CHAPITRE III
Théâtre de la Gaite'.
De tous les théâtres du boulevard du Temple, celui de la Gaîté est le plus ancien. Il s'ouvrit dès 17G0, sous la direction de Restieiyqui fit voir dans une baraque de bois des exercices acrobatiques. Nicolet, le pitre de la troupe, en devint le directeur, fit rebâtir la salle, et obtint la permission d'écrire sur la façade : Théâtre des grands sauteurs et danseurs de corde du roi, après avoir eu l'honneur de jouer au château de Choisy, devant Louis XV et M" Dubarry.
On dit proverbialement : « C'est toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. » En effet, il y eut là des équilihristes qui rivalisaient de force et de souplesse. On cite entre autres le gracrieux Placide; Desvoges, qui dansait, merveilleusement la gigue britannique; le beau Dupuis, dont le principal exercice s'appelait les forces d'Hercule; le Petit-Diable, remar-
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quable par sa précision et sa légèreté. On voyait encore au théâtre des Grands-Sauteurs du Roi, qui avait abrégé son titre primitif, des scènes comiques et des pantomimes. Taconnet y jouait les rôles de savetier avec tant de vérité, que des connaisseurs disaient de lui qu'il était déplacé dans le rôle de cordonnier.
En 1792, les grands danseurs firent disparaître leur titre pour y substituer celui de la Gaité, et ils profitèrent de la liberté des théâtres pour initier le public des boulevards au répertoire de la Comédie-Française. Tartufe, Georges Dandin, le Médecin malgré lui, excitèrent les applaudissements de la population des faubourgs. Le théâtre de la Gaité offrit à ses abonnés le Brutus de Voltaire, le Fénelon de Marie-Joseph Chénier, les Victimes cloîtrées de Monvel. Ribier, successeur de Nicolet, ne crut pas devoir conserver un titre qui n'était point justifié, et il adopta celui de Théàtre-d'Émulation; mais lorsque, en 1799, il eut vendu la direction au sieur Cofin-Rosny, le nom déjà connu de théâtre de la Gaité reparut sur la façade.
Au reste, la nouvelle direction n'essaya pas de faire concorder le genre du spectacle avec sa dénomination joviale. Le Théâtre -d'Émulation avait emprunté au Moine de Leuvis et aux Pénitents noirs de miss Anne Radcliffe des mélodrames sombres, entaillés de coups de poignards et d'apparitions. Le théâtre de la Gaité débuta par Katik-Sergus. mélodrame de Cuvelier, et par une pantomime à grand spectacle intitulée les Quatre parties du monde.
Un journaliste spirituel, Martainville, fit, pour le théâtre de la Gaité, la première de ces féeries absurdes, mais divertissantes, qu'on a depuis tant de fois imitée. C'était le Pied de Mouton, joué en 1805, pièce dont une phrase est devenue presque proverbiale : « Demandez plutôt à Lazarille. »
Bourguignon, gendre de feu Nicolet, jugea le temps assez prospère pour faire reconstruire le théâtre de la Gaité, et une salle bien coupée, disposée par l'architecte Peyre, fut inaugurée, le 3 novembre 1805, par la première représentation du Siège de la Gaité, pièce à grand spectacle de Hapdé. On y joua des mélodrames qu'il importe de consulter pour peu qu'on veuille se rendre compte de l'histoire des théâtres en France. L'Homme de la Forét-Noire, le Précipice, Marguerite d'Anjou, les Ruines de Babylone, Baudoin de Jérusalem, Fitz-Henri, sont émouvants et pleins d'effets. Dans le Chien de. Montargis ou la Forêt de Bondy, mélodrame représenté le 18 juin 1814, on vit pour la première fois un chien chargé d'un rôle important. Martainville, qui rédigeait alors le feuilleton dramatique dans le Journal de Paris, disait de ce merveilleux quadrupède, dans son numéro du 22 juin 1814 :
« Il n'est, question que de l'intéressant animal qui lutte d'intelligence et de talent avec les premiers acteurs du théâtre de la Gaité, et contribue beaucoup pour sa part à l'ensemble avec lequel le nouveau mélodrame est joué. Plusieurs généalogistes le font descendre en droite ligne du célèbre chien dont l'héroïque amitié pour son maître, le malheureux Aubry de Montdidier, a fourni le sujet de la pièce.
