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CHAPITRE III

La place de la Bastille, depuis 1789 jusqu'à, nos jours.

C'était si bien une révolution que, le 16 juillet 1780, le Comité permanent, qui stationnait à l'Hôtel de Ville, vota à l'unanimité la démolition de la Bastille, et nomma quatre commissaires, Dusaulx, Chamseru, Gorneau et Cailban, pour recueillir tous les papiers qui s'y trouvaient et les transporter à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Mille ouvriers devaient être immédiatement employés h la destruction de la vieille prison. L'ordre de la démolition fut proclamé dans tous les carrefours par les trompettes de la ville. La nouvelle en fut portée à Louis XVI, qui, stupéfait de l'audace des Parisiens, se contenta de dire : « C'est un peu fort ! »

On s'attendait à trouver un grand nombre de prisonniers dans les cachots de la Bastille. Huit individus seulement y étaient renfermés -. l'Irlandais Whyte, détenu pour raisons inconnues; le comte de Solanges d'Albi, détenu correctionnellement à la requête de son père ; les sieurs Béchade, Le Caurége, La Roche et Puzade, d'Agen, condamnés pour avoir falsifié des lettres de change au nom de Tourton et Rarcl, banquiers à Paris; Tavernier, fils naturel du fameux partisan Pâris- Duvernoy.

Placé par son père dans l'administration des vivres, Tavernier avait devant lui un chemin large et commode pour arriver à la fortune ; mais il voulut aller trop vite, et fut destitué pour quelques malversations trop criantes. Cédant â ses mauvais instincts, il finit par s'enrôler dans une bande de brigands qui dévalisaient les voyageurs sur les routes des environs de Paris. Pris les armes à la main par la maréchaussée, il fut condamné au dernier supplice ; mais grâce à. l'intervention puissante de son père, il obtint que sa peine serait commuée en celle de la prison perpétuelle.

C'était en 1754, et Tavernier pouvait avoir trente-cinq ans; on le conduisit aux îles Sainte-Marguerite, quoiqu'il eût demandé à être incarcéré dans une prison de Paris, où il espérait trouver des protecteurs et des moyens d'évasion. En 1759, après la tentative d'assassinat de Damiens sur la personne de Louis XV, Tavernier imagina d'exploiter ce crime au profit de ses desseins. Au nombre de ses compagnons de captivité était un officier qui expiait les écarts d'une jeunesse orageuse; en s'entretenant avec lui des incidents du procès de Damiens, Tavernier eut soin d'afficher un air de mystère qui devait naturellement exciter la curiosité de son interlocuteur.

— Auriez-vous, dit celui-ci , des renseignements particuliers sur l'attentat ?

— Oui, répondit Tavernier avec le plus grand sang-froid; c'est une affaire manquée pour le moment, mais on y reviendra. Les jésuites qui la conduisent m'ont fait proposer de m'en charger; et si vous voulez, je puis vous intéresser 'à ce projet, qui en vaut la peine, et dont le premier acte sera notre délivrance.

L'offic;er, épouvanté, courut instruire le gouverneur ; celui-ci s'empressa d'écrire au ministre, qui envoya immédiatement aux îles Sainte-Marguerite un inspecteur de police, avec ordre d'amener Tavernier à Paris. L'inspecteur était en outre chargé de sonder son prisonnier, de l'interroger adroitement, et do tacher de lui dérober un secret qui paraissait être de la plus haute importance.

Tavernier se met gaiement en route, joue son rôle avec adresse, laisse échapper des demi-révélations et se fait arracher les paroles afin de leur donner plus de prix.

Un soir, il était dans une chambre d'auberge, lié par une chaîne accrochée au mur, mais ayant le libre exercice de ses mains. L'inspecteur était assis en face de lui; sur une table qui les séparait brûlaient deux chandelles; l'entretien roulait sur Damiens.

— C'était un lâche, dit Tavernier, et lapreuve qu'il a eu peur, c'est qu'il a porté un coup droit, et par conséquent mal assuré, au lieu de porter un coup de revers ferme et vigoureux.

