libres d'errer du matin au soir dans la prison, ils peuvent jouer, avec leurs compagnons d'infortune, aux quilles, au billard, au tonneau, aux dames, aux échecs, aux dominos, ou empruntent des livres à la bibliothèque, fondée par les soins de la Société de bienfaisance.

On ne peut voir un détenu sans une autorisation qui est accordée, sur sa demande, par la préfecture de police. Les visiteurs et visiteuses affluent; les détenus ont le droit de les retenir à dîner, mais lorsque six heures sonnent, il faut précipitamment quitter les tables et partir. La permission de huit heures est exceptionnelle. L'usage de tous les vins rouges est toléré ; les vins blancs et l'eau-de-vie sont sévèrement interdits. Ces repas sont gais; le dettier s'efforce d'y oublier ses peines; le convié l'aide de son mieux : on sable le chambertin et le bordeaux-laffitte ; on rit bruyamment; on exprime avec une entière indépendance ses opinions politiques, philosophiques, ou religieuses. On chante, on improvise même des couplets. En voici d'inédits qu'un visiteur composa dans un banquet de ce genre, au mois de juillet 1859 :

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