CHAPITRE VII
Églises Saint-Ambroise et Sainte-Marguerite.
Le XIe arrondissement, si remarquable sous le rapport de ses salles de spectacle, ne possède que deux églises, Saint- Ambroise et Sainte-Marguerite. La première était la chapelle du couvent des religieuses annonciades du Saint-Esprit; elles étaient venues s'établir, en 1636, au village de Pincourt ou Popincourt, qui s'était formé autour du manoir de Jean de Popincourt, premier président du Parlement sous le règne de Charles VI. D'autres sœurs, les hospitalières de la Charité- Notre-Dame, vinrent, la même année, fonder un hôpital dans la- même localité, sur le terrain qu'on appelait laRochette ou la Roquette, probablement parce qu'il y avait là quelques rochers. Il a donné son nom à la longue rue par laquelle les convois montent au Père-Lachaise.
Cette maison ne fut supprimée qu'après la révolution; quant à celle des Annonciades, elle ne réussit point : ses pauvres nonnes aliénèrent leur possession par parcelles et finirent par vendre leur monastère à des particuliers en 1781. On n'en garda que l'Église, que M. Godde restaura en 1811, qui fut inaugurée comme succursale de Sainte-Marguerite, le 15 novembre 1818. La façade ne manque pas d'élégance; à l'intérieur, on remarque un Christ et un saint Jean-Baptiste sculpté par Guichard; une Annonciation, tableau de Noël Halle, et une toile où Wafflard a représenté le charitable patron dérobant un Arien à la fureur de fanatiques intolérants.
La paroisse Sainte-Marguerite ne fut d'abord qu'une chapelle, bâtie en 1U25 par Antoine Fayet, curé de Saint-Paul pour servir de sépulture aux membres de sa famille. On l'érigea en paroisse en 1712, et le nombre des fidèles qui venaient y assister au service divin nécessita l'agrandissement de l'édifice. Louis, architecte du Palais-Royal, y ajouta une chapelle, que Brunetti décora de fausses colonnes, de statues peintes et de trois bas-reliefs représentant la mort et les funérailles de Jacob, et Adam et Eve chassés du paradis terrestre, avec cette inscription : Stipendium peccati mors.
L'église Sainte-Marguerite renferme des tableaux de Wafflard, de Galloche, de Restout, de Baptiste ; quelques-uns rapp lient les actes de saint Vincent de Paul, et proviennent de l'anciennne chapelle des Prêtres de la Mission. Les amateurs y verront avec intérêt, à droite de l'entrée, un Massacre des innocents, à gauche, une Descente de Croix. Ce sont deux tableaux du xviie siècle, bien conservés et d'un mérite réel. L'église s'est aussi enrichie, en 1818 , par les soins du comte de Chabrol, d'un tombeau qui décorait jadis la petite église de Saint-Landry, dans la Cité. François Girardon l'avait fait exécuter pour sa femme et pour lui, par ses élèves Nourrisson et Robert le Lorrain. C'est un sarcophage de marbre vert, surmonté d'une croix, au pied de laquelle la Vierge gémit près le corps inanimé de son Fils; deux anges sont auprès de la tête du Christ; un troisième se tient aux pieds de la croix et deux autres voltigent dans les airs. Ces figures, de marbre blanc, se déiachent en demi-relief sur un fond de couleur.
Dans le bras droit du transsept sont des reliques de saint Ovide, enfermées dans une figure de cire ; le saint, couché sous une vitrine, est revêtu d'un pourpoint de satin rouge broché d'or, et porte par dessus un manteau de soie jaune. Il a des moustaches et une impériale.
Les cIûwds du Cirque-Napo
Dans la même chapelle est le buste de M. Haumet, décédé le 23 septembre 1851, après avoir été pendant vingt ans curé de cette paroisse.
On voyait jadis dans cette église un médaillon en marbre blanc, à la mémoire de Vaucanson, ou plutôt Vocanson, car la découverte d'actes authentiques a établi la véritable orthographe du nom du célèbre mécanicien.
