CHAPITRE IV
Le faubourg Saint-Antoine.
Foulques, curé de Neuilly-sur -Marne, fut le véritable fondateur de ce faubourg ; il était venu prêcher à Paris et s'était attaché surtout à convertir les femmes auxquelles les édits royaux enjoignaient de porter une ceinture dorée. Ces Madeleines pénitentes furent bientôt en assez grand nombre pour former une communauté, où Odon de Sully, évêque de Paris, introduisit la règle de Citeaux. L'érection de la maison en abbaye fut confirmée par un diplôme de Louis IX, donné à Saint-Germain-en- Laye, au mois de novembre 1227. L'abbesse de ce monastère royal obtint de grands privilèges; elle fut affranchie de la juridiction épiscopale, reconnue pour dame du faubourg, et les artisans qui s'établirent dans ses domaines eurent le droit de travailler pour leur propre compte, sans faire partie d'une corporation.
Une commission pontificale, établie le 7 août 1309, sous la présidence de Marigny, évêque de Sens, interrogea les principaux chefs des Templiers. Le récipiendaire reniait-il Jésus- Christ? crachait-il sur la croix? était-il autorisé à la dépravation des mœurs? Ceux qui avouèrent les faits furent mis en liberté; ceux qui nièrent, condamnés à la détention perpétuelle; ceux qui rétractèrent leurs aveux, déclarés relaps et brûlés le mardi 30 mars 1310, derrière l'abbaye Saint-Antoine, au nombre de cinquante-quatre. En 1405, Louis XI conclut près de l'abbaye Saint-Antoine une trêve avec les chefs de la ligue du Bien public; et lorsque la trêve eut été violée, il fit élever h l'endroit où elle avait été jurée une croix de pierre, avec cette inscription : « L'an MCCCCLXV fut ici tenu le landit des trahisons, et fut par unes tresves qui furent données, maudit soit qui en fut cause. »
Les comptes du domaine royal pour l'année 1479 mentionnent une somme d'argent donnée à Jean Chevrin, maçon, pour avoir assis, par ordonnance du roi , une croix et épitaphe dans un lieu appelé le Fossé des Trahisons, derrière Saint-Antoinedes-Champs.
Le 2 juillet 1652, un combat terrible s'engagea dans le faubourg Saint-Antoine entre l'armée, royale et celle des princes mécontents. Celle-ci campait il Saint-Cloud, où le prince de Condé était venu la rejoindre, quand elle fut attaquée de deux côtés à la fois par le vicomte de Turenne et le maréchal de. La Ferté-Sennetère. Le prince de Condé essaya de rentrer dans Paris ; il se présenta successivement et sans résultat à la porte de la Conférence, à la porte Saint-Honoré et à la porte Saint- Martin. Dans le faubourg Saint-Antoine se retrouvaient quelques retranchements que les habitants avaient élevés : sage précaution dans ces temps de guerres civiles. Le prince de Condé s'en empara et y tint pendant une partie de la journée; plusieurs de ses amis tombèrent à ses côtés, entre autres le comte de Bossu-Flamand. Ses troupes auraient été mises en déroute sans l'intervention de la duchesse de Montpensier, fille du duc d'Orléans. « Mademoiselle, raconte le cardinal de Retz dans ses Mémoires, avait fait tous ses efforts pour obliger Monsieur k aller dans la rue Saint-Antoine pour faire ouvrir la porte à M. le prince, qui commençait à être très-pressé dans le faubourg, elle prit le parti d'y aller elle-même. Elle entra dans la Bastille, où Louvière (le gouverneur) n'osa par respect lui refuser l'entrée. Elle fit tirer le canon sur les troupes du maréchal de La Ferté, qui s'avançait pour prendre en flanc celles de M. le prince. Elle harangua ensuite la garde qui était à la porte Saint-Antoine; elle s'ouvrit, et M. le prince y entra avec son armée, plus couverte de gloire que de blessures. »
Les premiers troubles de la révolution éclatèrent dans le faubourg Saint-Antoine. Maximilien Titon du Tillet, secrétaire du roi, possédait en 1711, dans la rue de Montreuil, une habi-
tation spléndide qu'on avait surnommée laFolie-Titon, et dont les plafonds avaient été peints en partie par Charles de La Fosse. Elle fut convertie, par le sieur Réveillon, en une manufacture de papiers peints et -veloutés, à laquelle des lettres patentes, données à Versailles le 28 janvier 1784, conférèrent le titre de Manufacture royale. Au mois d'avril '1789, le bruit se répandit tout à coup que Réveillon songeait à réduire les salaires de ses nombreux ouvriers, et qu'il disait que le pain était trop bon pour eux. Une multitude furieuse envahit la manufacture et la mit au pillage. Les appartements et les jardins avaient été dévastés; les débris du mobilier jonchaient le sol; les émeutiers achevaient de vider le vin des caves, lorsque parurent des gardes françaises, des gardes suisses et des escadrons de cavalerie. La foule fut dispersée a coups de fusil et de baïonnette, et l'on pointa des canons sur le faubourg Saint-Antoine.
Rabaud Saint-Etienne et autres historiens prétendent que ces troubles furent fomentés par la cour, qui cherchait un prétexte pour concentrer autour de Paris des forces imposantes.
