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« Monsieur, lui dit le ministre, vous voulez m'en imposer, je ne vous y ai jamais vu. »
Dans une des parades de ce farceur populaire, Cassandre arrivait avec une lettre à la main, et Bobèche, ne sachant pas lire, priait son maître de lui donner communication de cette lettre.
Le maître lisait : « Mon cher ami, c'est avec la plus vive douleur que je vous apprends que depuis que avez quitté notre petite ville, mademoiselle votre sœur l'a scandalisée par son incouduite, et qu'elle a eu plusieurs. amants. »
La coquine! s'écriait Bobèche, il faut je la tue pour venger l'honneur de la famille !
Attends un peu; il faut que je te lise le reste : « Comme elle est très-intéressée, elle a trouvé moyen, au milieu de ces désordres, d'amasser une douzaine de mille francs, dont elle vous destine la moitié. »
bobèche, souriant.
Mais!... au fond, c'est une bonne fille et elle ne manque pas de qualités.
cassandre, continuant sa lecture.
« Malheureusent, des voleurs se sont introduits chez elle en son absence, et ont enlevé tout l'argent. »
BOBÈCHE
Oh ! la misérable! Monsieur, ne me retenez pas; il faut que j'aille la punir comme elle le mérite.
cassandre, continuant sa lecture.
« Par bonheur, les voleurs ont été arrêtés le lendemain, et toute la somme a été retrouvée. »
BOBÈCHE
Les dix mille francs ne sont pas perdus ! Après tout, il est possible qu'on l'ait calomniée, cette pauvre fille. cassandre, continuant sa lecture.
« Il est vrai que les dix mille francs ont été déposés au'greffe, et qu'on ne sait trop quand ils en sortiront. »
BOBÈCHE
Tenez , monsieur, tout cela n'est pas clair. Avant de condamner ma sœur, j'attendrai des renseignements.
Bobèche se permettait quelquefois des malices à l'adresse de l'autorité. Dans les temps de crise qui suivirent l'invasion, il disait : « On prétend que le commerce ne va pas; j'avais trois chemises, j'en ai déjà vendu deux. » Appelé à donner des représentations au Tivoli de la rue Saint- Lazare , il s'intitulait premier bouffon du gouvernement. Il fit des tournées en province, où ses saillies, purement parisiennes, ne furent point comprises, et il se retira à Rouen pour y diriger le théâtre de Gringalet, situé à l'extrémité du pont de Pierre, en face de l'île Lacroix.
Bobèche eut un concurrent en la personne de Galimafré ; mais ce dernier avait moins de distinction.il cherchait à exciter le rire de la foule par des grossièretés. Il n'avait point, comme son rival, la noble ambition de plaire aux littérateurs qui, pendant leurs instants de loisir, consentaient à l'honorer de leur présence. Tandis que Bobèche trouvait une retraite honorable et fondait une scène qui n'a point périclité, malgré le bruit qu'y font les spectateurs en cassant des vignots avec leurs dents, Galimafré entrait à l'Opéra-Comique en qualité de garçon machiniste !
Les parades de ces deux hommes célèbres , du père Rousseau, leur imitateur, et de plusieurs autres dont les fastes du théâtre n'ont pas enregistré les noms , devaient la meilleure, partie de leur succès aux grimaces, aux contorsions, aux coups de pied et aux coups de poing. Elles étaient souvent plus intéressantes que ce qui se passait à l'intérieur des baraques : la forme emportait le fond; la broderie était plus riche que l'étoffe. Cependant, quelle variété de spectacles se disputait la faveur du public! Ici des marionnettes effaçaient les acteurs des meilleurs théâtres par la justesse de leurs gestes et de leurs intonations; là, des hommes, dont une longue pratique avait élargi l'œsophage , avalaient des sabres, des fourchettes et des cailloux. Les Parisiens couraient au boulevard du Temple pour appliquer leurs yeux aux verres bombés de ces optiques, qu'on appelle improprement lanternes magiques: pour voir des hercules, des charlatants, des diseurs de bonne aventure, des escamoteurs; des femmes qui, la tète
posée sur une chaise et les deux pieds sur une autre, se faisaient casser des pavés sur le ventre à coups de marteaux.
Puis il y avait le spectacle de Curtius. C'était un Allemand qui avait eu l'ingénieuse idée de ressusciter l'art de modeler en cire, art oublié, mais connu des Romains, puisque. Lampride rapporte qu'on servait des mets en cire sur les tables d'Héliogabale; puisque, pendant le moyen âge, les gens vindicatifs et superstitieux ont fabriqué des figures de cire à l'effigie de leurs ennemis, pour se donner le plaisir de les percer de coups. Curtius avait son principal établissement au Palais -Royal, avec une succursale au boulevard du Temple. Ce fut dans cette dernière, qu'après l'exil de Necker, le 12 juillet 1789, un rassemblement alla chercher les bustes du ministre disgracié et du duc d'Orléans qu'il n'avait pas trouvés dans la collection du Palais-Royal. Comme c'était un dimanche, et que le ciel n'était rayé d'aucun nuage , une multitude immense était réunie sur le boulevard du Temple. Les deux bustes, recouverts de voiles noirs en signe d'affliction, furent portés à la tète d'une procession qui grossissait à chaque pas, et qui ne fut arrêtée qu'à la place Vendôme par un détachement de dragons du royal allemand. L'image de Necker eut la tète fendue. L'homme auquel avait été confiée cette effigie était un nommé Pépin, colporteur de mercerie, demeurant rue des Vertus, n» 44. Il reçut une balle à la jambe, un coup de sabre à la poitrine, et tomba à coté du buste brisé.
Les salons de figures de cire ont été ouverts au boulevard du Temple, presque jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Le défaut de conscience a causé leur ruine; les propriétaires de cet établissement cherchaient à exploiter la circonstance et prenaient dans leur magasin des têtes qui représentaient indifféremment des maréchaux de l'empire, des ministres de la restauration ou du règne de Louis-Philippe, des monarques décédés ou vivants, des personnages de la fable ou de l'histoire, des philanthropes ou des assassins. Chaque buste était, comme dit Horace, cereus ad vitium flecti. Deux figures faisaient ordinairement partie de la collection : la première, debout dans le vestibule, était revêtue de l'uniforme de la gendarmerie française; la seconde avait entre les mains un tronc où les visiteurs déposaient leurs offrandes au profit du démonstrateur; et comme les recettes supplémentaires étaient généralement abondantes, celui qui, la baguette à la main, faisait voir Iajeune fille à la tirelire, la désignait sous ce nom : « Une jolie petite fille qui ne pleure jamais. »
Entre toutes les salles et toutes les baraques du boulevard du Temple s'étaient glissés des restaurants et des cafés ; mais qui eût songé, sous l'ancien régime et même il y a dix ans, à enrichir de peintures, de sculptures, de dorures, l'asile où le commerçant vient se distraire des ennuis de la journée, où l'ouvrier se délasse, où les spectateurs disséminés dans les théâtres voisins viennent passer le temps des entr'actes! Les cafés du boulevard du Temple étaient noirs, enfumés, audessus du niveau du sol de la rue voisine, mais au-dessous de celui du boulevard. Un des plus fameux était celui de L'Ëpi- Scié, dont la renommée fut compromise par une aflluence toujours croissante d'hommes suspects et discrédités.
La physionomie du boulevard du Temple fut changée par la substitution graduelle de théâtres de pierre aux théâtres de bois.