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CHAPITRE PREMIER

Les Gobelins. — Leur origine. — La Bievre. — Ses usines. — Son cours ancien et nouveau. — L'hôtel de la Reine-Blanche. — La mascarade de Charles VI. — La Brinvilliers. — Les tapis sarrazinois. — Une lettre de Henri IV.

On a choisi avec raison le nom des Gobelins pour désigner un arrondissement de Paris, car cette manufacture honore nonseulement la capitale, mais encore la France entière. Ses tapisseries, anciennes et nouvelles, sont recherchées dans le monde entier; l'habileté de ses artistes et de ses ouvriers n'est dépassée nulle part.

Jean Gobelin, qui vint s'établir au xve siècle sur les rives de la Bièvre, était originaire de Reims. Il teignait les draps, et excellait dans l'art d'appliquer les couleurs écarlates, ainsi que l'atteste un passage de Rabelais : mais il est utile de noter, dans l'intérêt de la vérité historique, que ni le premier Gobelin, ni Philibert, ni Gilles, ses descendants, n'eurent la moindre idée d'ourdir les merveilleuses tentures auxquelles ils doivent une immortalité qu'ils n'avaient pas ambitionnée; c'étaient des teinturiers, et non des tapissiers.

La supériorité des produits de la famille Gobelin provenait en partie, disait-on, des qualités spéciales des eaux de la Bièvre, rivière petite, mais importante par les usines qu'elle alimente.

Dans un parcours de deux kilomètres environ, c'est-à-dire depuis l'entrée de la Bièvre à Paris jusqu'à son confluent, un peu au-dessus du pont d'Austerlitz, on compte établis, à moins de cent mètres de ses bords :

Neuf amidonniers ;

Un moulin à papier, un dépôt de laines, deux distilleries, une blanchisserie de couvertures, un salpêtrier, trois fabriques de bleu de Prusse et de noir d'ivoire ;

Un magasin de peaux fraîches venant des abattoirs, vingtquatre tanneurs et hougroyeurs, deux moulins à farine et fabrique de vermicelle;

Vingt et un mégissiers, sept maroquiniers, trois brasseries, deux filatures de coton et une de laine, deux teinturiers en peaux, trois fabricants de mottes, deux fabricans de cartons, quatre laveurs de vieux chiffons;

Huit vastes bâtiments occupés par un grand nombre de blanchisseuses, avec buanderies, séchoirs, étendoirs;

Deux peaussiers, une machine à broyer les couleurs, deux teinturiers, une fabrique de savons, un lavoir de laines, non compris celles lavées par les vingt et un mégissiers ;

Une fabrique d'acides, de chandelles et de savons ;

Enfin une douzaine de bassins plus ou moins utilisés, dans lesquels les eaux stagnantes arrivent par des tranchées, des fossés, des bandes ou des infiltrations.

Le vallon dans lequel coule la rivière de Bièvre a environ 3'2 kilomètres d'étendue, depuis sa source jusqu'à son embouchure; il est compris dans les départements de Seine-et-Oise et de la Seine. C'est dans la partie la plus reculée du vallon que le ruisseau connu sous le nom de rivière de Bièvre ou de rivière des Gobelins prend sa source. Il naît de trois fontaines, dont une, plus considérable que les autres, porte le nom de fontaine des Gobelins; elle traverse d'abord une prairie, qui porte

Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit,

également le nom de prairie des Gobclins, et y reçoit les affluents de vingt-cinq ou trente petites sources, qui l'augmentent assez pour qu'après un trajet de 1,000 à 2,200 pas elle ait près de 00 centimètres de largeur. A Paris, sa largeur moyenue est de 2 à 3 mètres.

Le cours de la Bièvre n'a pas toujours été ce que nous le voyons aujourd'hui dans sa traversée du faubourg Saint- Marcel. Primitivement, elle ne se rendait pas directement à la Seine; mais elle se dirigeait en suivant toujours la pente de la montagne, sur l'emplacement qu'occupe maintenant la rue Saint-Victor, traversait la place Maubert et, passant près de la rue de Bièvre, bâtie vers 1250, se jetait dans la Seine vis-à-vis de la façade méridionale de Notre-Dame. C'est, au reste, ce qu'il est facile de voir dans le savant Traité de police du commissaire Lamarre, lorsqu'il fait la description topographique de Paris aux diverses époques de la monarchie. Ce fut, à ce qu'il paraît, sous les règnes de Charles V et de Charles VI, de 1307 à 1383, lorsque tout ce quartier de Paris se couvrit de maisons, que le cours de la Bièvre fut changé et mené directement à la Seine.

Sur les bords de la Bièvre s'élevait, dès le xne siècle, une maison royale dont on remarque encore quelques restes élégants, quelques ogives épargnées par le temps, dans une rue qui porte le nom de rue de la Reine-Blanche. Dans cet hôtel se passa, en 1392, une scène qui eut des conséquences bien funestes pour la France et pour la monarchie. » Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, avoit aucunement recouvert santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, comme dit est, qu'on pouvoit.

« Et fut ordonné une feste au soir en l'hostel de la Reyne- Blanche, a Sainct-Marcel, près Paris, d'hommes sauvages enchaînés, tous velus.

