CHAPITRE IX
Prison de la Roquette. — La chapelle. — La salle des hlessés. — La bibliothèque. — Règlement. — Personnel administratif. — L'argot.
Quand on se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise, en gravissant la rue de la Raquette, on aperçoit à droite la prison servant de dépôt des condamnés et auquel ou a donné le nom de la Roquette. Elle se compose de vastes bâtiments entourés. d'un mur d'enceinte. C'est en face de l'entrée principale, dans cette partie de la place la plus voisine de la prison, qu'ont lieu depuis quelques années les exécutions a mort. Cinq larges pierres formant un carré et présentant une surface plane, au niveau des pavés, sont destinées à recevoir les énormes pièces de bois servant de base à l'échafaud. C'est là que les criminels jugés indignes de toute indulgence viennent payer leur dette a la société par une sanglante et suprême expiation. La prison de la Roquette a été construite pour remplacer la maison de Bicêtre, qui, actuellement, n'est plus occupée que par des vieillards infirmes et des fous. Elle a été achevée en 1837, et les dépenses qu'elle a occasionnées ont été évaluées à la somme de 1,300,000 francs. Quoique cette prison ne soit qu'un dépôt destiné à recevoir et conserver provisoirement les condamnés jusqu'à l'époque de leur transférement à Cayenne ou dans les maisons centrales, néanmoins dans la construction, toutes les mesures ont été prises pour que les évasions soient, sinon im possibles, du moins extrêmement difficiles. Le but a été atteint : on n'a pas le souvenir, au dépôt de la Roquette, d'une tentative d'évasion ayant réussi. A gauche, en entrant par la porte principale, on traverse le guichet qui est séparé du préau par trois grilles en fer et quatre portes en chêne. Le préau est vast i et entouré de bancs de pierre. Au milieu, sur une légère éminence, se trouve une fontaine à réservoir.
M. Gau a été l'architecte de cet édifice parfaitement approprié à sa destination.
Après avoir traversé un second guichet, on pénètre dans une grande cour; en face s'élève la chapelle; elle n'a rien de remarquable, l'ornementation est d'une grande simplicité. A l'une des extrémités sont disposés des bancs destinés à être occupés par les détenus malades, a l'autre se placent les autres condamnés. Le dimanche et les jours de fête, quelques-uns d'entre eux, possédant des connaissances musicales, chantent aux offices sous la direction d'un de leurs camarades qui a autrefois occupé un emploi sur une des premières scènes lyriques de la capitale. On a remarqué quelle heureuse influence produisait la musique sur ces natures que rien n'avait pu fléchir et qui se distinguent par une effrayante démoralisation. L'entrée des tribunes de la chapelle communique à la salle des blessés. Il ne faudrait pas prendre ce mot à la lettre; au dépôt des condamnés, on comprend, sous le nom de blessés, les individus qui sont atteints de quelque indisposition n'ayant pas un caractère chronique et d'une nature peu grave. Quand on fait face à la chapelle, dans la cour dont nous venons de parler, on aperçoit à gauche les ateliers de cuirs factices, à droite ceux des cordonniers, chaussonniers ou natteurs. Lorsque l'on pénètre dans ces ateliers, surtout dans celui des cuirs factices, une odeur presque insupportable vous saisit à la gorge : il n'en saurait être autrement par suite de la nature des travaux auxquels se livrent les condamnés. Avant que l'on n'entre dans la salle, le surveillant préposé à la garde des travailleurs crie d'une voix fortement accentuée : Fixe! Aussitôt tous se lèvent avec un admirable ensemble, se découvrent silencieusement devant les visiteurs et se tiennent debout dans une respectueuse attitude. Ce serait un sujet de profondes méditations philosophiques que d'analyser les différents penchants qui se reflètent sur le visage de ces hommes justement mis au ban de la société. Au milieu de ces physionomies qui, toutes, ont un cachet particulier do honteuse perversité, nous avons vainement cherché un trait, une expression, un indice quelconque de bonté, d'affection ou d'honnêteté ; partout nous n'avons trouvé qu'une, hideuse et cynique personnification du vice.
