CHAPITRE PREMIER
La Bastille.
Pour la première foib, depuis que uous parcourons les nouveaux arrondissements, nous trouvons dans le douzième un territoire annexé; mais avant d'y pénétrer, il importe de retracer l'histoire que rappelle à notre esprit la colonne, de la place de la Bastille, située au point de jonction des arrondissements de Popincourt, de Reuilly et de l'Hotel-de-Ville; cette place est le centre d'un mouvement à peine suspendu par la nuit.
C'est là, pendant leurs courts instants de repos, que se réunissent les ouvriers du faubourg Saint-Antoine; les marchands ambulants y étalent volontiers de la bimbeloterie, des pipes ou des comestibles. Les charlatans s'y arrêtent pour débiter, au son de l'orgue, leurs pommades, leurs cosmétiques, leurs dentifrices ou leurs crayons. Les rêveurs qui courent après les souvenirs visitent ces lieux historiques et se remémorent les grandes choses qui s'y sont accomplies. La Bastille, depuis longtemps renversée, joue un rôle immense dans les annales parisiennes ; et l'on peut dire d'elle ce que Tacite disait des bustes de Brutus et de Cassius, qui avaient été enlevés des salles du Sénat : On y faisait d'autant plus attention qu'ils étaient absents. *
On donnait le nom de bastille ou bastide à toute fortification, de pierre ou de bois, élevée pour garder un passsage. « Et meit, dit Froissart, bastides sur les champs et sur les chemins, en telle manière que nulles p-mrveances, ne les vivres ne
pouvoient venir dedans la ville. » Une chronique de Parme parle d'une bastille faite en 1289 autour d'un camp pour empêcher d'en sortir ou d'y entrer (ne aliquis posset exire de ipso Castro, vel Mue aliunde venire qui ipsum exercitum offendere possit). Alain Chartier raconte, dans sou Histoire de Charles VII, qu'en commençant le siège d'Orléans, le comte de Salisbury mit les bastilles du côté de la Beauté.
La bastille dont Hugues Aubriot, prévôt des marchands, posa la première pierre, le 22 avril 1370, se composait de deux tours isolées, séparées par le chemin. Charles V, en 1383, fit construire les quatre autres, les réunit entre elles par un mur, les entoura d'un large fossé, détourna le chemin à gauche, et la transforma, d'une simple bastille qu'elle était dans l'origine, en une véritable forteresse, composée de huit grosses tours rondes, et jointes par des massifs de maçonnerie de neuf pieds d'épaisseur. En 1553, on y ajouta un bastion entier à orillons.
La Bastille devint promptement prison d'État, et Hugues Aubriot fut un de ceux qui l'étrennèrent. Il avait combattu les prétentions de l'Église et de l'Université, et avait fait rendre à leurs parents des enfants juifs qu'on avait enlevés pour les b'aptiser. Ou le dénonça à l'officialité. « Il fit, dit dans l'Histoire de Charles VI Jean Juvénal des Ursir.s, plusieurs notables édifices à Paris, le pont Saint-Michel, les murs de devers la bastille Saint-Antoine, le Petit-Chastelet, et plusieurs autres choses dignes de grande mémoire, mais sur toutes choses avriit en grande irrévérence les gens d'église, et principalement l'Université de Paris et tellement que secrettement on fit une enqueste de son gouvernement et de sa vie, qui
Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit, 7.
estoit très-orde et déshonneste en toute ribauilise, et à décevoir femmes, partie par force, partie par argent, alors en possession; et avoit compagnée charnelle àjuifres, et ne croyoit poinct le sainct Sacrement de l'autel, et s'en mocquoit, et ne se confcssoit point, et estoit un très-mauvais catholique. » C'en fut assez pour qu'on le condamnât au bûcher, en l'an 1381; niais, grâce a la protection des princes, sa peine fut commuée. « Seulement, ajoute Juvénal des Ursins, aux parvis INotrc-Dame fut publiquement presché et mictré par l'évesque deParis, vestu en habits pontificals, et fut déclaré en effet estre de la loy des juifs, contempteur dessacremens ecclésiastiques, et avoir encouru les sentences d'excommuniement, qu'il avoit par longtemps contemnées et mesprisées. Et le condamna à estre perpétuellement en la fosse au pain et à l'eau. »
Sa captivité ne dura point longtemps ; de la Bastille on le transféra au Fort-1'Évêque, d'où les Maillotins le tirèrent, au mois de mars 1382, pour lui offrir de se mettre à leur tête; mais refusant ce dangereux honneur, Hugues Aubriot s'embarqua nuitamment sur la Seine, et alla finir paisiblement ses jours dans sa ville natale de Dijon. Louis XI peupla la Bastille. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, y languit de 1475 à 1477 ; Guillaume de Harancourt, évèque de Verdun, y fut mis dans une cage formée d'épaisses barres de bois et recouvertes .de plaques de fer.