Tout en disant ces mots, le prisonnier prend de la main gauche une des chandelles près de s'éteindre, laisse tomber quelques gouttes de suif sur le revers de sa main droite étendue et y pose le bout d'une chandelle. L'inspecteur étonné le regarde ; Tavernier ne paraît pas y faire attention et continue de parler. >

La conversation se prolonge; il est question de l'attentat commis le 5 janvier 1757, do ces mots que Damiens a prononcés au moment de son arrestation : « Qu'on prenne garde a M. le dauphin; que M. le dauphin ne sorte' pas de la journée; » enfin des aveux insuffisants que la torture lui a arrachés. Pendant ce temps, la chandelle arrivait à sa fin. L'inspecteur avertit le prisonnier qui sourit et ne bouge pas; le suif est consumé; la chaleur gagne la main, la peau commence à grésiller ; l'inspecteur éteint la mèche embrasée, en s'écriant :

— A quoi songez-vous? Êtes-vous fou?

— Non, répond Tavernier d'une voix grave; je voulais seulement vous faire voir la main qu'il fallait choisir pour assassiner un roi.

Une fois que Tavernier fut à Paris, on sut bientôt à quoi s'en tenir sur les prétendues révélations qu'il avait à faire. On le mit à la Bastille où il serait mort sans la révolution.

Eu entendant les haches et les massues retentir sur la porte de son cachot, Tavernier s'imagina qu'on venait le tuer, et se mit en mesure de défendre sa misérable existence. Il fondit en larmes quand, au lieu des assassins qu'il redoutait, il trouva des libérateurs. Dès qu'il eut fait quelques pas au dehors, ses yeux furent blessés de l'éclat du jour; il chancela, secoua sa longue barbé blanche, et s'écria d'une voix chevrotante :

— Ah ! Messieurs, vous m'avez rendu un grand service; mais rendez-m'en un autre; tuez-moi, je ne sais que devenir. — Marche ! lui répondit-on ; la nation te nourrira.

Il demanda si Louis XV vivait encore ; il avait perdu toute notion du temps; il ignorait qu'on fût en 1789. On le transporta chez un perruquier dont la boutique avoisinait les murs de la Bastille, et qui lui accorda l'hospitalité. Le doyen des captifs avait la taille élevée, le crâne dénudé, une barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture. Il était assis dans un grand fauteuil et tenait sur sa main une souris apprivoisée, qui grignotait tranquillement un morceau de sucre. Il paraissait sensible aux soins du perruquier et de sa femme, autant du moins que le comportait la faiblesse de son intelligence. Les émotions de sa délivrance subite avaient consommé l'œuvre de l'âge et du malheur. Dans l'impossibilité de lui donner les soins qu'exigeait sa décrépitude, son protecteur le conduisit à l'Hôtel de Ville. Le secrétaire des électeurs, M. Duverger, questionna le pauvre vieihard, n'en put tirer que des paroles entrecoupées et l'envoya à Charenton. Un citoyen compatissant eut la fantaisie de le réclamer et de se charger de lui ; mais il vint quelques jours après solliciter l'autorisation de le ramener à l'hospice.

Parmi les curieux qui affluaient autour de la Bastille, pendant qu'on la démolissait, on remarqua Danton, alors avocat aux conseils du roi ; Michel de Cubières, qui se faisait appeler Dorât Cubières, parce qu'il avait composé de petits poëmes maniérés tels qu'une Épitre à Sapho Beauhamais , Sur les femmes; l'abbé de Cournaut, auteur d'un poëme didactique sur les Styles, et d'un autre poëme sur l'Amour de la liberté; Beaumarchais, dont la maison et les jardins étaient presque contigusà la forteresse; l'abbé Brizard, auteur d'un Essai sur les droits de l'homme et du citoyen, et un Éloge de Mally, couronné par l'Académie des inscriptions; Louis-Pierre Manuel, qui fut écroué en 1786 pour un pamphlet intitulé : Lettre d'un officier des gardes du corps. Il revenait chercher ces vers dont il avait caché le manuscrit dans la bourre poudreuse d'un vieux fauteuil à bras :

La Bastille, oîi la nuit sert les tyrans heureux ! La Bastille, où la haine est le plaisir des dieux ! La Bastille, oïl la force enchaîne le génie ! La Bastille, où l'on meurt sans sortir de la vie! Puissent les citoyens, ensemhle conjurés, Enfoncer ses cachots par le fer assurés ! Et si pour ébranler ce colosse de pierre, Paris ne suffit pas, vienne la France entière! A pas précipités, que cent peuples divers Passent, pour la détruire, et. les monts et les mers. Qu'elle-même, sur soi renverse ses murailles. Que l'enfer agrandi s'ouvre par ses enti ailles; Que le ciel en courroux, allumé par nos vœux, Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre, Voir ses canons en cendre, et ses soldats en pondre, Son dernier gouverneur à son dernier soupir, Moi seul en être cause, et mourir de plaisir !

