CHAPITRE II
La Savonnerie. — Fondation de la mannfacture royale des Gobelins. — Édit de 1667. — Les Gobelins sous Louis XIV, Louis XVI, la Re'publique. — Un procès - verbal du jury des arts.
Louis XIII fonda la Savonnerie où l'on commença à fabriquer des tapisseries pour le compte de l'État; mais une manufacture privée continuait à être entretenue, sur les bords de la Bièvre, par des ouvriers flamands, ayant à leur tête Marc de Comans et François de La Planche. Colbert leur fit une redoutable concurrence, en créant à coté d'eux une manufacture royale. L'ancien établissement des Gobclins redevint une teinturerie de draps, sous la direction du Hollandais Gluck et de son beaufrère, François de Julienne, tandis que l'établissement de Colbert s'installait dans un hôtel qui fut acheté par ordre de Louis XIV, le 0 juin 1002, à Leleu, conseiller au parlement de Paris, avec des pi es, des aunaies et des bois baignés par la Bièvre.
Différents immeubles acquis de 1602 à 1608 vinrent agrandir cette manufacture, où devaient être exécutés les meubles de la couronne et qui devint une pépinière d'excellents artistes en tous genres.
L'édit du mois de novembre 1007, qui établit cette manufacture sur des bases solides, porte en effet , entre autres dispositions, que le surintendant des bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfèvres, fondeurs, sculpteurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres ouvriers en toute sorte d'arts et métiers, et que les jeunes gens sous ces maîtres, entretenus pendant cinq années, pourront, après six ans d'apprentissage et quatre années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et métiers auxquels ils auront été instruits. Voici, d'ailleurs, le texte de cette pièce importante :
« L'affection que nous avons pour rendre le commerce et les manufactures florissantes dans nostre royaume nous a fait donner nos premiers soins, après la conclusion de la paix gé-
LES GOBELINS
nérale, pour les rétablir et pour rendre les establissements plus immuables en leur fixant un lieu commode et certain; nous aurions fait acquérir de nos deniers l'hostel des Gobelins et plusieurs maisons adjacentes, fait rechercher les peintres de la plus grande réputation, des tapissiers, des sculpteurs, orphèvres, ébénistes et autres ouvriers plus habiles, en toutes sortes d'arts et mestiers, que nous y aurions logés, donné des appartements à chacun d'eux et accordé des privilèges et advantages; mais d'autant que ces ouvriers augmentent chaque jour, que les ouvriers les plus excellents dans toutes sortes de manufactures, conviés par les grâces que nous leur faisons, y viennent donner des marques de leur industrie, et que leurs ouvrages qui s'y font surpassent notablement en art et en beauté ce qui vient de plus exquis des pays estrangers, aussi nous avons estimé qu'il estoit nécessaire pour l'affermissement de ces establissements de leur donner une forme constante et perpétuelle, et les pouvoirs d'un règlement convenable à cet effet.
« A ces causes et autres considérations, à ce nous mouvans, de l'advis de nostre conseil d'État, quia vu l'édit du mois de janvier 1667 et autres déclarations et règlements rendus en conséquence et de nostre certaine science, pleine puissance et authorité royale, nous avons dict , statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons ainsi qu'il en suit :
« C'est à sçavoir que la manufacture des tapisseries et autres ouvrages demeurera establie dans l'hôtel appelé des Gobelins, maisons et lieux et dépendances à nous appartenant, sur la principale porte duquel hostel sera posé un marbre au-dessus de nos armes, dans lequel sera inscript : Manufacture royalle des meubles de la couronne.
« Seront, les manufactures et deppendance, d'icelles, réglées et administrées par les ordres de nostre amé et féal conseiller ordinaire en nos conseils, le sieur Colbert, surintendant de nos bâtiments et manufactures de France et ses successeurs en ladite charge.
« La conduite particulière des manufactures appartiendra au sieur Le Brun, notre premier peintre, sous le titre de directeur, suivant les lettres que nous luy avons accordées le 8 mars 1663, etc., etc.
« Le surintendant de nos bastiments et le directeur soubs luy tiendront la manufacture remplie de bons peintres, maistres tapissiers de haute lisse, orphèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène et en bois, teinturiers et autres bons ouvriers, en toutes sortes d'arts et mestiers qui sont establis, et que le surintendant de nos bastiments tiendra nécessaire d'y establir...
« Les ouvriers employés dans lesdites manufactures se retireront dans les maisons les plus proches de l'hostel des Gobelins, et affin qu'ils y puissent estre, eux et leurs familles, en toute liberté, voulons et nous plaist que douze maisons dans lesquelles ils seront demeurant soient exemptes de tout logement des officiers et soldats de nos gardes françoises et suisses, et de tous autres logements de gens de guerre, et, à cet effet, voulons qu'il soit expédié par le secrétaire de nos commandements, ayant le département de la guerre, des sauvegardes, sur les certificats dudit sieur surintendant de nos basti ments...
« Sera loisible au directeur des manufactures de faire dresser, en des lieux propres, des brasseries de bierre, pour l'usage des ouvriers, sans qu'il en puisse estre empêché par les brasseurs de bierre, ny tenu de payer aucuns droits.