Charles de Gontau de Biron, maréchal de France, fut conduit à la Bastille, le 9 juin 1000, par Vilry, capitaine des gardes. Il s'était engagé à livrer à l'Espagne un tiers de la France, à la condition qu'on lui en donnerait le gouvernement avec la main dune des filles du duc de Savoie. Un gentilhomme nommé Lafin le dénonça, et il fut décidé que le Parlement lui ferait son procès. Biron essaya de se disculper en alléguant que ces projets étaient subordonnés au cas où le roi viendrait à mourir sans postérité, et qu'il les avait abandonnés depuis la naissance du dauphin; il fut condamné à mort, et obtint par grâce de n'être point décapité en place de Grève. Un échafaud de cinq pieds de hauteur fut dressé dans la principale cour de la Bastille : le maréchal y monta le 30 juillet 160*2. Le bourreau le frappa d'un coup d'épée si terrible que la tête vola jusqu'au milieu de la cour, d'où elle fut rapportée pour être exposée sur l'échafaud.
Les prisonniers de la Bastille furent nombreux sous Louis XIII, ou, pour mieux dire, sous le cardinal de Bichelieu. Le maréchal Bassompierre ouvre la marche ; puis viennent le maréchal d'Ornano, le comte de Charlus, d'O-Seguier, le comte de La Suse, de Mazargues, et une foule de gentilshommes remuants qui luttaient pour leurs prérogatives contre le pouvoir absolu. Mazarin relâcha ceux qui n'avaient point payé leur témérité de leur tète; mais Louis XIV, vainqueur de toutes les rébellions féodales, reprit les errements du despotisme. Ses victimes, en majorité, sont obscures; ce sont des protestants persécutés pour avoir refusé d'abjurer; des distributeurs de nouvelles à la main; des pamphlétaires, des imprudents qui s'étaient compromis par leurs propos séditieux. Parmi les prisonniers célèbres, ou trouve Louis, prince de Rohan, qui, avec un officier nommé La Tréaumont, avait ourdi une conspiration pour soulever la Normandie et livrer Quillebeuf aux Hollandais. Il fut exécuté le 17 novembre 1G74, et Bourdalouo l'assista à ses derniers moments.
Fouquet passa quelque temps à la Bastille avant d'être envoyé à Pignerol. Son premier commis, Paul Pélisson, y fut retenu pendant quatre ans, et y composa des mémoires en faveur de celui auquel il devait sa fortune et sa charge de conseiller d'État. On lui retira l'encre et le papier; il se vit réduit à écrire sur les marges de livres avec le plomb de ses vitres ou avec une espèce d'encre qu'il imagina, en délayant de la croûte de pain brûlé dans quelques gouttes de vin qu'on lui servait. Pélisson, privé du plaisir de s'occuper, fut réduit à la compagnie d'un Basque stupide et morne qui ne savait que jouer de la musette. Il trouva dans ce faible amusement une ressource contre l'ennui.
Une araignée faisait sa toile dans un soupirail qui donnait du jour à la prison : il entreprit de l'apprivoiser. 11 mit des mouches sur le bord de ce soupirail, tandis que son Basque jouait de la musette. Peu à peu l'araignée s'accoutuma au son de cet instrument; elle sortait de son trou pour courir après la proie qu'on lui déposait. Ainsi, l'appelant toujours au même son, et mettant .sa proie de proche en proche, il parvint, après plusieurs mois d'exercice, à discipliner si bien cette araignée,
qu'elle partait toujours au signal pour aller prendre une mouche au fond de la chambre, et jusque sur les genoux du détenu.