En quittant la cour dans laquelle se trouvent les bâtiments dont nous venons de parler, on traverse une galerie couverte, puis le corps-de-garde des surveillants, et l'on pénètre dans une seconde cour carrée, au milieu de laquelle est tracé un jardin de peu d'étendue. Son aspect riant forme un contraste frappant avec la tristesse des lieux que l'on vient de traverser.
Dans une galerie bordant cette cour se trouve l'entrée de la bibliothèque : dès que vous y entrez, un homme à la ligure intelligente et. portant le costume de laine grise des prisonniers se lève de son bureau, s'avance au devant de vous et vous donne de la meilleure grâce du monde les explications que vous désirez sur cette partie de la prison. C'est le bibliothécaire, condamné qui, d'ordinaire, a reçu une certaine instruction et dont la bonne conduite lui a valu la faveur d'être préposé à la garde et à la surveillance de la bibliothèque. Elle se compose de 1,843 volumes, disposés avec ordre sur des rayons et d'après les classifications suivantes : littérature, religion, morale, législation. Si vous l'interrogez sur les goûts littéraires des condamnés du dépôt de la Roquette, il vous répond d'un ton de modeste assurance : « Le Musée des familles et le Magasin pittoresque sont très-demandes par ces messieurs, car il y a des gravures, et ici on les aime beaucoup. »
On a remarqué que, dans certaines prisons, à Saint-Lazare, par exemple, les prévenues, en général , surtout celles dont la nature rude et presque indomptable semblerait devoir se complaire aux scènes violentes et brutales, recherchent au contraire dans leurs lectures, avec une sorte d'avide empressement, les douces images d'une vie calme et posée, loin de fiévreuses agitations. Curieux et consolant contraste! S'il en était toujours ainsi, le moraliste et le philosophe doivent-ils désespérer de voir un jour les natures les plus profondément corrompues entrer dans la voie du repentir, puisqu'elles ne sont pas insensibles à d'aussi salutaires influences? Rien de pareil au dépôt de la Roquette. Si nous n'avions la crainte d'être indiscret, nous pourrions signaler certains ouvrages féconds en péripéties dramatiques et sanglantes sortis de la plume de nos romanciers à la mode qui y sont souvent demandés. Ils auraient le plus grand succès parmi les lecteurs du dépôt des condamnés si le droit de cité ne leur avait été interdit. Parmi les ouvrages qui composent la bibliothèque nous avons remarqué, ceux de Walter Scott, de Ch. Dickens, le Vicaire de Wakefield, les Nouvelles genevoises de Topft'er, enfin quelques volumes anglais et, allemands, etc..
Les condamnés ne peuvent se livrer à la lecture que pendant les heures consacrées au repos; néanmoins, la plupart d'entre eux recherchent ce genre de récréation. Les détenus sont au nombre de 400, et chaque semaine on prête en moyenne de 2o0 à 300 volumes.
Tous les condamnés détenus à la prison de la Roquette sont soumis au même règlement. Il n'y a pas de pistoles comme dans les autres prisons, c'est-à-dire de chambres réservées que les prisonniers peuvent occuper moyennant une certaine somme payée chaque semaine. Si l'on peut s'exprimer ainsi, le régime y est essentiellement démocratique, moins la liberté. Les condamnés se lèvent à cinq heures, travaillent dix heures dans la journée, et se. couchent à sept heures et demie. La plupart d'entre eux sont renfermés la nuit dans des cellules solidement verrouillées et dont l'ameublement ne consiste, qu'en un lit de fer. Ils sont partagés en six sections; dans chaque section se trouve un dortoir dans lequel on fait coucher par exception, et sous la surveillance d'un gardien, les condamnés sujets à des attaques d'épilcpsie ou qui auraient tenté de se donner la mort. Il y a, en outre, la salle des fiévreux et celle des séparés et travailleurs. On comprend sous cette dernière dénomination les condamnées qui ont précédemment dénoncé leurs complices. En les séquestrant des autres prisonniers, on les préserve ainsi des tentatives de meurtre auxquelles leur qualité de dénonciateurs les exposerait infailliblement s'ils partageaient la vie en commun.
