CHAPITRE VIII
Dispersion des lazaristes. — Prison de Saint-Lazare. — Iîonclier. — Le comïssionnaire Cange. — Vers de Sedaine. — Saint-Lazare en 1SG0. — La maison municipale de Santé.
La maison de Saint-Lazare fut la première, qui ressentit les effets de la Révolution. Le 13 juillet 1789, au moment où la population se disposait à combattre les troupes que la cour avait concentrées sur Paris, le bruit se répandit qu'un dépôt d'armes et de subsistances existait au couvent de Saint-Lazare. Une bande tumultueuse fit irruption dans cette paisible retraiteront les habitants se dispersèrent immédiatement pour ne plus y revenir.
On ne découvrit que trois fusils rouilles et le fusil à vent, du
(il imji :
iifïlli :"., J
: ,uW,j';il
'^^iiliiiia
La galette du Gymnase.
cabinet de physique; mais on trouva assez de blé et de farine pour en charger cinquante -deux voitures; elles furent conduites à la halle sous l'escorte de malheureux qui manquaient de pain.
La maison de. Saint-Lazare fut transformée en une caserne, puis en une prison, dont les concierges furent Naudet et Senior; les détenus les plus célèbres furent André Cbénicr et Rouclier, exécutés le 7 thermidor an n, avec Guesmon, ancien conseiller au parlement, le comte de Montalembert, ancien capitaine, le baron de Trenck, le marquis de Bessuignol Rocquelaure pour s'être, au terme de la sentence, déclaré les ennemis du peuple, en entretenant des intelligences avec les ennemis de l'État, en participant aux conspirations et complots du tyran, en avilissant les assignats, en conspirant dans la maison d'arrêt de Saint-Lazare, en cherchant à rompre l'unité et l'indivisibilité de la République.
Rouclier, dans un poëme didactique sur les mois, entretenait avec sa fille, du fond de sa prison, une intéressante correspondance, qui fut publiée après sa mort par les soins de M. Guillois, son gendre. Le jour où il reçut son acte d'accusation, il congédia son fils Emile, qui lui avait, tenu jusque-là compagnie, et envoya à sa femme son portrait, avec ce quatrain :
« Ne vous étonnez pas, objets charmants et doux, Si quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage; Lorsqu'un savant crayon dessinait cette image, On dressait l'échafaud, et je pensais a vous. »
Ce fut à Saint -Lazare qu'André Chénier composa pour M"c de Coigny la plus belle de ses élégies :
L'épi naissant mûrit, de la faulx respecté. Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été',
Boit les doux présents de l'Aurore; Et moi, comme lui jeune et belle comme lui,
Quoique l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je ne veux pas mourir encore...
Quant aux vers qu'il a, dit-on, écrits avant de monter dans la fatale voiture, il y a lieu de supposer qu'ils sont l'œuvre de son éditeur posthume Henri de Latouche.
André Chénier était ancien rédacteur du Journal de Paris, il s'était, dès 1792, déclaré avec violence contre la Révolution; avait fait paraître un grand nombre d'articles en faveur des prérogatives royales; il avait écrit pour Louis XVI. Traduit à la barre de la Convention, il avait glorifié en vers énergiques le crime de Charlotte Corday. Caché à Lucienne, il trahit ses convictions par d'imprudentes paroles, fut arrêté et transféré à Saint-Laza-e, d'où il partit pour l'échafaud deux jours seulement avant le 9 thermidor.
Un commissionnaire, attaché à la prison do Saint-Lazare, Cange, surnommé Bon-Enfant, se. distingua par un trait de bienfaisance, qui lui valut à la Convention les honneurs de la séance et l'accolade du président. Presque tous les théâtres de Paris firent sur son compte des pièces de circonstance , dont la principale a pour titre : les Détenus, ou Cange, commissionnaire de Lazare, fait historique en un acte et en prose, mêlé d'ariettes, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Opéra-Comique-National , le 28 brumaire an m, paroles de B. J. Marsollier, musique de Dalayrac.
Ce drame historique se passe à la prison même, dans la cour où les détenus insouciants jouent aux barres. Georges, le prisonnier secouru par l'honnête commissionnaire, débita avant le vaudeville final cette tirade caractéristique :
« Vivent ces hommes qui, comme Cange, honorent leur siècle et nous font voir que dans la classe la moins fortunée on trouve souvent l'humanité, la bienfaisance, les plus respectables vertus 1 Comme si la nature voulait par là consoler l'es-
L'ENCLOS SAINT-LAURENT
Gares de l'Est et du NprI. — Le lecteur maniaque.
pèce humaine de l'apparition de ces êtres malfaisants, qu;. places dans un poste plus élevé, usurpent l'estime de leurs corcitoyens, et cachent, sous le masque d'un patriote, le coeur corrompu d'un hypocrite et d'un tyran ! »
L'auteur du Philosophe sans Je savoir, de la Gageure imprévue, du Déserteur et de Richard Cœur-de-Lion, Scdaine, qui avait alors soixante-quinze ans, fit Imprimer en 1795 un poëme qui obtint un grand succès, malgré la faiblesse de la versification, et dans lequel il raconte la belle action du commissionnaire.