Catherine des Hayes, veuve Montvoisin, dite la Voisin, mena â la Bastille une vie moins triste et moius solitaire que celle de Paul Pélisson. C'était une devineresse qui s'était enrichie en exploitant les gens crédules. Elle vendait des secrets pour gagner au jeu, pour se rendre invulnérable, pour prolonger la jeunesse, et l'on disait aussi qu'elle débitait des poudres de successions. Écrouée à la Bastille en 1077, avec quarante de ses complices, elle désigna, comme ses pratiques habituelles, le maréchal de Luxembourg, la comtesse de Soissous, la duchesse de Bouillon. Une chambre ardente fut établie à l'Arsenal pour instruire l'affaire, et la Voisin fut condamnée au feu. Le lundi, 19 février 1080, après qu'on lui eut signifié son arrêt, elle dit à ses gardes : « Quoi ! nous ne ferons pas média noche ! » Et mangea avec eux à minuit, en buvant maintes rasades et en chantant des airs à boire. « Le mardi, raconte M""" de Sévigné, elle eut la question ordinaire et extraordinaire ; elle avait diné et dormi huit heures. Elle fut confrontée sur le matelas avec plusieurs personnes. Elle soupa le soir et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale. On lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave maris sttila ou un Salve que toutes ces chansons. Elle chanta l'un et l'autre en ridicule et dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, en débauches et chansons. » Le jeudi, 22 février, fut le jour du sepplice.
L'homme au masque de fer, qui portait en réalité un masque de velours noir avec des ressorts d'acier, fut amené de l'île Sainte-Marguerite à la Bastille par Saint-Mars en 1698, et y mourut en 1703. Voici les détails que donne sur ce personnage mystérieux le Journal de Junca, lieutenant du roi à la Bastille :
« Jeudi, 18 septembre 1098, à trois heures après midi, M. de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée des îles Sainte-Marguerite et Honorât, ayant amené avec lui dans sa litière un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol, dont le nom ne se dit pas, lequel on fait toujours tenir masqué, et qui fut d'abord mis dans la tour de la Basinière en attendant la nuit, et que je conduisis ensuite moimême, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre de la Bertaudière, laquelle chambre j'avais eu soin de faire meubler de toutes choses avant son arrivée, en ayant reçu l'ordre de M. de Saint-Mars. — ...En le conduisant â ladite chambre, j'étais accompagné du sieur Basarges, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, et lequel était chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouvernement. »
« Du lundi, 19 novembre 1703. Le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint- Mars avait amené des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis longtemps, s'étant trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, est mort sur les dix heures du soir sans avoir eu une grande maladie. M. Giraud, notre aumônier, le confessa hier ; surpris de la mort, il n'a pu recevoir les sacrements, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. »
Ce. serait sortir de notre cadre que de chercher à discuter les diverses hypothèses émises sur l'homme au masque de fer ou de velours. Nous avons dit plus haut notre opinion; elle avait déjà été mise en avant par M. de Saint-Mihiel, dans un livre publié â Strasbourg en 1790 : Le véritable homme dit au Masque de fer, ouvrage dans lequel on fait connaître, sous des formes incontestables, à qui ce célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit. Cet opuscule fut dédaigné à l'époque d'ailleurs peu favorable de son apparition ; mais la révélation authentique du mariage secret de Mazarin avec Anne d'Autriche donne aux allégations de M. de Saint-Mihiel une grande autorité.