Voici quel est le personnel administratif du dépôt des condamnés :
I directeur,
1 aumônier,
I médecin,
1 commis-greffier,
1 deuxième commis,
1 brigadier,
1 sous-brigadier,
1 ï surveillants,
3 garçons de service,
1 infirmier chargé de la pharmacie,
1 lingère,
1 cantinier.
P0P1NC0URT.
En outre, '21 détenus sont employés dans la maison en qualité d'auxiliaires.
Ils sont répartis de la manière suivante :
Imfirmerie et pharmacie 0
Barbe des détenus 1
Service de propreté 5
Éclairage . . -
Prévôt des corridors 0
Bibliothèque 1
Lorsque l'on pénètre dans les cours de la prison de la Roquette, à l'heure à laquelle les condamnés y sont réunis, si l'on écoute leur conversation, je ne sais quel langage inconnu, inintelligible vient frapper vos oreilles. Ces hommes, qu'une même pensée a souvent réunis, avaient intérêt à ce que leurs sinistres projets ne fussent pas dévoilés, et, par conséquent, à n'être pas compris de ceux dont l'indiscrète curiosité aurait pu surprendre, à la dérobée, le secret de réunions clandestines. C'est ainsi que Vargot a pris naissance; et par la force de l'habitude, ils emploient, même après avoir subi leur condamnation, les figures de cet idiome de convention.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de mettre sous leurs yeux quelques locutions tirées de ce langage rude, grossier, presque toujours odieusement mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphores dégouttantes de sang. A un certain point de vue, n'est-il pas utile de reproduire certains traits caractéristiques de l'existence de ces hommes qui, avant d'être arrêtés, vivent au milieu de nous, que nous pouvons coudoyer quand le hasard nous conduit dans les quartiers de Paris où ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol et se partager les dépouilles de leurs victimes.
Esquissons en quelques traits ces formes de langage si colorées, si brutalement accentuées; les voici :
Eau cl'aff : eau-de-vie.
Les ardents : les yeux.
Mes fauchants : mes ciseaux.
Escarpcr : i
Refroidir : ! tuer.
Entailler : )
Macaroner : agir en traître.
Avoir de l'atout : avoir du courage,
Le meg des megs : Dieu.
N'est-il pas étrange et significatif que le nom de Dieu se trouve dans cette langue corrompue?
Continuons l'énumération :
Les sangliers : les prêtres.
Dévider le jars : parler argot.
Grincher : voler.
Un, grinche : un voleur.
Ma pioche est à jeun : ma bourse est vide.
7/ va y avoir du raisiné par terre : du sang répandu.
Je suis un ferlampier qui n'est pas frileux : je suis un bandit qui n'e t pas poltron.
Le pendu glacé : le réverbère.
Mon linge est lavé : je m'avoue vaincu.
Avoir la coloquinte en bringues : avoir la tète meurtrie de coups.
Aller au pré : aller aux travaux forcés.
Les curieux : les juges.
Pitancher de l'eau d'aff : boire de l'eau-de-vie.
Se refaire de sorgue : souper.
Crever la sorbonne : casser la tête.
Une largue gironde : une femme jolie.
Un, raille : un mouchard.
Manger sur l'orgue : dénoncer.
Un escarpe : un assassin.
J'aime mieux faire la tortue et avoir des philosophes aux arpions que d'être sans eau d'aff dans l'avaloir et sans tréfoin dans ma chiffarde : j'aime mieux jeûner et avoir des savates aux pieds que d'être sans eau-de-vie dans le gosier et sans tabac dans ma pipe.
Deux doubles cholettes de tortu à douze : deux litres de vin à douze sous.
Trois croûtons de lartif : trois croûtons de pain.
Un arlequin : on nomme ainsi un ramassis de viande, de poisson et de toutes sortes de restes provenant de la desserte
de la table des domestiques des grandes maisons. On trouve de tout dans ce grotesque assemblage : des pilons de volaille, des queues de poissons, des os de côtelettes, des croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des tètes de bécasse, du biscuit et de la salade. Ce mets est, du reste, fort apprécié des individus dont nous essayons de reproduire le langage.
