CHAPITRE IV
L' Ambigu-Comique.
A coté de la Gaité vécut longtemps l'Ambigu-Comique ; il fut fondé par Audinot, acteur de la Comédie-Italienne, qui établit un théâtre de marionnettes à la foire Saint-Germain en 1709.
Le 9 juillet de la même année, il se transporta sur le boulevard du Temple, et obtint l'autorisation d'associer à ses comédiens de bois des enfants qui placèrent son spectacle au premier rang dans la faveur publique. « Les amateurs, disent les Mémoires de Bachaumont à l'année 1771, sont enchantés de voir la foule se porter à l'Ambigu-Comique pour y applaudir une troupe d'enfants qui y font fureur; ils espèrent que cette troupe deviendra une espèce de séminaire où se formeront des sujets d'autant meilleurs qu'ils annoncent déjà des dispositions décidées, et donnent les plus grandes espérances; mais les partisans des mœurs gémissent sincèrement sur cette invention, qui va les corrompre jusque dans leur source, et qui, par la licence introduite sur cette scène, en forme autant une école de libertinage que de talents dramatiques. »
Le même auteur dit â l'année 1772 : « M™' Dubarry, qui cherchait tous les moyens de distraire le roi, que l'ennui ga-
popiNCOuir
gnait aisément, avait imaginé de faire venir Audinot jouer à, Choisy avec ses petits enfants. C'était la première fois qu'un directeur forain paraissait devant S. M. On a donné d'abord 77 n'y a plus d'enfants, petite comédie en prose d'un sieur de Nougaret, où il y a de la naïveté, mais des scènes d'une morale peu épurée ; la Guinguette, ambigu-comique de M. Plainc.hesne; c'est une image riante et spirituelle de ce qui se passe dans les tavernes, un joli Téniers. On a fini par le Chat botté, ballet-pantomime du sieur Arnault; on n'a pas même oublié la Fiancée, contredanse très-polissonne. Mme Dubarry s'amusait infiniment, et riait à gorge déployée; le roi souriait quelquefois. En général, ce divertissement n'a pas paru l'affecter beaucoup. »
Audinot fut un des premiers auteurs de pantomimes à grand spectacle avec changements à vue et combats réglés. Pour se soustraire aux réclamations de l'Opéra, qui voulait lui interdire les chants et les danses, il tâchait de. s'amoindrir, inscrivait modestement sur sa toile : Sicut infantes audi nos. Il fut toutefois obligé d'accorder à l'Académie royale de Musique une indemnité de 12,000 livres, somme dont l'importance atteste la prospérité de l'Ambigu.
En 1785, deux voleurs surprirent une jeune fille dans la forêt de Villers-Cotterets, lui enlevèrent son argent, et l'attachèrent à un arbre malgré ses cris et ses supplications. Ainsi garrottée, demi-nue, épuisée par une longue lutte, elle était sans défense contre la brutalité des agresseurs, quand parut un maréchal de logis au régiment des dragons de la reine. Il attaqua hardiment les voleurs, les mit en fuite et délivra la victime qu'il reconduisit chez ses parents.
Cette aventure eut du retentissement. Marie-Antoinette en fit appeler le héros, lui donna de l'argent pour acheter son congé, et le maria avec la jeune fille qu'il avait sauvée. Sur ce sujet, qui occupait tout Paris, Audinot imagina de faire une pantomime qui fit oublier tontes celles qu'il avait données précédemment : les Quatre Fils Aytnon, la Forêt-Noire, le Capitaine Cook, le Masque de Fer. Audinot se vit assez de ressources pour se donner une salle neuve, dont Célérier fut l'architecte.
« C'est, dit l'Almanach des Spectacles de 1791, une des plus belles et des plus vastes du royaume ; l'intérieur est construit dans le goût gothique. La société y est mieux composée que dans la plupart des spectacles du boulevard. »
La belle salle fut d'abord peu fréquentée ; l'Ambigu végéta jusqu'au jour où Corse, auteur et acteur, en prit la direction. Une farce d'Aude, Madame Angot au sérail de Constantinople, eut deux cents représentations consécutives; elle fut suivie de mélodrames dont la noirceur était égayée par les facéties du niais: le Jugement de Salomon , fekeli, les Francs-Juges, la Forêt d'Hermanstadt, Hariadon Barberousse, la Femme à deux maris, Calas, etc. Parmi les acteurs qui brillèrent dans ces compositions dramatiques, on remarqua Tautin, Raffile, Stokleit. Ce dernier, dans Thérèse ou l'Orpheline de Genève, faisait frissonner les assistants rien qu'en se promenant de long en large au fond de la scène, tandis que les acteurs groupés sur le premier plan s'entretenaient de ses scélératesses. Il persécutait l'innocence si consciencieusement et jouait les coquins avec tant de vérité que plus d'une fois des spectateurs indignés l'attendirent à la sortie du spectacle pour lui faire un mauvais parti.
Corse mourut en 1816, et M1" de Puisay, son associée, céda le privilège à Audinot fils, qui s'adjoignit Franconi et Senepart. Cardillac, l'Auberge des Adrets, lisbeth ou la Fille du laboureur: le Songe et le Belvéder, qui durent en partie leur succès aux décorations de Daguerre, permirent à l'Ambigu de soutenir sans désavantage la concurrence de la Gaîté; mais les deux théâtres eurent une même destinée.
Pendant la répétition d'une pièce intitulée la Tabatière, le 13 juillet 1827, un incendie terrible dévora l'Ambigu. Le concierge, qui s'appelait Couray, et un pompier périrent dans les flammes.