René-Auguste-Constantiu de Renneville, né à Caen en 1050, après avoir rempli diverses fonctions diplomatiques ou administratives, s'était retiré en Hollande pour ne pas être inquiété c»mme calviniste. Ses vers contre le gouvernement de Louis XIV, sa correspondance avec des princeshostiles â la France, décidèrent le marquis de Torcy, ministre des afi'aires étrangères, â le faire arrêter. Il a écrit sur la Bastille, où il passa onze ans, de 1702 à 1713, un ouvrage intitulé : V Inquisition française (Amsterdam, 1715, in-12). «Pendant le temps de ma prison,
REUILLY
dit-il dans sa préface, j'ai vu, à la Bastille, malgré la vigilante précaution de nos argus, non-seulement des Français, des Allemands, des Anglais, des Écossais, des Irlandais, des Espagnols, des Polonais, des Suédois, des Danois, des Moscovites, et généralement des personnes de toutes les nations de l'Europe, mais encore des peuples de toutes les parties de la terre, et même des plus reculées, et qui à peine nous sont connues. J'y ai vu des Africains, des Asiatiques, des Américains, des Turcs, des Mores, des popes grecs, des dervis, des prélats, des ministres, des prêtres et des moines de toutes les couleurs. J'y ai vu des princes, comme le fils du roi du Maroc, que l'on y a traité d'une manière barbare et cruelle et comme le dernier des goujats; le prince de la Riccia, qui, malgré ses éminentes qualités et ses vertus véritablement dignes d'admiration, a été la victime de l'avarice et de la baine furieuse de l'orgueilleux Bernaville, le plus exécrable de tous les tyrans. J'y ai vu des ducs et pairs, des cordons-bleus, des officiers généraux, entre autres le lieutenant général Cherberg, du canton de Zurich, homme plus que septuagénaire, qui avait blanchi dans le service du roi, et qui , pour avoir dit trop librement sa pensée à M. le maréchal de Villeroi, à la bataille de Ramillies, fut enfermé dans cette affreuse spelouque, où Bernaville fait souffrir à ce vénérable vieillard des tourments, dont les plus cruels bourreaux de l'armée ne voudraient pas punir un soldat suisse qui aurait dix fois mérité l'estrapade. Voici cependant tout son crime : Ce général, voyant le régiment du roi qui allait être enveloppé et taillé en pièces à Ramillies, dit à M. de Villeroi que, s'il voulait lui donner seulement trois ou quatre escadrons de cavalerie, il lui promettait sur sa tête de dégager ce régiment et de lui faire faire une honorable retraite. A quoi M. de Villeroi répondit qu'il avait d'aussi bons yeux que lui ; sur quoi le zèle, à la vérité trop sincère de ce général, lui fit répondre : « Que si cela était, les troupes du roi ne seraient pas exposées au carnage des ennemis, comme il les voyait lorsqu'elles étaient bonnes, et feraient admirablement bien leur devoir si elles étaieut bien conduites. » Il n'en fallut pas davantage pour envoyer ce brave officier à la Bastille, où une petite recommandation de M. le duc de Villeroi, qui sans doute en ignore les conséquences, a fait agir la rage de Bernaville dans toute son étendue. Ce vénérable officier a été cinq ou six ans enfermé dans une chambre au-dessus de la nôtre. Je lui ai entendu pousser des gémissements douloureux, des cris de désespoir et les plaintes les plus touchantes, ce Oui, disait-il, je voudrais qu'il m'eût coûté tout mon bien et même un bras, et que le roi, que M>'r le duc de Chartres, que mes maîtres, ou même M. de Villeroi, eussent la connaissance de la manière indigne dont je suis traité par un misérable voleur qui, cent fois, a monté derrière le carrosse dans lequel j'étais traîné avec son maître le maréchal de Bellefond, à la table duquel ce tartufe cent fois m'a versé à boire dans la posture la plus humble, et qui me met aujourd'hui le pied sur la gorge, et me fait mourir de froid et de faim ! »
et En effet, pendant tout le temps qu'il a été dans cette chambre sur la nôtre, jamais on ne lui a donné du feu : on ne lui porta pas un seul morceau de bois l'année du grand hiver 1709. Vingt fois les porte-clefs, par méprise, nous ont apporté son dîner pour le nôtre. Je proteste que dans la plus misérable gargote de Paris, un erocheteur ferait meilleure chère pour huit sols. Cependant, j'ai su par Rheille et par Ru, que le roi donnait au gouverneur quinze francs par jour pour la nourriture de ce général, que cet hypocrite gargotier, assisté du vénérable Père Riquelet et ensuite du Père de laBeaume, jésuites, ont mis pour ainsi dire à la torture, pour lui faire changer de religion, lui promettant sa grâce de la part de M. le duc de Villeroi.
te J'ai vu dans cette caverne de Polyphème M. le baron de Sacinet, officier général de l'empereur, qui, malgré sa piété exemplaire, sa charité, qui lui faisait donner aux pauvres, par les mains intègres de Bernaville, la moitié de la pension que Sa Majesté Impériale lui faisait tenir dans sa prison, et ses autres vertus chrétiennes, était traité indignement par son in- humain guichetier, répertoire fidèle d'avarice, où Harpagon n'aurait pu trouver à gloser.
