‹ Le nouveau ParisChapitre 171 sur 441 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Situation précaire des ouvriers des Gobelins en 1797. — Les Gobelins sous l'Empire , la Restauration , etc. — La galerie Médicis. — Discussion relative aux Gobelins à l'Assemblée législative de 1850. — Les Gobelins à l'Exposition universelle de 1855.

La manufacture des Gobelins dépérit sous le Directoire exécutif. En l'année 1707, quarante-six ouvriers tapissiers se plaignaient au ministre de leur misère : « La trésorerie nationale, disaient-ils, n'effectue aucun des payements que vous ordonnancez à notre profit ; sur cent trente-cinq jours de salaire qui nous sont dus, nous n'avons reçu qu'un à-compte de cinq jours; sans pain, sans vêtements, sans crédit, il nous est impossible d'exister; nous sommes au désespoir; nous vous prions de nous donner les moyens d'exister ailleurs, si vous ne pouvez nous faire exister ici. »

Le ministre répondit qu'il n'avait aucun moyen d'accélérer le payement de ce qui était dû aux ouvriers, et la manufacture languit jusqu'au règne de Napoléon I". On exécuta alors des tableaux historiques d'après Gros, Meynier et Girodet-Troison. Pendant les règnes de Louis XVIII et de Charles X, les Gobelins copièrent d'après les maîtres anciens ou les peintres modernes des tableaux d'église ou des toiles qui représentaient les traits de la vie des rois de France. L'empereur de Russie reçut en présent une tapisserie des Gobelins qui reproduit le tableau où Steuben nous montre Pierre le Grand jeté sur une frêle barque au milieu d'une tempête.

Une des plus belles œuvres des Gobelins, c'est la collection de la galerie de Médicis, reproduite par ordre de Louis-Philippe. Elle a le coloris, la vigueur de ton qui distinguent si éminemment les Rubens du Musée, et qu'a fait ressortir une habile restauration. Les tapisseries exécutées d'après Rubens ont été placées dans les appartements du palais de Saint-Cloud.

En 1850, quand l'Assemblée législative eut à examiner la situation des Gobelins, le projet de réorganisation fut soumis à trois délibérations. Au moment où on abordait ce sujet pour la seconde fois, dans la séance du 2 juillet 1850, M. Schœlcher demanda la suppression de la manufacture des Gobelins, qui, disait-il, av; 't rempli sa mission. M. Albert de Luynes répondit par un discours qui nous paraît élucider complètement la question :

« L'honorable M. Schœlcher, dit-il , vous propose un amendement très-radical au projet de la commission. Cet amendement a pour but de supprimer les manufactures nationales, de régler les pensions des artistes, ouvriers et employés qui y sont occupés, et d'affecter un million par an à l'expérimentation de découvertes utiles.

« Je vous demande la permission de combattre l'amendement de M. Schœlcher par des considérations que je vais avoir l'honneur de vous exposer.

« Dans la situation de nos finances, en présence des nécessités impérieuses que nous devons reconnaître et auxquelles nous devons faire face, je n'hésiterais pas, malgré tout mon regret, à m'associer à l'amendement de M. Schœlcher, et à voter la suppression des manufactures nationales, si je ne croyais pas ces manufactures restées encore éminemment utiles à l'industrie, à l'art et au commerce; je dirai même que des institutions semblables seraient très-désirables pour d'autres branches de l'industrie nationale. Si nos finances le permettaient, il serait très à souhaiter qu'on instituât pour la métallurgie française des établissements du genre de ceux de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais, afin d'épargner à l'industrie des recherches ruineuses. Il en serait alors de l'industrie comme de l'agriculture. Vous avez établi un institut agricole de fermes modèles dans le but d'épargner de grandes dépenses et des expériences nombreuses aux agriculteurs ; on pourrait instituer pour les autres branches de l'industrie française des institutions du même genre. Il n'est pas douteux qu'on voie dans l'industrie beaucoup plus de hardiesse que dans l'agriculture, et aussi des ruines bien plus considérables, précisément parce que l'industrie est plus hardie ; il est donc certain qu'on tirerait un grand parti de ces sortes d'établissements.

h II y a longtemps que les manufactures nationales existent. Les Gobelins ont été fondés par François V, et améliorés par la sage et utile administration de Colbert.

« La fabrique de Beauvais y a été adjointe et a fait partie de la même administration sous la protection de Louis XIV. Ces établissements-là ont grandi et se sont perfectionnés.

« Lorsque la révolution est survenue, la Convention, appréciant leur valeur malgré la pénurie extrême du Trésor, malgré les nécessités terribles de la guerre et de la révolution ; la Convention, dis-je, résolut de la maintenir, et fit de grands sacrifices dans ce but. On doit lui savoir gré d'avoir pris une résolution aussi généreuse et aussi favorable à l'art.