Un fagot affranchi : un forçat libéré.
Mon singe : mon bourgeois, mon maître.
La plume de Beauce : la paille.
Gouéper : vagabonder.
Un gouëpeur : un vagabond.
Avoir une pèvre cérébrale : être condamné à mort.
Être fauché : être exécuté.
Bibarder : vieillir.
Le. mannequin du trimballeur des refroidis : le corbillard du cocher des morts.
Abouler : venir.
Le zig : le camarade.
Escarper un zig à la capahut : assassiner un camarade pour lui voler la part du butin.
Nourrir le poupard : préparer, ménager le vol.
Faire la tortue : jeûner.
Être mis sur la planche au pain : passer en jugement.
Un rat de prison : i
TT , f un avocat.
Un bavard : \
L'abbaye de monte-à-regret : l'échafaud.
Chariot : le bourreau.
Un fagot à perte de vue : un forçat condamné aux travaux
forcés à, perpétuité.
Le boulanger qui met les âmes au four : le diable.
La carline : la mort.
Le quart-d'œil : le commissaire.
Fourline : )
„ , ! assassin.
tourloureur : )
Des daims huppés : des gens riches.
Pastiquer la maltouze : faire la contrebande.
Un sinve : un homme simple.
Une messière : une victime.
Être enflaqué : être perdu.
Jaspiner : jaser.
Un surin : un poignard.
Donner un pont à faucher : tendre un piège.
J'ai le dessous des arpions doublé en cuir de brouette : j'ai le dessous des pieds aussi dur que du bois.
Battre l'antif : Espionner.
Crible à la grive : crie,: prends garde!
Grinchir : voler.
Un coupe-sifflet : un couteau.
Le rouget : cuivre volé.
Du gras-double : lames de plomb volées sur les toits.
Du ravage : débris métalliques volés.
Du dur : du fer volé.
La pègre : la race des voleurs.
Avoir une puce à la muette : entendre le cri de sa conscience.
Que de cynisme dans ces expressions empruntées au vocabulaire du crime et de la débauche !
CHAPITKË X.
Le transferement. — Le brindezingue. - Lu chambre des condamne's a mort. — Verner le tisanier.
A certaines époques de l'année, lorsque arrive au dépôt de la Roquette l'ordre d'en extraire un nombre déterminé pour être dirigés vers les maisons centrales ou les établissements pénitentiaires remplaçant maintenant les bagnes, c'est alors que l'on procède sur la personne des condamnés à une minutieuse opération : celle du transferement. Les individus sont visités avec le plus grand soin ; les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, sont l'objet d'un examen tout particulier.
On conçoit combien il est important qu'ils ne puissent cacher des outils, par exemple, pouvant servir plus tard à faciliter ou à consommer une évasion.
Encore une fois, nous en demanderons pardon à nos lec-
tours, mais pour tracer une peinture fidèle de ce qui se passe au dépôt de la Roquette, il nous est impossible de ne pas parler du brindezuigue. Nous n'en dirons qu'un mot, tant la, crudité cynique de cette expression semble, au premier abord, devoir soulever le cœur de dégoût. On entend par brindeziihjue un étui en fer blanc, de forme ronde, d'un diamètre peu considérable, et qui a environ douze ou quinze centimètres de longueur. Lors du transfèrement, ne vous étonnez pas du soin avec lequel le condamné cherchera à soustraire cet étui aux trop vigilantes investigations des employés de la prison. S'il parvient à le dérober à leurs regards, à l'introduire dans la maison centrale ou au pénitencier dans lequel il sera relégué, le brindezingue sera pour lui mille fois plus précieux qu'une fortune, ce sera l'espérance de la liberté, peut-être la réalisation prochaine du rêve que caresse à chaque heure du jour son imagination. Que contient donc cet étui? — Trois branches de métal «'ajustant l'une à l'autre et formant les trois cotés d'un carré dont le quatrième se compose d'une lame d'acier purifié, taillée en scie, et avec laquelle on parvient à couper les plus fortes barres de fer. Hâtons-nous de dire que trèsrarement le condamné a pu soustraire le précieux outil aux investigations dont il est l'objet lors de son transfèrement, et par conséquent l'utiliser. Aussi les tentatives d'évasion mentes à bonne fin sont-elles devenues pour ainsi dire impossibles, surtout en présence des mesures de rigoureuse surveillance auxquelles sont soumis les condamnés.