Le comte de Mirabeau promena sur les remparts de la Bas-

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Visite aux Quinze-Vingts.

tille M"8 Lejay, femme d'un libraire de la rue de l'Échelle. En rentrant chez lui, ému par le spectacle qu'il venait de contempler, le tribun écrivait, pour son Courrier de province, ces lignes éloquentes :

« S'il fallait un autre monument à l'Assemblée nationale que l'impérissable constitution qu'elle doit préparer a la patrie, je demanderais que sur la place où la Bastille insultait naguère aux droits de l'humanité, un édifice fût élevé pour recevoir désormais-les représentants de la nation ; et que, pour toute inscription, on y lût : Louis XVI régnant, sur les débris d'une prison d'État consacrée aux vengeances ministérielles, et détruite par le peuple de Paris, l'Assemblée nationale de 1789 a élevé ce temple à la liberté.

u Mais non, plus de palais! il faut à l'avenir donner un autre cours au luxe particulier et national. L'ostentation de l'opulence a trop longtemps bravé le peuple appauvri et affamé. Il est trop cruel de faire payer à ceux qui n'ont pas de pain l'inutile magnificence de nos édifices publics. Le maréchal de Belle- Isle s'arrêta d'effroi, quand il eut compté jusqu'à deux cents millions les dépenses faites pour Versailles, et il n'osa pas sonder jusqu'au fond cet abîme. Toutes les masures de nos tristes villages se seraient changées en demeures saines et agréables pour les nourriciers de l'État, à moins de frais qu'il n'en a fallu pour loger tous les valets corrompus et corrupteurs de nos rois. »

Lorsque la Bastille eut été rasée, Palloi , qui avait entrepris les travaux de démolition, fit confectionner à ses frais, avec les pierres provenant de la citadelle, des modèles de Bastille en relief, dont il gratifia les administrations départementales. Le 14 juillet 1792, la ville de Paris donna une fête sur la place de la Bastille, désormais complètement nivelée. Au milieu d'un quadrilatère d'arbres verts, dans une enceinte illuminée, on avait élevé une colonne surmontée d'un drapeau tricolore, et

qui devait être exécutée en pierre sous le nom de Colonne de la Liberté. Au-dessus de chaque porte de l'enceinte on lisait ces mots : Ici l'on danse.

La fête de l'acceptation de la constitution de 1703 commença sur la place de la Bastille. Au centre était une statue colossale de la Nature, pressant de ses mains son sein d'où jaillissaient deux fontaines. La Convention nationale se rendit encore sur la place avec les délégués des assemblées primaires. Derrière elle roulait un char sur lequel était écrit : « Voilà le service que le peuple infatigable rend à la société française. » Il contenait les attributs de divers métiers. Un second char, qui portait la dépouille des citoyens morts pour la patrie, s'avançait au milieu de parents, d'amis, jetant des fleurs et brûlant des parfums. Un troisième char portait des sceptres, des blasons, des symboles de monarchie et de féodalité, avec cette inscription : « Voilà ce qui a fait toujours le malheur de la société humaine ! »

Le président Hérault de Séchelles prononça une allocution à la Nature, recueillit dans une coupe d'agate de l'eau qu'il but en signe de fraternité, et fit circuler la coupe, où les députés de chaque département mouillèrent leurs lèvres.

Le cortège s'acliemina ensuite vers le boulevard Poissonnière. Les femmes du G octobre 1789, groupées sous un arc de triomphe et assises sur leurs canons, reçurent du président des branches de laurier. La fête finit sur la place de la Révolution où les insignes monarchiques furent brûlés aux pieds de la statue de la Liberté , et où furent lâchés des milliers d'oiseaux dont, chacun portât à son cou un article imprimé de la Déclaration des Droits de l'homme.

Sous l'Empire, on conçut le projet de mettre au centre de la place de la Bastille une fontaine monumentale, surmontée d'un éléphant, dont le modèle en plâtre fut d'abord mis en place. C'était une masse monstrueuse et lourde, que tout le monde

REUILLY

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Un lai à la baiiièie du Troue.

vit disparaître sans regret, à l'exception des rats qui s'y étaient logés en quantité innombrable.