« Et estoient leurs habillemens propices au corps, velus, faits de lin, ou d'estoupes attachées à poix-résine, et engraissés aucunement pour mieux reluire.

« Et vinrent comme pour danser en la salle, où il y avoit des torches largement allumées. Et commença-t-on a jetter parmy les torches torchons de fouarre.

« Et pour abréger le feu se bouta es habillemens, qui estoient bien lacés et cousus. Et estoit grande pitié de voir ainsi les personnes embrasées, et combien qu'ils s'entretinssent, toutesfois se delaisserent-ils.

u Et d'iceux hommes sauvages est à noter que le roi en estoit un.

« Et y eut une dame vefve, qui avoit un manteau dont elle affeubla le roy, et fut le feu tellement estouffé qu'il n'eut aucun mal. Il y en eut aucuns ars et brûlé, qui moururent piteusement. Un y eut qui se jetta dans un puits, l'autre se jeta dans la rivière. Et fut la chose moult piteuse et merveilleuse.

« Plusieurs diligences furent faites d'enquérir d'où ce venait, et en parloit-on en diverses manières, et ne peut-on oneques sçavoir n'y avérer le cas.

u Et pour l'énormité du cas, fut ordonné que ledits hostel, où advinrent les choses dessus dites, qu'on disoit l'hostel de la Reyne-Blanche, serait abattu et demoly. »

Avant de passer sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui, la Bièvre a certainement traversé le Jardin des Plantes, ainsi que le prouvent, d'une part, la rue du Pont-aux-Biches- Sai nt -Marcel, près de la rue Censier, et d'autre part, les fouilles faites il y a environ soixante ans pour les fondations de la ménagerie, et plus récemment celles faites pour l'établissement d'un égout, en 1852, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, ci-devant rue du Jardin-du-Koi, fouilles qui ont mis à découvert, à 0 ou 7 mètres au-dessous de la surface actuelle du sol, le lit d'une petite rivière sur lequel était encore un pont de pierre de la plus belle conservation.

La famille Gobelin ne se fixa pas sur les bords de la rivière qui l'avait enrichie. Jacques Gobelin fut anobli en 155i, et quitta le quartier. Ses descendants furent membres de la chambre des comptes, trésoriers de France, conseillers et présidents au parlement.

En 1050, Antoine Gobelin, qui avait acquis le marquisat de Brinvilliers, eut le malheur d'épouser Marie-Marguerite d'Aubray, fille du lieutenant civil de Paris.

Quand les Gobclins furent devenus gentilshommes, leur industrie passa entre les mains des sieurs Canaye, qui y joignirent celle des tapisseries de haute-lisse, avec l'aide d'ouvriers flamands. Cette fabrication était toutefois introduite en

France depuis les Croisades, et il paraîtrait qu'elle était originaire d'Orient, puisque Etienne Boileau, prévôt des marchands sous Louis IX, dit dans son livre des métiers : « Quiconques veut estre tapicier de tapiz sarrazinois à Paris, estre le puet franchement, pour tant qu'il euvre aus us et aus coustumes del mestiers, que tels sont :

« Nus tapiciers de tapiz sarrazinois ne puet ne ne doit avoir que 1 apprentiz tant seulement, si ce ne sont ses enfants nez de léaul mariage, et li enfant sa femme tant seulement nez de loi au mariage. — Nule femme ne puet ne ne doit estre aprise au mestier devant dit pour le mestier, qui est trop greveus. — Nul ne puet ne ne doit ouvrer de nuiz; car la lumière de la nuiz n'est pas souflîsans à ouvrer de leur mestier. »

Sous le règne de Henri IV, des tapissiers de haute-lisse s'établirent successivement au faubourg Saint-Antoine, dans les galeries du Louvre et dans la rue de Varennes; mais la volonté du roi, qui voulait les encourager, rencontra un obstacle dans celle du premier ministre ; et pour obtenir des subsides en leur faveur, le Béarnais se trouva dans la nécessité d'intercéder auprès de son ministre, auquel il écrivait en l'année 1607 :

« Mon amy, vous avez assez de fois veu les poursuites que les tapissiers flamans ont faites pour estre satisfaits de ce qui leur avoit esté promis pour leur établissement en ce royaume : de quoy ayant, par une dernière fois, traité en la présence de vous et de M. le garde des sceaux, je me résolus enfin de leur faire bailler cent mille livres; mais ils sont toujours sur leurs premières plaintes s'ils n'en sont payez. C'est pourquoy je vous fais ce mot pour vous dire que j'ai un extrême désir de les conserver, et pour que cela despend du tout du payement de ladite somme, vous les en ferez incontinent dresser, en sorte qu'ils n'ayent plus de sujet de retourner à moy ; car autrement, je considère bien qu'ils ne pourraient pas subsister, et que, par leur ruine, je perdrais tout ce que j'ay fait jusques à maintenant pour les attirer ici et les y conserver. Faites-les donc payer, puisque c'est ma volonté, et sur ce, Dieu vous ait, mon amy, en sa sainte et digne garde.

« Ce quinzième mars, à Chantilly.

u Henry, »

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