•e Quelques personnes qui se plaisent à tout révoquer en doute, lui contestent, il est vrai, l'ancienneté de sa noblesse, mais elles ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à ses rares qualités, et de convenir que, s'il n'est pas de race illustre, il est bien digne d'en être. Quoi qu'il en soit, Dragon relève son mérite par une grande modestie ; sa robe est simple; c'est un caniche noir et blanc qui n'a rien de remarquable; mais ses taBnts naturels et acquis le placent bien au-dessus des êtres de son espèce, qui ne peuvent se prévaloir que du frivole avantage d'une belle fourrure. Dragon est parvenu â maîtriser l'impression que fait toujours sur un artiste qui se présente pour la première fois l'aspect d'une nombreuse assemblée; aujourd'hui, tout entier à son rôle, il vient sonner à la porte d'une auberge, appelle l'hôtesse, lui raconte en son langage l'assassinat commis sur son maître, la tire par ses vêtements et l'entraîne vers le théâtre du crime. Bientôt on le voit poursuivre l'assassin avec tous les signes de la plus ardente fureur. L'art de la pantomime est celui que Dragon possède au degré le plus éminent. »
Le 17 janvier 1818, on joua à la Gaité un vaudeville intitulé l'Enfant du régiment, par Dubois et Bra/.ier, qui inquiéta vivement la police de la Restauration. Elle prétendit que le héros n'était autre que le roi de Rome, et qu'une gravure, où on le voyait assis sur les genoux d'un vieux sapeur, lui avait donné une ressemblance trop exacte avec le fils de Napoléon I". La
gravure fut saisie et la pièce supprimée après quarante-cinq représentations, à l'une desquelles avait assisté le duc d'Orléans avec sa famille.
Sous la direction de Guilbert de Pixéricourt, Dubois et Marty, qui avaient succédé â la veuve Bourguignon en 1825, le théâtre de la Gaité attira la foule par les mélodrames les plus sinistres, entre autres Neivgate, pièce de M. Sauvage, jouée le 22 novembre 1829, point de départ de toutes les compositions dramatiques où des voleurs sont mis en scène. En 1834, on jouait à la Gaîté iMtude ou trente-cinq ans de captivité. Pour ajouter à la vogue de cette pièce historique, la direction montrait dans le foyer l'échelle de corde et les autres instruments de la miraculeuse évasion de Latude. Après quatre-vingts représentations successives, le théâtre de la Gaité monta une féerie intitulée Bijou ou l'Enfant de Paris. Le samedi , 21 janvier 1835, dans une répétition générale, un machiniste tenait un flambeau d'étoupe, sur lequel étaient jetées des pincées de lycopode pour simuler les éclairs. Une frise s'enflamma, et le théâtre ne fut bientôt qu'un monceau de cendres. Pour prévenir de semblables sinistres, l'architecte Bourlat le reconstruisit en fer avec une dépense minime, eu égard à l'importance du monument, qui ne coûta que 443,000 fr. La salle fut ouverte le 19 novembre 1835, et on y donna un prologue intitulé Vive la Gaité! Un mélodrame, qui s'appelait la Tache de sang, et une folie-vaudeville, le Tissus d'horreur, où le directeur Bernard-Léon obtint des applaudissements qui étaient à la fois un témoignage pour son talent et de sympathie pour son malheur.
Depuis cette époque, la Gaîté a constamment prospéré , et elle a représenté des drames qui feront époque. Nous pouvons citer entre autres le Sonneur de Saint-Paul, de Joseph Bouchardy; la Grâce dé Dieu: l'Éclat de rire, où Francisque aine se montrait si grand acteur; le Courrier de Lyon; Paillasse, une des dernières créations propres â faire comprendre à la généralion actuelle ce qu'avait été Frédérik Lemaitre dix années auparavant. Puis vient le Masque de poix, de Benjamin Antier; Georges et Marie, d'Anicet-Bourgeois et de Michel Masson, pièce dans laquelle reparaissait Laferrière, qui créa bientôt après le rôle principal dans le Médecin des Enfants; les Cosaques, d'Arnault et Judicis, drame qui répondait si bien aux sentiments populaires dans un moment où il s'agissait d'imposer une digue aux empiétements de la puissance moscovite en Orient. La Gaîté donna aussi des féeries réjouissantes et enrichies de trucs ingénieux, telles que les Sept Châteaux du Diable, et les Cinq cents Diables, de Dumanoir et Dennery, en 3 actes et 32 tableaux.
Pendant l'année 1859, la Gaîté a donné, le 18 avril, Micael l'Esclave, drame de Bouchardy; le 14 mars, les Ménages de Paris, en 7 actes, par MM. Brisebarre et Nus; le 9 juin, la Veille de Marengo, en 6 actes et 7 tableaux, par MM. Arnault, Judicis et de La Haye; le 23 novembre, le Savetier de la rue Quincampoix, par MM. Dennery et Crémieux.