Réveillon, que l'on brûla en effigie, ne paraît point avoir mérité l'animosité populaire. Réfugié a la Bastille, il y rédigea un mémoire justificatif empreint du cachet de la vérité. « Des ennemis cruels, dit-il, ont osé me peindre au peuple comme une homme barbare, qui évaluait au plus vil prix les sueurs des malheureux! Moi qui ai commencé par vivre du travail de mes mains! moi qui sais par ma propre expérience, quand mon cœur ne me l'apprendrait pas, combien le peuple a de droit à la bienveillace ! moi enfin qui me souviens et me suis toujours fait honneur d'avoir été ouvrier et journalier! C'est moi qu'on accuse d'avoir taxé les ouvriers et journaliers à 15 sols par jour!
« Jamais la calomnie n'a été plus injuste, et jamais elle n'a paru plus cruelle. Cn mot, ce me semble, suffirait pour me justifier. De tous les ouvriers qui travaillent dans mes ateliers, la plupart gagnent 30, 35 et 40 sols par jour; plusieurs en ont 50. Comment donc aurais-je fixé a 15 sols le salaire des ouvriers ?
« Il y a précisément quarante-huit ans que j'ai commencé à travailler comme ouvrier chez un papetier. Après trois ans d'apprentissage, je me trouvai pendant plusieurs jours sans pain, sans asile et presque sans vêtements. J'étais dans l'état de désespoir qui est la suite d'une situation si horrible. Je périssais enfin de douleur et d'inanition. Un de mes amis, le fils d'un menuisier, me rencontra; il manquait d'argent; mais il avait sur lui un outil de son métier, qu'il vendit pour m'avoir du pain. Ah ! l'homme qui a si bien connu lé malheur oublie-t-il donc si aisément les malheureux?
« En 1752, je ne gagnais encore que 40 écus par an. Mes économies, quand je quittai le marchand qui m'avait recueilli, consistaient en 18 francs.
« En 1700, on commença a fabriquer à Paris les papiers veloutés; je voulus en vendre, et j'en fabriquai. J'avais dix ou douze ouvriers : mon local n'en comportait pas davantage; mais les demandes qui se multipliaient en exigeaient le double. Je louai alors dans la vaste maison que j'occupe un emplacement assez considérable; j'y eus successivement quarante, cinquante, soixante et quatre-vingts ouvriers.
« Pour me dévouer exclusivement à cette manufacture, devenue l'objet chéri de mon ambition, je sacrifiai un commerce de papeterie que j'avais dans Paris, et qui me rapportait 25 à 30,000 livres de rentes. Je fis présent de ce commerce à deux ouvriers qui étaient avec moi depuis longtemps, et auxquels je connaissais de la conduite et de l'intelligence. »
Les habitants du faubourg Saint-Antoine furent au premier rang les vainqueurs de la Bastille, et se choisirent pour chef le brasseur Santerre. Il était né dans le quartier en 1752, et il avait acheté, le 29 août 1772, son établissement situé rue du Faubourg-Saint-Antoine, n" 239, et rue de Reuilly, n° 11. Le 10 août 1792, il conduisit les habitants du faubourg à l'assaut des Tuileries, et peu de temps après il fut nommé général en chef des sections armées.
A l'époque où triomphait la démocratie, le faubourg Saint- Antoine devait infailliblement obtenir une grande prépondérance; et, en effet, on le retrouve dans toutes les grandes journées de la révolution. Le 22 avril 1793, dans une adresse à la Convention, la section des Quinze-Vingts se plaint des complices de Dumouriez et demande leur châtiment. Le 1" mai , dans une pétition à l'assemblée, 9,000 citoyens du faubourg Saint-Antoine proposent des moyens de sauver la chose pu-
blique. Au 31 mai, ce faubourg marche contre les Girondins; au 9 thermidor, il soutient Robespierre. Dans les journées de prairial an m, il envahit la Convention nationale en réclamant du pain et la constitution de 1793; il dispute au bourreau le nommé Tirelle, garçon serrurier, que l'on conduisait à la place de Grève pour avoir porté au bout d'une pique la tète de Féraud.
En 1830 et en 1848 le faubourg Saint-Antoine fournit de nombreux combattants. Cette dernière révolution dont les tendances étaient l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, rencontra dans le faubourg des partisans dévoués, qui pratiquèrent l'association et cherchèrent consciencieusement la solution des problèmes sociaux. Pendant la terrible lutte de juin, le faubourg Saint-Antoine se hérissa de barricades qui furent défendues avec énergie. Sur une des principales, dans l'après-midi du 25, se présenta M. Affre, archevêque de Paris, accompagné de ses deux grands vicaires, MM. Jacquemet et Ravinet. En voyant le prélat, les insurgés cessèrent immédiatement leur feu et vinrent se grouper autour de lui; mais tandis qu'il réclamait, au nom de la religion, la fin d'hostilités fratricides, un coup de fusil partit, sans doute par accident, et. blessa mortellement le courageux archevêque.
La bataille recommença avec fureur, et les habitants du faubourg ne se rendirent qu'après avoir vu les maisons de la place de la Bastille criblées de boulets et de biscaîens.
Au mois de décembre 1851, quelques représentants du-peuple essayèrent de soulever le faubourg Saint-Antoine. Une barricade fut établie au coin de la rue Sainte-Marguerite; mais elle fut prise par trois compagnies du 19e léger. Des représentants qui avaient parlementé avec la troupe avant l'assaut, un seul fut tué, Alphonse Baudin, médecin à Paris, envoyé à l'Assemblée législative avec 40,739 suffrages par le département de l'Ain.