Les exécutions capitales ont lieu sur la place de la Roquette depuis 1851 ; et quoique l'échafaud soit dressé pendant la nuit et pour ainsi dire clandestinement, d'innombrales curieux ne manquent jamais de se grouper autour do la guillotine.
Au dépôt des condamnés de la Roquette, la chambre des condamnés à mort n'a rien de remarquable. Un lit et une table en composent l'ameublement. Elle doit être occupée en ce moment par le nommé Duclos, qu'un arrêt de la cour d'assises de la Seine a récemment condamné à la peine capitale pour s'être rendu coupable du crime d'assassinat sur la personne de sa maîtresse, dans la rue de Charonne. Constamment le condamné à mort est gardé à vue par un surveillant et un soldat. 11 est revêtu de la camisole de force qui se termine par de longues manches dans lesquelles sont emprisonnées ses mains, et qui sont solidement attachées autour du corps par de fortes courroies. .
Depuis quelques années, cette sinistre demeure a été occupée par Dombey, qui assassina, le 11 septembre 1854 l'horloger Wahl, enferma son corps dans une énorme caisse et l'envoya à Lyon par le chemin de fer; Pianori, qui en sortant de la prison de la Roquette, par une pluie battante, pour monter sur l'échafaud, ayant les pieds nus, conserva assez de sangfroid pour ne marcher" que sur le haut des pavés, dans la crainte, de se mouiller les pieds; le cocher Collignon, l'assassin de M. Juste; le meurtrier de Mgr Sibour, archevêque de Paris, Verger; Orsini, etc..
Ce fut le 31 janvier 1857, à huit heures du matin, que Verger subit la peine qui avait été prononcée contre lui.
Les journaux du soir n'avaient pu faire connaître le rejet du pourvoi, et le public ignorait la décision qui avait été prise. Cependant une foule, qu'on peut évaluer sans exagération à 10 ou 13,000 personnes, se pressait autour de l'instrument du supplice qui avait été dressé pendant la nuit sur la place de la Roquette. Deux piquets de gardes de Paris et plusieurs brigades de sergents de ville maintenaient l'ordre dans cette multitude composée en grande partie d'habitants du faubourg Saint- Antoine. On y remarquait des femmes, des enfants et un grand nombre d'apprentis qui accouraient à demi-vètus. Un certain nombre de voitures et même d'équipages qui stationnaient aux abords du Père-Lachaise attestaient que les curieux n'appartenaient pas exclusivement à la population ouvrière.
Des spectateurs, que les sergents de ville eurent grand'peine à faire descendre, étaient montés sur les arbres voisins et même sur les murs d'enceinte de la prison des jeunes détenus.
A sept heures un quart, le greffier, accompagné du directeur de la prison, entra dans la cellule de Verger.
Lecture lui fut faite de l'arrêt qui rejetait son pourvoi. On lui apprit en mémo temps que son recours en grâce n'avait pas été admis et qu'il devait se préparer à la mort.
Le condamné entra dans un violent état d'exaspération. 11 déclara qu'il résisterait avec énergie à toutes les tentatives qu'on ferait pour le conduire au supplice. Mais comme il était
revêtu de la camisole de force, qu'on lui remettait chaque soir, on parvint à le maîtriser.
Quelques paroles bienveillantes de l'abbé Hugon lui rendirent un peu de calme, et à ses accès de fureur succéda le plus profond accablement. On remarqua en ce moment qu'une. transformation subite s'était opérée en lui : ses traits étaient bouleversés; l'expression en était complètement altérée; on aurait dit qu'il avait vieilli de dix ans en dix minutes.