« J'ai vu dans ce repaire infâme, autrefois la prison des princes du sang, de la noblesse de France enfin, des prisonniers d'État; j'y ai vu des crocheteurs et des prélats; des décrotteurs de souliers et des ministres ; des abbés et des prêtres; des soldats et des quatre mendiants; des clercs, des
procureurs et des magistrats; des bergers et des colonels; des crieuses de vieux chapeaux et des religieuses; des vieillards et des enfants; des duègnes décrépites et des jeunes filles; des criminels et des innocents.
te Enfin, j'y ai vu toutes sortes de personnes et de nations confondues les unes avec les autres, dans le. dur pressoir d'airain d'un tyran, qui faisait mouvoir tous les ressorts de sa machine infernale pour exprimer la substance de ses malheureux pigeonneaux, ainsi qu'il les appelle. 0 nations étrangères! que la curiosité porte à voir la France, un des plus beaux pays du monde, et surtout Paris, la plus délicieuse de toutes les villes de la terre, souvenez-vous qu'elle renferme dans son sein la Bastille et Bicètre, le purgatoire et l'enfer de ce monde, où un étranger court souvent le risque d'être logé, quoique trèsinnocent. Voilà l'avis que je donne en général à tous les hommes.
ee Et vous, citoyens de Paris, quand vous mènerez vos enfants à la promenade sur le boulevard de Saint-Antoine, dans le bois de Vincennes, dans les jardins de l'Arsenal, faites-leur considérer attentivement ces tours énormes et affreuses de la Bastille et de Vincennes; qu'ils apprennent de vous, et apprenez-le de cette histoire, que c'est là que président Bernaville et Saint-Sauveur, son neveu, les plus cruels tyrans qu'ait jamais vomis l'enfer dans sa fureur. »
Jean-Albert d'Archambaud, comte de Bucquoy, s'échappa de la Bastille le 9 mai 1709. C'était un Champenois, qui, après avoir été militaire, puis trappiste, avait essayé de fonder un nouvel ordre. Retiré dans un coin du faubourg Saint-Antoine, il s'était adonné aux pratiques de l'ascétisme; mais las de ne point acquérir, pour prix de son zèle, le don des miracles, il quitta l'habit ecclésiastique et reprit l'uniforme. La police vit en lui un aventurier ; elle le mit au Fort-1'Évêque, d'où il s'évada; elle le reprit et l'envoya à la Bastille, en 1707, en le recommandant aux concierges comme un homme dangereux et entreprenant. Néanmoins, il s'évada de nouveau le 4 mai 1709, et c'est à bon droit qu'il a intitulé la relation de sa fuite : Événement des plus rares, ou l'Histoire du sieur Collé, comte de Bucquoy, lorsqu'il raconte ses évasions du Fort-V Êvéque et de la Bastille. Il se réfugia en Allemagne, et mourut octogénaire à Hanovre, le 14 novembre 1740.
Les querelles des Jésuites et des Jansénistes, les discussions soulevées par la bulle Unigenitus , les folies des convulsionnaires augmentèrent considérablement le nombre des prisonniers d'État. Voltaire adolescent fut conduit à la Bastille en 1715, pour une satire politique dont il n'était pas l'auteur, et il y composa les deux premiers chants de son poëme de la Henriade. Les hommes de lettres étaient les hôtes habituels de la prison, et quelques-uns en avaient contracté l'habitude. L'abbé Lenglet Dufresnoy fut puni par des détentions fréquentes de l'audace avec laquelle il rétablissait dans ses écrits des passages que les censeurs avaient supprimés. Quand il voyait entrer l'exempt Tapin, chargé de lui signifier la lettre de cachet, l'abbé, sans demander d'explications, disait à sa gouvernante : « Ah ! voilà M. Tapin ! Vite mon petit paquet de linge, mon tabac ! » Et il s'en allait gaiement. Ses stations à la Bastille n'avaient aucune influence pernicieuse sur sa santé, car il avait quatre-vingt-deux ans quand il mourut par accident, le 16 janvier 1755.