Après la révolution de 1830, les combattants morts pendant les trois journées avaient été inhumés à la hâte dans divers endroits. Il y en avait au pied de la colonnade du Louvre, au Champ-de-Mars, et jusque dans la rue Saint-Pierre-Montmartre.

Une loi du 13 décembre 1830 décida qu'un monument serait élevé à la mémoire des événements de juillet; mais l'exécution en fut ajournée par les troubles politiques. Une seconde loi, en date du 9 mars 1833, ordonna que ce monument serait érigé sur la place de la Bastille, où il fut inauguré solennellement le 28 juillet 1840.

La colonne de la Bastille a 52 mètres 33 centimètres de hauteur, c'est-à-dire 4 mètres de plus que la colonne Vendôme, qu'ellesurpasse de beaucoup en élégance. Elle est entièrement en bronze et renferme un escalier commode, de 205 marches. Son premier soubassement est circulaire, comme le sarcophage où sont déposées les victimes de nos révolutions et de nos dissensions civiles. Un deuxième soubassement est orné de médaillons de bronze qui portent les attributs de la Liberté, de la Justice, de la Force et de la Constitution. De ses assises de marbre et de granit s'élance un fût que couronne un chapiteau corinthien, la plus grande pièce de fonte que l'on connût à l'époque où elle a été coulée, puisqu'elle pèse 10,500 kilogrammes. Sur la lanterne se dresse une statue dorée, oeuvre de Dumont; elle représente le Génie de la Liberté qui, après avoir brisé ses chaînes, montre à tous les peuples le flambeau qui doit éclairer la civilisation. Il faut signaler la hardiesse avec laquelle ce bronze a été jeté dans les airs, et l'heureuse allure que l'artiste lui a donnée en indiquant la direction de son vol.

La colonne de Juillet présente encore quelques détails qui

méritent l'attention des [amis [des arts, tels qu'un lion et des coqs modelés par Borye. L'ensemble transmettra à la postérité les noms des architectes Duc et Alavoine. s Ce monument domine la grande voûte du canal Saint-Martin qui traverse la place de la Bastille pour s'en aller à la Seine par la gare de l'Arsenal ; cette gare a été établie en vertu d'un décret du 14 février 1806. Elle a 586 mètres de longueur, et ne peut contenir qu'une centaine de bateaux. Le bas port a été construit en 1847. C'est sur le quai dont elle est bordée que se tient pendant la semaine sainte la foire aux jambons. On n'évalue pas à moins de 300,000 kilogrammes la charcuterie qui figure habituellement sur ce marché, dont les départements de la Seine, de la Meuse, de la Moselle et de la Manche sont les principaux centres d'approvisionnement.

Parmi les produits variés qu'on y remarque, disposés de la manière la plus appétissante, les jambons tiennent le premier rang. Quelque recherchés que fussent des anciens les mets divers préparés avec la viande de porc, les jambons étaient préférés de beaucoup aux autres parties de l'animal, ci Les jambons, ditDelamare dans son Traité de la police, l'ont toujours néanmoins emporté sur toutes ces autres parties ; les Romains les servaient quelquefois à l'entrée de table pour exciter l'appétit; quelqu'autrefois à la fin du repas pour ranimer l'estomac fatigué et y exciter la soif. Ils en faisaient tant de cas, que Caton se donna la peine d'instruire comment il fallait les saler, les enfumer et les préparer pour les rendre bons et les conserver. »

Le nombre considérable de jambons dont le boulevard Bourdon offre aujourd'hui l'opulent assemblage témoigne de la haute faveur dont n'ont pas cessé de jouir ces morceaux parmi nous. Jambcns de Baronne, de Mayence, de Colmar, jambons de Strasbourg fumés ou roulés, il y a là de quoi satisfaire largement tous les goûts et tous les appétits. Le marché présente

au^si un assortiment complet de jambons do Westphalie et surtout de jambons d'York, avec lesquels ont fait ces délicieux sandwiches qui se consomment, par centaines dans nos bals et nos soirées.

Les boutiques du boulevard Bourdon abritent aussi des quantités considérables de saucissons d'Arles et de Lyon, de cervelas, de mortadelle de diverses provenances, de langues fumées, etc. Quelques-unes sont littéralement enguirlandées de ces produits. Des marchands étalagistes de tout genre qui prennent place jusque dans la rue Saint-Antoine, et des baraques de saltimbanques disposées aux abords du pont d'Austerlitz, contribuent à l'animation du marché.