Voici son acte de baptême, extrait des regristres de la paparoisse Saint-Hugues de Grenoble :
« Le 25 février 1709, j'ay baptisé Jacques, né d'hier, fils de sieur Jacques Vocanson, marchand gantier, et de demoiselle Dorothée Lacroix, mariés, étant parrain sieur Léonard Pouchot, marchand gantier, marraine demoiselle Marie Chagnier, femme de François Bissière, libraire ; le père, signé en présence des soussignés :
« Vocanson, Pouchot, Marie Chagnier, Vocanson, « Baissière, J. Vocanson, Busson, archiprètre. »
Vocanson mourut à l'hôtel Mortagne, rue de Charonne, âgé de soixante-quatorze ans. Le hasard rapproche son souvenir de celui d'un orphelin dont l'existence, 'commencée près du trône, s'acheva dans un cachot. Son acte de décès est conçu en ces termes :
« Du 24 prairial de l'an m de la République.
ii Acte de décès de Louis-Charles Capet, du 20 de mois, trois heures après midi, âgé de dix ans deux mois, natif de Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, aux tours du Temple, section du Temple, fils de Louis Capet, dernier roi des François, et de Marie-Antoinette-Joseph-Jeanne d'Autriche, sur la déclaration faite à la maison commune par Etienne Lasne, âgé de trente-neuf ans, gardien du Temple, domicilié rue et section des Droits-de-1'Homme, n°48; le déclarant a dit être voisin ; et de Jean Bigot, âgé de cinquante ans, employé, domicilié a Paris, Vieille-Rue-du-TempIe, n° Gl ; le déclarant a dit
être ami. Vu le certificat de Dusser, commissaire depolice de ladite section, du 22 de ce mois.
« Signé : Lasne, Bigot, ii et Lobin, officier public. »
Ce fut dans le cimetière de l'église Sainte-Marguerite qu'on enterra, le 24 prairial an m, le fils de Louis XVI; mais il a été impossible de retrouver la dépouille mortelle de ce malheureux enfant. Il résulte de l'enquête ouverte en 1815, par les ordres de Louis XVIII, que le cercueil fut déposé dans la fosse commune ; que des personnes pieuses le firent placer pendant la nuit dans une fosse séparée, et que le comité de sûreté générale le fit enlever clandestinement. Sur les deux premiers faits, nous avons le témoignage du sieur Decouflet, bedeau de la paroisse des Quinze-Vingts, et de la femme Valentine Bertrancourt, veuve d'un fossoyeur. « On l'enterra à la brune, dit cette dernière, il ne faisait pas encore tout à fait nuit; il y avait très-peu de monde ; je pus facilement m'approcher; je vis le cercueil comme je vous vois. On le mit dans la fosse commune, qui était alors la fosse de tout le monde, les petits comme les grands, les pauvres comme les riches, tous y allaient, parce que, soi-disant, tout le monde était égaux.
«Le lendemain, comme j'étendais de bon matin du linge dans le cimetière, mon mari, qui travaillait à la tranchée, me fit signe d'aller auprès de lui. J'y allai : et aussitôt il me dit de descendre avec lui dans la fosse, et enfonçant sa pelle à. plusieurs endroits dans le lit de terre dont la bière était censée couverte, il me montra que dessous il n'y avait plus rien. Et comme je regardais sans y prendre1 trop d'attention, il me dit : « Ah bien ! tu n'es guère curieuse, pour une femme! Tu ne me demandes pas seulement ce qu'elle est devenue, cette bière. » Sur quoi je lui répondis que je ne me mêlais pas de politique, et que si j'avais su qu'il me dérangeât pour si peu de chose, je
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Un convoi d'enfant me de la Roquette.