Un étudiant languedocien, Henri Masers de Latude, subit trente-sept ans de captivité, tant à la Bastille qu'à Vincennes, Charenton et Bicètre. Se trouvant sans ressources, il avait imaginé, pour attirer l'attention sur lui, d'adresser à Mme de Pompadour de petites fioles détonnantes et des paquets contenant des substances prétendues vénéneuses. Il prévint du complot supposé un valet de chambre de la marquise ; mais loin de lui en savoir gré, on le mit à la Bastille en 1749. Avec le concours de son camarade de chambre, nommé Dalligre, il forma un projet d'évasion qu'ils accomplirent le 27 février 1750. Leur linge avait servi à fabriquer des cordes, et le bois de chauffage avait été transformé en échelons. Latude parvint à franchir les frontières, et se fixa en Hollande où il fut repris le 27 juillet 1764. Transféré à Vincennes, il parvint encore à s'évader le 23 novembre 1765; mais il eut l'imprudence de vouloir faire régulariser sa position ; et loin d'accueillir sa requête, les ministres auxquels il s'adressait le condamnèrent à une captivité nouvelle, qui ne finit qu'en 1784, grâce aux soins d'une marchande , nommée Legros , dont l'Académie récompensa le zèle en lui décernant le prix de vertu.
Après la Révolution , Latudc .attaqua en dommages-intérêts les héritiers de M™" de Pompadour et du ministre Amelot, et obtint une indemnité de 00,000 (Y., dont la moitié seulement fut payée. Il mourut à Paris, le 1er janvier 1805.
Le prévôt de Beaumont, secrétaire général du clergé, fut enfermé à la Bastille en 1708, et n'en sortit que pour entrer au donjon de Vincenncs; son crime était d'avoir adressé au parlement de Rouen, avec des. notes justificatives, le pacte de famine souscrit par Laverdy au profit d'une société d'accapareurs privilégiés.
Parmi les prisonniers de la Bastille on cite encore Leguay, garçon doreur, prévenu d'être convulsionnaire, et mort en prison au bout de trente ans; Lally-Tollendal, Mahé de La Bourdonnais, Marmontel, Brissot, le cardinal de Roban, Cagliostro et la comtesse de Valois La Motte, compromise dans le procès du collier; les autres détenus dont on a recueilli les noms, ont peu de notoriété.
On a relevé les principaux motifs ou prétextes d'emprisonnement, tracés sur les registres, la date en marge : Il a l'esprit dérangé. — C'est un fou mélancolique. — Il prétond être le prophète Enoch, etc.
Avaient été renfermés : les nommés Richard, pour recherche de trésors; — François Davant, pour fait de quiétisme; — Marie-Jeanne Le Lièvre, pour être tombée d'épilepsie au milieu de la rue; — Roland, parce qu'il voulait se donner au diable, etc.
Jacques Mercier avait été mis aux fers pour avoir débité une estampe représentant le pape lardé d'une douzaine de jésuites.
L'abbé Dourdan éprouva le même sort pour s'être permis de dire en chaire que le roi était bon, mais que les ministres n'étaient que des gueux.
Voici un incident très-simple, très-naturel, et qui cependant embarrassa fort le conseil de la Bastille, conseil tyranuique, et par conséquent d'une défiance pusillanime.
On avait trouvé dans les papiers d'un pauvre prisonnier nommé Prat une lettre do la veuve Boivin, qui finissait par ces mots : « Je vous prie de m'envoyer ce que vous savez bien ; on attend après. »
Messieurs du conseil crurent avoir découvert dans ces paroles mystérieuses la clef d'un secret important. — Ce que vous savez bien... on attend après; que de choses là dedans pour des inquisiteurs !
Après bien des perquisitions, on vit enfin que ce n'était qu'un petit pot de graisse provenant de la cuisine du sieur Richeville, où le nommé Prat , son domestique, l'avait pris pour en gratifier la dame Boivin, sa voisine et sou ancienne amie.