La colonne de Juillet devait être naturellement le centre des mouvements populaires à cause des souvenirs qu'elle évoquait, et du principe de la souveraineté du peuple qu'elle semblait consacrer. Avant qu'elle ne. fût élevée, le 5 juin 1832, l'insurrection était partie, de la place de la Bastille. Le. contingent formidable du faubourg Saint-Antoine s'y réunit le 24 février 1848, et le 21 du même mois on transférait à côté des victimes de la révolution de 1830 celles de la révolution de. 1848.

Le service s'était fait à la Madeleine. Depuis cette église jusqu'à la colonne de Juillet, un double cordon tricolore bordait les deux côtés des boulevards, se rattachant aux candélabres a gaz et au peu d'arbres qui n'ont pas été abattus pour les barricades.

Des écussons, placés de distance en distance, portaient des inscriptions qui recommandaient le respect aux assistants.

La garde nationale à cheval, les dragons, les cuirassiers et l'artillerie achevai ouvraient la marche. Puis venaient les musiques de six légions de la garde nationale et d'autant de régiments d'infanterie.

Derrière la musique marchaient par pelotons , sur quatre rangs, la garde nationale, la garde mobile et la ligne entremêlées.

Venaient ensuite six chars pavoises de drapeaux tricolores et ne contenant que seize cercueils de personnes mortes dans les hôpitaux. La plupart des victimes avaient été immédiatement, enterrées ou déposées antérieurement dans la crypte de la colonne.

A la suite des chars funèbres venait le gouvernement provisoire entouré des faisceaux de, la République portés par les élèves des Écoles polytechnique et de Saint-Cyr ; les députations des divers corps de l'État, des corporations d'ouvriers, des sociétés artistiques et littéraires, des journalistes; celles des Polonais, des Belges, des Italiens, des Allemands et les détenus politiques. On remarquait dans un cabriolet de place le condamné Hubert, que les souffrances de la prison avaient rendu si faible qu'il n'avait pu suivre a pied le convoi.

Au milieu de ce cortège marchaient, dans un ordre parfait, les orphéonistes chantant la Marseillaise et le Chant du départ. Cette troupe se composait des Enfants de Paris, dirigés par M. Philippe, et de l'Union chorale, conduite par MM. Lévi et Coulon.

Derrière les députations on admirait l'emblème de la République, traîné par huit chevaux blancs richement caparaçonnés. Ce char, pour ainsi dire improvisé, était remarquablepar sa grandeur et par la belle disposition de ses ornements. Des faisceaux partant des angles du char supportaient un trophée composé des attributs des arts et de toutes les professions. Deux bras de bronze venaient unir leurs mains fraternelles et soutenir la main de justice, symbole de la liberté sous la loi. Sur le devant du char, tou{ entier recouvert de velours pourpre, on lisait : Vi/oela République! Sur les côtés : Liberté, Égalité, Fraternité. Des branches et des couronnes de chêne et de laurier couvraient le char.

Les abords de la colonne étaient gardés par la 8e légion ; mais la foule était si compacte dans cet endroit, qu'il a fallu toute, la bonne volonté des assistants pour laisser pénétrer les membres du gouvernement jusqu'aux caveaux.

A ce moment le ciel, qui avait été gris et froid toute la journée, s'illumina soudain, et un magnifique soleil fit resplendir tout d'un coup la statue de la Liberté, dont le chapiteau avait été enveloppé pour la circonstance d'un crêpe immense semé d'étoiles d'argent.

Pendant que les parents des victimes se précipitaient pour dire un dernier adieu à des restes chéris, M. Dupont (de l'Eure) dit d'une voix émue :

« Qu'il me soit seulement permis do déposer cette couronne

de lauriers et d'immortelles sur les cercueils de ceux qui vont bientôt reposer près de nos frères morts en 1830 pour la liberté ! l'ire la République ! »

Ce cri fut répété par tous les assistants qui couvraient la place, étaient groupés aux fenêtres, échelonnés sur les toits des maisons.

Quelques mois après, la place de la Bastille avait, hélas! changé de face; mais ce qui s'y passait appartient plus spécialement à l'histoire du faubourg Saint-Antoine.

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