« Sous l'Empire, ces établissements furent maintenus; les listes civiles des deux monarchies qui ont succédé à l'Empire ont subventionné très-généreusement ces établissements et les ont poussés dans une voie de progrès. Ce progrès n'a pas été aussi considérable qu'on aurait pu peut-être le désirer, car les listes civiles n'étaient pas exigeantes pour les manufactures. La situation est devenue toute différente aujourd'hui. La République peut demander aux manufactures nationales ce que n'imposaient pas les listes civiles des régimes précédents ; elle peut leur faire une condition d'existence, de progrès et de services rendus à l'industrie, et je suis convaincu que ces progrès et ces services les manufactures nationales sauront les réaliser. L'administration en a été sensiblement modifiée.

« Malgré l'état, je ne dirai pas de stagnation, mais l'état un peu stationnaire que l'on reproche à ces établissements depuis 1800 jusqu'à nos jours, il serait cependant injuste de ne pas constater, et M. Schœlcher l'a reconnu lui-même, que de grands services ont été rendus par eux. Ainsi, par exemple, Beauvais a fait des essais très-utiles pour constater s'il était possible de travailler sur les métiers à l'endroit, et on a été obligé, à la suite de l'expérience qu'on a faite, de revenir à l'ancien système, mais en y introduisant une modification trèsavantageuse : c'est le système de bascules, au moyen duquel les ouvriers peuvent juger constamment et plus facilement de leur travail.

« Quant aux Gobelins, la beauté de leurs produits n'est pas contestable.

« M. Schœlcher vient de critiquer avec raison, je l'avoue, certains produits des Gobelins. La raison en est toute simple. L'imperfection des produits de la manufacture des Gobelins qui ont été exposés récemment doit, en une certaine mesure, être attribuée à la direction qui se trouvait alors à la tète de cette manufacture.

h En effet, on s'était attaché à copier des tableaux qu'il était à peu près impossible de rendre en tapisserie; mais en modifiant la direction sous le rapport de l'art, nous pouvons voir dès à présent, et vous avez vu à la dernière Exposition , qu'on a adopté un nouveau système, qu'on a choisi des peintures plus convenables à être reproduites en tapisserie. Je puis affirmer à l'Assemblée qu'actuellement il y a sur le métier, aux Gobelins, un tableau d'après Raphaël, le plafond de la Farnesine, qui sera le morceau le plus capital et le plus admirable sorti de ces ateliers.

« Les prix des ouvrages produits par les manufactures des Gobelins et de Beauvais ont été justement critiqués. En effet, ils sont inabordables, et l'estimation vous a fait voir à quel point ils avaient été taxés haut, et le vil prix auquel ils auraient dû être vendus. Cela provenait de ce que l'on agissait trop libéralement autrefois. On ne regardait pas à la dépense pour payer les ouvriers et faire continuer un travail rétribué d'une manière véritablement royale.

« Maintenant, la direction ou l'administration particulière des Gobelins et de Beauvais a pris une voie très-sage : sans diminuer le mérite du travail, au contraire, en l'accroissant, elle a obtenu des avantages considérables en fixant un nouveau règlement et en assujettissant les ouvriers à la tache. Elle a su cependant conserver chez eux une très-vive et très-considérable émulation, qui fait que les produits des manufactures de Beauvais et des Gobelins, au lieu de tomber, ont augmenté de mérite et sont devenus l'objet d'une juste admiration.

« Dans les mêmes établissements, pour eux, et aussi pour le public et l'industrie, M. Chevreul, savant des plus distingués, connu par les services considérables qu'il a rendus à l'industrie, fait un cours de teinture et des essais qui seraient trèsdispendieux pour le commerce, et que son expérience rendra probablement très-lucratifs pour nos industriels. »

LES GOBELINS

L'Assemblée passa à une troisième délibération, à la suite de laquelle la manufacture des Gobelins fut conservée.

La manufacture des Gobelins et celle de Beauvais, où se font des tapisseries pour meubles, obtinrent la grande médaille d'honneur à l'Exposition universelle de 1855. Voici comment elles sont appréciées dans le rapport présenté par M. Lainel, au nom du jury international : « Au milieu de ces trophées de mérites si divers, deux établissements de royale création, que la France s'honore avec orgueil de compter au nombre de ses gloires, les manufactures de Beauvais et des Gobelins, toujours dignes de leur grande renommée, étalent magnifiquement leurs titres de noblesse dans les belles pages qu'elles offrent à notre admiration.

«Mais, à ce degré de perfection, le travail de perfection n'est plus de l'industrie, c'est de l'art, de l'art qui le dispute à la peinture et qui révèle le sentiment du beau dans toute son acception; de l'art, enfin, qui, à l'abri d'une libérale protection, d'une dotation qui le dégage des préoccupations commerciales, peut poursuivre sa tâche dans le calme.

En plaçant ici les manufactures impériales de Beauvais et des Gobelins avec l'industrie sur laquelle elles répandent un si grand lustre, il est donc d'une véritable logique de ne les considérer que comme des navigateurs habiles qui, après une exploration laborieuse, ayant triomphé des difficultés, viennent montrer le port à des navigateurs hardis qui ne reculent devant l'entreprise d'aucune conquête compatible avec leurs intérêts industriels et commerciaux.

« Ce sont des sources inépuisables où l'industrie vient chercher de très-utiles enseignements. »

Page 1