Verger se résigna à la fatale toilette; puis il se confessa, mais sans avoir été conduit, à la chapelle.
Soutenu par l'abbé Hugon et par les aides de l'exécuteur, le condamné marcha d'un pas chancelant à l'échafaud. 11 était pâle et paraissait résigné; toutefois, en montant sur les degrés, il murmura ces mots incohérents : « 0 mon Dieu!... Jésus!... Amende honorable... plus tard... »
Arrivé sur la plate-forme, Verger tomba à genoux. L'abbé Hugon se retira après lui avoir présenté le crucifix, et le condamné subit sa peine, si rapidement accomplie, que la charrette qui emportait ses restes mutilés eut à refouler les curieux qui se pressaient pour assister à la lugubre, exécution.
Il y a quelques mois, se trouvait au dépôt de la Roquette un condamné, ancien chef d'une bande de malfaiteurs, qui, en attendant l'époque de. son transfèrement, occupait dans la prison le modeste emploi de tisanier. Il se nommait Auguste Verner. C'était un homme grand, bien fait, d'une force athlétique, ayant des manières distinguées et s'exprimant avec une certaine recherche.
Sa physionomie avait un caractère remarquable, d'énergie. Elle ne portait pas le reflet de ces instincts de ruse et de dissimulation que l'on remarque habituellement chez certains voleurs de profession. L'expression de son visage, défiguré par une largs balafre, annonçait que cet homme avait dû- être dominé par des passions violentes, effrénées; mais aussi l'observateur aurait pu y discerner les traits caractéristiques d'une franchise loyale et courageuse.
Nous avons dit qu'une cicatrice couvrait une partie du visage d'Auguste Verner, peut-être sera-t-il intéressant pour nos lecteurs de connaître dans quelles circonstances il reçut cette blessure. Laissons parler l'acte d'accusation dressé contre l'assassin de notre condamné : « Auguste Verner, » y est-il dit, « avait été arrêté en 1850 comme ayant,dirigé une nombreuse « bande de malfaiteurs. Il crut devoir faire des révélations et « provoqua l'arrestation d'un grand nombre de ses complices. « Après une minutieuse instruction, l'affaire fut déférée à la « cour d'assises. » Parmi les individus que les révélations de Verner avaient le plus compromis, se trouvait un nommé Antoine Gillette qui n'avait pu être saisi. Il fut condamné par contumace à dix années de réclusion. Rieutôt de nouveaux méfaits provoquèrent son arrestation, il fut conduit à la Conciergerie. Là il apprit que Verner avait obtenu do rester dans cette prison pendant les huit années de réclusion auxquelles il avait été condamné. Il sut aussi que son ancien complice était le desservant d'un des corridors affectés à la pistole.
« Dès son entrée à la Conciergerie, c'est-à-dire le 12 novembre 1853, il demanda à être mis à la pistole, et manifesta le désir d'obtenir un des lits placés dans la cellule de Verner. Ce ne fut, qu'après avoir consulté ce dernier que l'on fit droit à sa première requête. Auguste Verner, se fiant à sa force herculéenne, voulut qu'il en fût ainsi. « Il ne craignait rien, » disait-il, Gillette était d'un bon caractère, et selon lui, la paix serait bientôt faite entre eux.
« Tout d'abord, ses prévisions semblèrent se justifier, dès la première entrevue, le condamné tendit la main au révélateur, et lui dit qu'il ne lui en voulait pas. A partir de ce moment les deux prisonniers vécurent ensemble comme deux anciens amis, et dans la prison, leur intimité fut si notoire que les autres pistoliers les appelaient les inséparables.
ci Le '27 novembre 1853, la journée tout entière avait été consacrée à un repas auquel un nommé Vigouroux, prêt à quitter la prison, après avoir subi sa peine, avait convié ses compagnons. Là chacun avait successivement mis en commun les mets que les visiteurs du dehors avaient été chargés de procurer. Verner et son inséparable avaient été invités. Ils parvinrent à se- procurer en cachette certaines boissons alcooliques, dont ils firent une abondante consommation. De plus, Verner avait mis sa propre cellule à la disposition des convives, et, pour que l'on puisse circuler plus librement autour de la table du festin, il avait déplacé un des quatre lits qui étaient
POPINCOURÏ.