serais bien restée à étendre mon linge. Il me dit là-dessus que je ne serais jamais qu'une bête, et je retournai à mon ouvrage, pendant qu'il continua de se croiser les bras appuyés sur sa pelle, comme quelqu'un qui pense. A peu de temps de là, il revint encore sur le propos de cette bière, en me disant, que le corps avait été retiré de la fosse commune, la nuit même de l'enterrement, et qu'il avait été placé dans une fosse creusée d'un bout dans le mur de fondation et de l'autre dans le cimetière à gauche de la porte de l'église, du coté de l'autel de la communion. Il n'aurait tenu qu'à moi de savoir l'endroit au juste, mon mari m'y aurait menée, si j'avais voulu ; mais je ne m'en étais jamais intéressée, vu que ça ne me regardait pas, si bien, qu'à l'heure qu'il est, je ne puis que répéter ce qu'il m'a dit. »
Le troisième fait semble établi par la déposition du sieur Toussaint Charpentier, jardinier en chef du Luxembourg. Il fut mandé à la préfecture de police le 11 juin 1816, par suite du rapport qui avait été fait sur son compte, et interrogé par le chevalier de Chancy, chef de la première division. « Le 25 prairial an m, dit cet homme, vers cinq heures après midi, quelqu'un se présenta chez moi, de la part du comité révolutionnaire de la sextion du Luxembourg, et m'enjoignit de me rendre de suite au comité, ce que je fis. Là, un membre me donna l'ordre dé revenir le même jour, à dix heures du soir, avec deux de mes ouvriers, munis chacun d'une pioche. A l'heure prescrite, nous arrivâmes tous trois au comité, où, après avoir attendu jusqu'à onze heures, un membre, revêtu de son écharpe, sans entrer dans aucune explication, nous fit. monter dans un fiacre, qui nous conduisit jusqu'à l'extrémité du Jardin des Plantes. Il nous fit alors .descendre et l'accompagner à pied jusqu'au cimetière de Clamart, en continuant d'observer le plus profond silence. Ici, je crois devoir faire remarquer que cette démarche paraissait enveloppée d'un mys-
tère impénétrable; la voiture dans laquelle nous étions partis du comité n'était précédée ni suivie d'aucune escorte...
« Lorsque nous entrâmes au cimetière, il pouvait être onze heures et demie : celui sous la direction de qui nous avions marché, commanda à l'homme qui nous avait ouvert la porte de se retirer. Cet homme, qui avait vraisemblablement son habitation dans l'enceinte du cimetière, ne se le fit pas répéter; il obéit sur-le-champ. Pour nous, je veux dire mes ouvriers et moi, nous attendions : un instant s'écoula, et le membre du comité s'étant assuré qu'il n'y avait plus personne auprès de nous, nous fit avancer sur la droite, seulement à une distance de huit à dix pas de l'entrée. Alors il nous dit qu'il fallait nous dépêcher de creuser, à la place où nous nous trouvions, une fosse large de trois pieds sur six de longueur et autant de profondeur. Nous nous conformâmes à ce qui nous était prescrit, du moins quant à la largeur; mais deux ouvriers ne , pouvant travailler ensemble dans un espace de six pieds, nous dûmes donner à la fosse une étendue de huit pieds pour la longueur. Nous avions déjà dépassé de plus d'un pied la profondeur exigée, lorsque nous entendîmes le bruit d'une voiture, qui ne tarda pas à s'arrêter. Au même instant on nous fit cesser le travail, la porte du cimetière s'ouvrit, et nous vîmes sortir de la voiture trois autres membres du comité révolutionnaire, revêtus de leur écharpe, comme celui qui nous avait amenés. Chacun de nous put apercevoir en même temps un cercueil large de huit à dix pouces, et long de quatre pieds et demi, que les membres du comité, avec l'aide du cocher, prirent eux-mêmes la peine de descendre et de déposer à l'entrée du cimetière, après quoi on nous invita à sortir, mes ouvriers et moi. Cependant, un moment après, nous fûmes introduits de nouveau, et. nous eûmes lieu de remarquer que, dans l'intervalle, le cercueil avait été placé dans la fosse, où on l'avait recouvert d'à peu près cinq à six pouces de terre. On nous
chargea de c imbler la fosse, et l'opération terminée, on nous ordonna de fouler la terre avec nos pieds et de la tasser de toutes nos forces. Nous conclûmes que le but qu'on se proposait était de faire disparaître, dans cet endroit, au moins autant que possible, la trace d'une terre fraîchement remuée. « Tout étant ainsi consommé, pour ce qui nous regardait, on nous fit la recommandation très-expresse de garder le secret sur l'opération à laquelle nous avions concouru. On nout dit même a ce sujet qu'on saurait retrouver celui d'entre nous qui aurait commis la moindre indiscrétion. Enfin, on remit à chacun de mes ouvriers un assignat de dix francs; quant a moi, on me promit une récompense que je me gardai bien d'aller chercher par toute espèce de raisons, et qui, sans ces raisons mêmes, ne m'aurait guère tentée, surtout après que j'avais entendu l'un des quatre membres du comité se permettre de dire en riant : « Le petit Capet aura bien du chemin à faire pour aller retrouver sa famille. »