La Bastille et toutes les autres bastilles subalternes étaient les sauvegardes des grands criminels, des voleurs, des assassins , des empoisonneurs de qualité , et où les débiteurs en crédit avaient le privilège de faire enfermer leurs créanciers. D'ailleurs, nul respect pour le sexe, pour l'âge ou pour la parenté : on y a vu une fille de sept ans a côté d'un vieillard de cent onze, et un gouverneur acharné contre son beau-frère.
Le sieur Pizoni demandait à écrire au lieutenant de police, ce que l'on n'obtenait pas facilement, et sollicitait la grâce de te faire raser. Le lieutenant écrivit en marge de la lettre : « Je veux bien qu'on le rase et qu'il m'écrive. Ce 3 juin 175G. »
Celui-là du moins répondait ; mais voici un billet lamentable et resté sans réponse; il est daté du 7 octobre 1752. — « Si , pour ma consolation, monseigneur voulait m'accord r, au nom de la sainte Trinité, la grâce que je puisse recevoir des nouvelles de ma chère femme, seulement son nom sur une carte, pour me faire voir qu'elle est encore au monde, ce serait la plus grande consolation que je puisse jamais recevoir, et je bénirais à jamais la grandeur de monseigneur. » — Non répondu. ■
La Bastille passait pour un des plus forts châteaux de l'Europe; ses murailles, hautes de 73 pieds, étaient flanquées de huit grosses tours rondes, dites de la Comté, du Trésor, de la Chapelle, du Puits, de la Bazinièrc, de la Bcrtaudière, de la Liberté et du Coin. La principale entrée de la forteresse était par la rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournellcs. A l'extrémité d'une allée, bordée à droite de corps de garde, à gauche de boutiques adossées au revêtement des fossés, on trouvait le pont-levis de l'Avancé, qu'il fallait franchir pour pénétrer dans la cour du Gouvernement. En face de l'hôtel du gouverneur était une avenue de 17 toises, qu'un large fossé, sur lequel s'abaissait un pont-levis, séparait de la cour intérieure.
Cette cour, qui n'avait plus que 102 pieds de long sur 72 de large, a été rétrécic par la construction d'un bâtiment transversal, destiné aux officiers de l'état-major, et l'on a formé un troisième préau appelé Cour du Puits.
Chaque tour de la Bastille était une prison à cinq étages, dont les cachots, enfoncés au-dessous du sol, et les calottes (chambres placées immédiatement sous les plates-formes) étaient les plus inhabitables. 11 y régnait en été une chaleur brûlante, en hiver un froid excessif. Le créneau, qui servait de fenêtre à chaque logement, était assez large en dedans, mais se rétrécissait vers le ^dehors, au point de n'avoir pour ouverture sur les fossés qu'une longue fente de 2 à 3 pouces de large, fermée à son extrémité la plus étroite par de grosses grilles de fer.
Presque toutes les chambres des autres étages des tours étaient des polygones irréguliers de 15 à 10 pieds de diamètre sur 15 à 20 pieds d'élévation, ce qui les rendait plus supportables que les calottes; quelques-unes même avaient plusieurs fenêtres; mais elles étaient presque entièrement masquées par l'épaisseur des murs. Cette épaisseur augmentait à mesure qu'on se rapprochait du sol , allongeait les embrasures, et le prisonnier recevait ainsi d'autant moins de lumière qu'il était plus éloigné de leur ouverture. Quelquefois même le gouverneur, jaloux de cette faible clarté, lui en interceptait encore une partie en adaptant extérieurement à ces fenêtres des hottes en planches, qui lui dérobaient le peu de vue dont il pouvait jouir sur Paris ou sur la campagne; ces hottes ne laissaient arriver jusqu'à lui qu'un jour douteux qui se plongeait obliquemont dans sa chambre. Ces espèces de meurtrières étaient de plus garnies, à différents points de leur profondeur, de deux et quelquefois trois grosses grilles de fer.
Chaque prison était fermée de deux portes épaisses de deux à trois pouces, dont quelques-unes avaient des guichets. L'intérieur de plusieurs était recouvert de fer, et leurs lourds verrous et leurs serrures énormes faisaient retentir toute la tour d'un bruit affreux quand on les ouvrait ou quand on les fermait. Chacune de ces prisons était numérotée, et les infortunés étaient appelés du nom de la tour où ils étaient enfermés, joint au numéro de leur chambre.