placés dans ce réduit. Cette cellule, en effet, la première à gauche dans le corridor dit des Vieillards, au rez-de-chaussée, sur l'un des côtés de la grande cour où elle prend jour, forme un carré long de 6 mètres environ sur 3 de profondeur. Elle s'ouvrait sur le couloir et par le milieu au moyen d'une porie qui se trouvait en face de la fenêtre grillée. Au bas de cette porte était placé le poêle. C'était à droite et à gauche de la porte et de la fenêtre, le long des parois du mur, que se trouvaient les lits espacés entre eux par une distance d'environ 1 mètre. A gauche de la porte était celui du desservant Verrier; du même coté, à droite de la fenêtre, se trouvait celui qui avait été démonté et qui était occupé par le nommé Figuère, camarade et auxiliaire de Verner. Contre la muraille donnant sur la cour, à gauche de la fenêtre, était celui d'un prêtre nommé Raymond, qui n'avait pas été invité à la fête, et enfin, en retour, contre la porte, se trouvait un lit inoccupé.'
« Tous les témoins de la scène que nous allons raconter s'accordèrent à dire que jamais Verner n'avait été plus gai, plus fou, plus indiscret; mais ses plaisanteries et ses indiscrétions n'avaient donné lieu à aucune discussion. Aucune parole désagréable n'avait été prononcée; tout s'était passé cordialement. L'orgie était terminée ; Figuère avait rétabli son lit à la place qu'il occupait habituellement. Il avait fait coucher Verner tout habillé ; il plaisantait avec lui et lui ordonnait de s'étendre, de mettre la tète sur le traversin, de fermer les yeux et de dormir.
« Les autres prisonniers causaient entre eux et avec l'abbé Raymond ; groupés dans l'autre partie de la chambre, entre les deux lits numérotés 3 et 4, ils attendaient que le guichetier vînt leur ouvrir la porte, afin qu'ils pussent aller se coucher. Il était sept heures et demie, heure à laquelle toutes les lumières devaient être éteintes dans les cellules.
« Quant a Gillette, l'un des convives assis auprès du poêle, il attendait aussi, sans prendre part à la conversation, l'instant où l'attention de Figuère serait détournée, et où il quitterait la tête du lit de Verner. Figuère se baissait pour prendre quelque chose au moment où Verner, pour répondre à une plaisanterie .que venait de lui faire son ancien complice, lui disait en s'allongeant : « J'ai les yeux fermés, je dors. »
« C'est alors que ce furieux saisit tout à coup, par les deux supports, un escabeau massif à trois pieds placé près de lui du coté du poêle, d'un seul bond s'élance sur sa victime , lui assène de toutes ses forces deux coups d'escabeau sur la tête, dont l'un entama les os du crâne, et l'autre, plus violent, fit craquer le bas de la mâchoire. Il avait les bras levés et allait recommencer, quand Figuère, placé auprès de la porte, contre le pied du lit vacant, parvint à arrêter ce forcené. Il le désarma sans éprouver aucune résistance.
« A ces cris : « Malheureux ! qu'avez*- vous fait? » l'assassin répondit : « Ca m'est égal, je sais ce qui me revient. » Puis, sans aucune apparence d'émotion , il alla circuler au milieu des autres prévenus, et leur dit, le cigare à la bouche : « Ap- « pelez les gardiens, qu'on me mette au cachot; j'ai assouvi « ma vengeance! »
« Quand les gardiens se présentèrent pour s'emparer de lui, son unique préoccupation fut de leur faire tàter son pouls afin qu'ils pussent constater qu'il était de sang-froid. Un des gardiens lui dit : « Verner n'en mourra peut-être pas, et votre u affaire deviendra dans ce cas moins grave. » Il s'écria : « S'il « n'en meurt pas, j'en suis fâché; c'est bien de sang-froid et « de ma volonté bien déterminée que j'ai voulu lui donner la « mort, et tous ceux qui tomberont sous mes coups, je les « assassinerai ! »
« Puis, il ajouta :
« Je suis satisfait; il m'a perdu ! mais je me suis vengé ! »
Verner ne mourut pas, quoique les hommes de l'art aient tout d'abord jugé son existence sérieusement compromise. Sur cette constitution robuste, sur ce crâne insensible à toute commotion, les coups mortels pour tout autre n'ont produit sur son organisation aucun désordre grave.