Dans la maison d'arrêt dite de Saint-Lazare, Un citoyen fut mis, sur un léger soupçon, Sur en propos, peut-être, indiscret ou bizarre,
Enfin il était en prison- Cet homme était peu riche, et sa triste famille Vivait de son travail ; mais ce coup désastreux Les plongea tousses cinq en un malheur affreux. Pour s'informer du sort des enfants, de leur mère, Il envoya chez elle un commissionnaire, Leur dire son état, et s'informer du leur. Cange est le nom de l'homme ; il ne vît que douleur An logis indique'; la femme dont les larmes, Les cris, le désespoir, les plus vives alarmes! Mon mari périra, son trépas est certain, Et ces pauvres enfants qui demandent du pain! Consolez-vous, dit Cange, un ami de votre homme, Dans la même prison lui remit une somme; Je ne sais pas combien; mais ces cinquante francs Qu'il m'a dit d'apporter en sont de surs garans :' Prenez. Il lui remit l'assignat salutaire, Qui leur redonne à tons l'aliment nécessaire. H retourne au mari. La femme et les enfants Se portent bien, dit-il; voici cinquante francs Qu'a remis en ses mains une bonne voisine, Prenez, servez-vous-en; comme je l'imagine, Vous en avez besoin..., elle en promit encor.
Deux jours après, c'était le neuf de thermidor;
La France alors en proie à, des brigues infâmes,
De nos Catilinas anéantit les trames ;
On les vit tons tomber sous le glaive des lois,
Et la France vengée a repris tous ses droits.
Ce grand coup, dont l'éclat écrasa Robespierre,
Ouvrit au même instant les portes des cachots ;
Et la justice, enfin rendit a la lumière
Notre bon patriote accusé de complots.
Il sort, il voit le ciel, il vole vers sa femme,
Il la serre en ses bras, caresse ses enfants;
Après mille transports élancés de leur âme,
Après mille propos l'un de l'autre naissants.
Ils se disent entre eux, ces mots intéressants :
Quel est mou cher ami, quel est cet honnête homme
Qui pour nous soulager, t'a remis cette somme?
A moi? — Sans doute a toi. — Toi, dis auparavant
Quelle est cette voisine a qui nous devons tant,
Lorsque tu m'envoyas cinquante francs par Cange?
Moi, je n'ai rien reçu d'une voisine. — ôciel!
Rien?— Non. — Comment, non?— Non ! il me paraît étrange
Que nous ayons reçu ce secours mutuel,
Et presque en même temps : c'est extraordinaire !
Courons interroger le commissionnaire!
Tranquille sur nn banc auprès de la prison,
Il attendait pour faire une commission ;
Il les voit, il s'enfuit, il craignait de paraître
Aux yeux des citoyens qui lui doivent leur être.
Ils le trouvent enfin : mais Cange, dis-nous donc
D'où venait cet argent? Qui nous a fait ce don ?
Que vous importe? — Tout, et nous voulons apprendre
Quel est ce bienfaiteur et cet ami si tendre?
Vous ne le saurez pas. — Parbleu, nous le saurons ;
Je ne te quitte pas. — Voila bien des raisons;
C'est moi. Je vous voyais accablés de misères.
J'ai fait ce que j'ai dû, n'êtes-vous pas mes frères?
Je n'avais que cent francs, je n'ai pu faire mieux.
Des larmes à l'instant coulèrent de leurs yeux :
Ils embrassèrent Cange, et de 6a bienfaisance Il se crut trop paye1 par leur reconnaissance, .Te ne m'attendais pas, dit-il, a ce plaisir : (tn m'avuit assure* que vous deviez périr ! 0 sainte humanité"! combien tes vives flammes Répandent de douceurs dans le fond de nos âmes ! Fais que tous les Français soient tous de vrais amis ; Sous les plus sages lois, fais qu'ils soient tous unis; Bannis de leurs foyers, les fureurs et la guerre ; Qu'ils servent de modèle au reste de la terre, Et que, dans l'univers, heureux de leur destin. Le peuple le plus brave en soit le plus humain.
Par le citoyen J.-M. Sedaixe.
En vertu d'un décret du 0 avril 1841, la prison de Saint- Lazare fut concédée au département de la Seine.