« Et, au moyen de ce que dessus, nous avons faict et faisons très-expresses inhibitions et deffenses à tous marchands et autres personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soyent , d'achepter ny de faire venir des pays estrangers des tapisseries confisquées, etc., etc.
« Donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers les gens tenant nostre cour de parlement , à Paris, les gens de nos comptes et cour des aydes audict lieu, que ces présentes ils les fassent publier, enregistrer, etc., etc., et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes, données à Paris, au mois de novembre 1667, et de nostre règne le vingt-cinq.
Signé : Louis.
n Par le roy, « De Guéxégaud. »
On fit d'abord aux Gobelins, non-seulement des tapis dont
les dessins étaient donnés par Le Brun , mais aussi des serrures, des espagnolettes, des tables en mosaïque florentine sous la direction de Fernando de Megliorini ; c'était une véritable manufacture des meubles de la couronne; mais bientôt on adopta la spécialité de la tapisserie et des chefs-d'œuvre furent créés en ce genre sous la direction de Mignard et de Lachapelle Bessé, architecte et contrôleur des bâtiments du roi.
Sous Louis XVI, les Gobelins portaient toujours le titre de Manufacture royale des ouvrages de la couronne; le directeur était Jean-Baptiste-Marie Pierre, premier peintre du roi, assisté de M. Belle, avec le titre de surinspecteur, et de M. Perron , inspecteur. Les ateliers étaient au nombre de six, quatre pour la haute-lisse et deux pour la basse-lisse; les produits étaient exposés dans une galerie spéciale.
Par les décrets du 26 mai 1791, relatifs à la liste civile, l'Assemblée constituante réserva au roi la jouissance des bâtiments et dépendances de la manufacture des Gobelins, ainsi que de celle de la Savonnerie.
Après la chute du trône, la Convention nationale, par un décret du 27 novembre 1792, régla l'administration des biens qui dépendaient de l'ancienne liste civile; mais par un décret supplémentaire du 29, elle mit en dehors du Domaine les manufactures, et chargea le ministre de l'intérieur de rendre compte de leur état et de leur régime.
La manfacture des Gobelins fut maintenue par le gouvernement républicain ; le 21 floréal an u (11 mai 1794), sur le rapport présenté par Thibaudeau au nom du comité d'instruction publique, la Convention décréta que les tableaux qui, d'après le jugement du jury des arts, auraient obtenu des récompenses nationales, seraient exécutés en tapisserie â la manufacture des Gobelins, et qu'il serait fait, pour être exécutées dans cette manufacture, des copies des tableaux de David représentant la mort de Lepelletier et celle de Marat.
La direction des Gobelins fut confiée à la surveillance d'un comité composé des peintres Prud'hon, Ducreux et Vincent; de Belle en qualité de directeur de la manufacture ; de Legouvé, Moitte, Bitaubé, Monvel; de l'architecte Percier, et et de Duvivier, directeur de la Savonnerie. Ces jurés examinèrent les travaux interrompus par la révolution , mais en tenant moins compte de l'exécution que du sujet. M. Tur°-an dans son travail sur les Grandes usines [de France, a cité un curieux spécimen de la manière dont ils procédaient; on lit dans un de leurs procès-verbaux :
« Le Siège de Calais, par Berthélemy, sujet regardé comme contraire aux idées républicaines, le pardon accordé aux bourgeois de Calais ne leur étant octroyé que par un tyran, pardon qui ne lui est arraché que par les larmes et les supplications d'une reine et du fils d'un despote; rejeté. En conséquence, la tapisserie sera arrêtée dans son exécution. »
« Héliodore chassé du Temple, copie de Raphaël, par Noël Halle; sujet consacrant les idées de l'erreur et du fanatisme; d'ailleurs, copie très-défectueuse d'un superbe original, et conséquemment, à rejeter. La tapisserie sera discontimne. »
« La Robe empoisonnée, par de Troy; rejeté comme présentant un sujet contraire aux mœurs républicaines ; mais la tapisserie, étant presque achevée, sera terminée avec la suppression des deux diadèmes qui sont sur la tête de Creuse et de son père. »
u Jason domptant les taureaux, par de Troy. Le sujet est rejeté comme contraire aux idées républicaines. La tapisserie étant à moitié faite, sera terminée à la longueur de quatorze pieds, un peu au delà de la figure de Jason, déjà faite, et, par ce moyen, elle offrira un ensemble sans présenter les personnages de Médée et du roi son père, qui blesseraient les yeux d'un républicain. »
« Méléagre entouré de sa famille, qui le supplie de prendre les armes pour repousser les ennemis prêts à se rendre maîtres de la ville de Calydon; tableau dont le sujet ne parait pas compatible avec les idées républicaines relativement au sentiment qui dirige Méléagre, lequel est sur le point de sacrifier sa patrie à l'esprit de vengeance dont il est animé et qui, près de voir son palais réduit en cendres, se rend moins à l'amour de son pays qu'à son intérêt personnel. Conséquemment, tableau à rejeter. »
« Mathias tuant des impies, par Lépicié; sujet fanatique tableau rejeté. »
n Cléopatre au tombeau de Marc-Antoine, par Ménageotsujet rejeté comme immoral. »
« Polyxène arrachée des bras de sa mère, par Ménageot; sujet a rejeter d'après les personnages qu'il retrace et les idées qu'il rappelle. »