Comme la Gaîté, l'Ambigu renaquit de ses cendres ; l'autorité exigea sagement que le théâtre reconstruit fût isolé; et comme on manquait d'espace sur le boulevard du Temple, on fit choix d'un terrain situé sur le territoire, actuel du Xe arrondissement. Ce terrain était occupé par l'hôtel Murinais, qui fut démoli; et le 8 juin 1828, fut livrée au public une salle qui peut contenir deux mille pers innés. Les travaux, dirigés par Hittorff et Lecointe, coûtèrent 1,347,944 fr. L'emplacement avait été
acheté au prix de 385,515 fr. Le plafond fut peint par Gosse, et le reste des ornements par Jouanis et Desfontaines. Les planchers furent construits en fer et maçonnés en briques; un rideau mobile en treillis de fer fut disposé de manière à séparer la scène de la salle en cas d'accident.
Après 1830, M. de Cès-Caupennes prit la direction de l'Ambigu-Comique. Sous son administration furent joués le Festin de Balthasar; Caravage et l'Officier bleu, par Paul Foucber; le Fadeur, de MM. Charles -Desnoyers, Boulé, Charles Pothier (9 décembre 1834); Nabuchodonosor, où Guyon se grimait avec tant d'art; Glenarvon, de Félicien Malefille ; Ango, de Félix Pyat(1835); Héloïse et Abeilard, d'Anicet Bourgeois et François Cornu (20 mai 1830); Un Jour de grandeur, pièce en trois actes mêlée de couplets, par Eugène Deligny. Ce fut avec cet auteur que Joseph Bouchardy composa ses deux premières pièces, le Fils du Bravo, amusant vaudeville en un acte, et Hermann l'ivrogne, drame en deux actes. Il soumit ensuite son Gaspardo à l'appréciation de M. de Cès-Caupennes, qui le monta sur la recommandation de Guyon. Les acteurs répétèrent ce drame, qui fut joué le 14 janvier 1837, sans pressentir qu'il aurait plusieurs centaines de représentations fructueuses. La troupe de l'Ambigu comptait alors dans ses rangs Saint- Ernest, qui est décédé en 1800; Guyon, mort prématurément et dont la veuve est une actrice distinguée; Saint-Firmin, grand comédien, créateur du rôle de don César dans Buy Blas : Montigny, qui a renoncé à la scène pour devenir l'heureux directeur du Gymnase; M™es Théodorine Mélingue et Gauthier.
De 1838 au mois d'avril 1840, sous la direction de MM. Cormon, A. Crussols, — Cormon et Dennery, — Cormon, Dutertre et Chabot de Bouin, on ne représenta que deux pièces importantes : le Naufrage de la Méduse, avec une mise en action émouvante du tableau de Géricault, et Lazare le pâtre, de Joseph Bouchardy.
La direction d'Antony Béraud, qui dura de 1841 à 1848, monta Paris la nuit, de Cormon; Paul et Virginie; les Jumeaux béarnais, par Paul Foucher; les Bohémiens de Paris, de Dennery et Granger, où l'on chantait une ronde qui est devenue populaire; l'Abbaye de Castro (21 juillet 1841). Le 18 septembre delà même année fut jouée la Lescombat, par Antony Béraud et Alphonse Brot. Alexandre Mauzin, qui remplissait le rôle de l'amant, y avait des mouvements magnifiques. Il était plein de noblesse lorsque, poussé par sa maîtresse à assassiner l'époux endormi, il s'arrêtait tout à coup sur le seuil de la porte, en s'écriant : « Debout, Monsieur de Lescombat, et l'épée à la main ! » Frédéric Soulié donna à l'Ambigu ses meilleures pièces, l'Ouvrier, la Closerie des genêts (16 octobre 1840). Alexandre Dumas y fit jouer les Mousquetaires, le 27 octobre 1845.
Après la retraite d'Antony Béraud, qui a fini tristement ses jours à la fin de 1859 dans la maison municipale de santé, il se forma une association composée de Saint-Ernest, Chilly, Verner, Arnault, M""3 Guyon et Naptal-Arnault. Malgré des circonstances défavorables, non-seulement la société fit honneur à ses affaires, mais encore elle réalisa des bénéfices. Elle donna des pièces historiques, comme Louis XVI et Marie-Antoinette, Napoléon et Joséphine, le Boi de Borne, et des pièces à grand spectacle, comme le Juif-Errant, de Dennery et Dinaux; les Quatre fils Aymon, d'Anicet Bourgeois et Michel Masson ; Notre-Dame-de-Paris, imitée de Victor Hugo, par Paul Foucher.
Charles Desnoyers fut nommé directeur au mois de juin 1852, et son administration ne fut pas heureuse, malgré le succès du la Case de l'oncle Tom, dont Dumanoir et Dennery avaient emprunté le sujet à M"10 Beecher Stowe, et de la Prière des Naufragés , de Dennery et Ferdinand Dugué. Charles Desnoyers mourut subitement, et le privilège vacant, fut donné à M. Chilly, qui en prit possession le 25 mai 1858. Son administration fut heureuse; elle débuta par la représentation du Martyre du cœur, de Victor Séjour et de Breuil. La terrible insurrection de l'Inde anglaise, les atrocités dont se souillèrent les Cipayes, les évasions miraculeuses de quelques familles à travers les jungles, fournirent à MM. Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué le sujet du drame populaire des Fugitifs, représenté pour la première fois le 21 juin 1858. Frédérik Lemaître vieilli, mais toujours puissant, reparut dans le Maître d'école, le Vieux caporal, et le Marchand de coco. Paul Meurice composa pour Mélingue le drame de Fanfan la Tulipe, et Victor Séjour fit jouer, le 3 mars 1860, le Compère Guillery.
L'administration de l'Ambigu se compose de MM. Albert, directeur de la scène; deBreuil, secrétaire général; Monet, régisseur; Payer, caissier, et Savigny, contrôleur.