Les bâtiments furent réparés ; l'ancienne église, démolie en 1823, fut remplacée par une cliapelle, et tout l'édifice disposé de manière à recevoir en moyenne douze cents personnes. 11 est affecté :
1" Aux femmes prévenues de vols ou d'autres délits;
2° A celles qui subissent une condamnation au moins d'un an de prison;
3" A celles qui, devant subir une peine de plus longue durée, attendent l'époque où elles seront transférées à Clermont ou a Beaulieu.;
4° Aux jeunes filles mineures arrêtées pour vagabondage ou enfermées à la requête de leurs parents;
5" Aux filles publiques enfermées pour infractions au règlement de l.t police.
Toutes travaillent silencieusement dans des ateliers sous la direction de sœurs de charité. M. Gabriel Delessert avait institué des surveillantes laïques, qui ont été plus tard supprimées.
Le costume de la prison consiste en un bonnet noir sans garniture, une robe de droguet rayé de couleur carmélite, un fichu bleu, une ceinture noire avec boucle de cuivre, des bas bleus et des sabots.
En demandant une permission à la préfecture de police, les parents des détenues peuvent les voir deux fois par semaine. 11 y a deux espèces de parloir : dans le premier, les prisonnières et les visiteurs sont séparés par deux grilles, entre lesquelles est ménagé un couloir où se promène un gardien; dans le second, les prisonnières et les visiteurs sont rapprochés et peuvent se parler, même a voix basse; mais plusieurs gardiens veillent à ce qu'il n'y ait aucune transmission de billets, d'argent ou d'objets quelconques.
Les sœurs de la charité eurent longtemps leur maison mère presque en face de Saint-Lazare, de l'autre côté de la rue du faubourg Saint-Denis. Vincent de Paul avait formé, en 1617, une association de dames pour le service des pauvres; mais l'éducation, les habitudes de délicatesse, les soins du monde empêchaient ces femmes bien intentionnées d'accomplir les devoirs que le vénérable prêtre leur avait imposés. M1"" Legras, née Louise de Marillac, veuve du secrétaire général des commandements de Marie de Médicis , s'entendit avec Vincent de Paul, et le 21 novembre 1633, elle réunit dans sa maison, près de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de pauvres filles des champs, familiarisées avec le travail et l'acceptant même sous ses formes les plus répugnantes. Les membres de cette communauté, qui furent bientôt connus sous le nom de Sœurs-Grises, étaient admis, après cinq années d'épreuves, à prononcer des vœux simples, qu'ils renouvelaient après le 25 mars de chaque année. Leur emploi était d'assister les malades et de donner une instruction primaire aux jeunes filles. L'élection de la supérieur était renouvelée tous les trois ans, et les sœurs étaient placées sous la direction perpétuelle du général de la Mission.
Après avoir occupé pendant quelque temps une maison de La Villettc, la .communauté se fixa rue du faubourg Saint- Denis. Le cardinal de Retz approuva, le 18 janvier 1655, les règlements que Vincent de Paul avait faits pour elle, et l'établissement fut confirmé par des lettres patentes , qui furent expédiées au mois de novembre 1058 et enregistrées le 10 décembre suivant.
M"'c Legras, qui était restée, par une faveur exceptionnelle, supérieure jusqu'à la fin de sesjnurs, mourut le 15 mars 1660, a l'âge de soixante-huit ans, et fut enterrée au pied du maîtreautel de la chapelle conventuelle. Qu'est devenue la tombe de cette femme de bien?
La maison du faubourg Saint-Denis fut supprimée en 1702. Les sœurs de la charité, dont le service fut à peine interrompu par la Révolution, se. transférèrent rue du Vieux-Colombier; puis, en 1813, rue du Bac, à l'ancien hôtel La Vallière. Une partie des bâtiments de l'ancien monastère fut disposte, par le chirurgien Antoine Dubois, en maison de santé, grâce à l'initiative du conseil général des hospices, et aux frais de la ville de Paris. Les remaniements qu'a subis le quartier ont nécessité la translation de cet utile établissement au numéro 200 de la même rue.
Les malades ou blessés qui sont dans l'impossibilité de se faire traiter chez eux y trouvent des logements a divers prix : ils ont, pour 15 francs par jour, une chambre à coucher, une antichambre et un salon; pour 10 francs, une chambre et un cabinet; pour 8 francs, une chambre particulière. Moyennant un prix qui varie de 7 à 4 francs, ils trouvent place dans des chambres communes qui contiennent deux, trois, quatre ou •^ix lits. Dans le prix de la pension sont compris les "frais médicaux, la nourriture, le chauffage, l'éclairage, les bains, les opérations, les accouchements. La quinzaine se paie d'avance, et le prix des huit premiers jours reste toujours acquis à l'établissement.