A la date du 7 décembre 1853, le docteur de La Gastine constatait que le malade était en pleine voie de guérison, et, qu'avant peu, il serait complètement rétabli.
L'assassin, Antoine Gillette, comparut devant la cour d'assises de la Seine, présidée par M. Barbou, le 8 mars 1854. Il ne fut condamné qu'aux travaux forcés à perpétuité, grâce aux circonstances atténuantes que les jurés crurent devoir admettre en sa faveur.
Deux ans plus tard nous retrouvons Auguste Verner sur les bancs de la cour d'assises de la Seine. Neuf autres accusés étaient compromis avec lui. 11 était accusé de rupture de ban et avait pris part â quelques vols qualifiés qui n'avaient pas été l'objet de la première instruction qui eut lieu. Le 12 septembre 1806 eut lieu à l'audience l'interrogatoire de Verner et de ses coaccusés. Celui-ci renouvela de sincères aveux en disant avec l'expression d'un profond repentir : « Ma conscience a déjà « eu assez de reproches â se faire; à aucun prix je ne voudrais « ajouter le mensonge à mes fautes. »
Comme il racontait au président de la cour d'assises les différentes circonstances d'un vol qu'il avait commis avec deux^de ses complices, les nommés Vautrin et Robert, le magistrat lui dit :
« Verner, êtes-vous bien certain que Vautrin était votre com- « plice dans ce vol? »
Auguste Verner se levant aussitôt, répondit d'un ton de profonde conviction :
« Monsieur le président, je suis sûr de l'exactitude du fait . « que j'avance; Vautrin était avec moi, je vous en donne ma « parole d'h... »
Puis, rougissant, il s'arrêta aussitôt.
« Pardon, monsieur le président, j'oubliais que je n'ai pas le « droit de prononcer ce mot-là. »
Et il continua sa déposition.
Loin de nous la pensée de vouloir placer sur le piédestal d'une indécente publicité un homme dont les méfaits ont dû recevoir un juste châtiment; cependant, quand nous trouvons chez ce criminel la trace non équivoque d'un repentir sérieux, quand nous le voyons, poussé par un sentiment de scrupuleuse délicatesse, s'arrêter au moment où ses lèvres vont prononcer le mot honneur, s'excusant auprès du président d'avoir prononcé cette parole, lui, homme sans foi et sans honneur, quand enfin de tels faits se produisent au grand jour de la cour d'assises, il est juste qu'ils soient connus.
Ils seront pour beaucoup un précieux enseignement. A tous ils apprendront que l'on ne doit jamais désespérer des hommes, quelque coupables qu'ils soient, lorsqu'au fond de leur cœur couve encore cette étincelle de probité étouffée dans le chaos d'indomptables passions, mais qui doit encore briller d'un pur éclat sous la salutaire influence de la morale et de la religion.
Dix accusés étaient assis sur les bancs de la cour d'assises. Un honorable magistrat, M. l'avocat général Sapey, guidé par un sentiment de loyale impartialité, abandonne l'accusation â l'égard de sept accusés, vis-à-vis desquels les charges de l'accusation ne lui paraissaient pas suffisamment justifiées.
Malgré les efforts d'un jeune avocat de talent, M= Antonin Loriol, qui présenta la défense d'Auguste Verner, il fut condamné à vingt années de travaux forcés.
Vautrin et Robert, ses deux complices, furent condamnés : l'un aux travaux forcés à perpétuité, le second à dix années de la même peine.