CHAPITRE I|V
Ateliers des Gobelins. — Préjugés sur les teintures. — La Folie- Gobelin. — Lettre d'un condamné à mort. — Capacité d'un ivrogne. — Atelier des tapisseries. — Atelier des tapis, — Question du déplacement des Gobelins.
Les directeurs des Gobelins ont été, de 1816 à 1800, le baron Des Rotours, M. Lavocat et M. Lacordaire. La manufacture se divise en trois parties : un atelier de teinture, un atelier de tapisserie et un atelier de tapis; les laines viennent du comté de Kent, et sont filées à Nonancourt (Eure). Quand elles ont été triées et classées, suivant qu'elles doivent servir à des tentures ou à des tapis de pied , on les dégraisse , on les plonge dans des chaudières où bout un mordant, et de là elles passent dans un bain coloré. Les tons les plus intenses ou les nuances les plus pâles leur sont donnés avec une merveilleuse précision, sous la direction de M. Chevreul, qui, placé à la tête de l'atelier de teinture depuis 1824, a écrit sur les couleurs des ouvrages justement estimés par les hommes de science et consultés avec fruit par tous les praticiens.
C'est une croyance encore assez répandue que la préparation des couleurs employées aux Gobelins exige une grande quantité d'acide urique. Peut-être en était-il ainsi autrefois. Rabelais, dans le livre II de son Pantagruel, parle de la teinturerie de Gobelin, qu'il désigne sous le nom de Folie-Gobelin, sans doute à cause de l'étendue et de la magnificence des bâtiments. « Pantagruel, pour se recréer de son estude, se pourmenoyt vers les faulxbourgs Sainct-Marceau voulant veoir la Follie- Guobelin. » Le fantasque auteur raconte plus loin l'aventure grotesque d'une dame qui avait à ses trousses six cent mille et quatorze chiens, et il ajoute : « Compissarent si bien la porte de sa maison, qu'ils y feirent un ruisseau de leurs urines, auquel les cannes eussent bien nagé; et c'est celuy ruisseau qui de présent passa à Sainct-Victor, auquel Guobelin teinct l'escarlatte, pour la vertu spécifique de ces chiens. »
Un docteur allemand du xvie siècle, Jean Manlius, dans son Libellus medicus (Francfort, 1558, in-8°), prétend que pour alimenter la teinture des Gobelins, on payait à boire à des lansquenets et à des étudiants, en choisissant les plus ivrognes, k Parisiis, quando purpura prœparatur, tune artifices invitant germanicos milites et, stud'.osos, qui libenter bibunt : et eis prœbent largiter optimum vinum ea conditions, ut postea urinam reddanl in illam lanam. «
L'opinion s'accrédita même qu'il y avait à la manufacture des Gobelins des hommes spéciaux dont l'unique fonction était, comme dit le Médecin malgré lui, d'évacuer le superflu de
leur boisson. M. Turgan en cite deux singuliers exemples. Un condamné à mort écrivait au baron Des Rotours, en 1823 :
« Monsieur,
« J'ai entendu dire, plusieurs fois, que l'on admettait dans la maison dont vous avez la direction des personnes condamnées à des peines graves, afin qu'étant nourries par des aliments irritants, elles procurent plus sûrement l'urine pour les écarlates que l'on y fabrique.
« Me trouvant, malheureusement, condamné à la peine capitale, je désirerais terminer ma carrière dans votre maison; veuillez donc, monsieur, avoir la bonté de m'instruire s'il est vrai que l'on y admette ces sortes de condamnés , et quelle serait la marche à suivre pour y entrer? »
Une autre lettre portait :
« Monsieur,
« Je suis las de la vie et je suis disposé , pour en finir avec elle, à me soumettre au régime imposé aux teinturiers des Gobelins. Pour vous donner une idée des services que je suis en état de rendre à l'établissement, je dois vous dire que je puis boire par jour vingt bouteilles de vin sans perdre la raison. Si vous voulez me prendre à l'essai, vous jugerez tout à votre aise de ma capacité. »
Il est inutile de dire que l'opinion populaire est complètement chimérique, ainsi que celle qui attribue des vertus spéciales ii l'eau de la Bièvre. Les teintures des Gobelins, en toutes couleurs, n'en sont pas moins aussi bonnes, qu'au temps où Régnier disait, dans sa dixième satire, en décrivant une nuit profonde :
Or, il sembloit qu'on eust aveuglé la nature; Et faisoit un noir brun, d'aussi bonne teinture, Que jamais on en vit sortir des Gobelins ; Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts.
Les ateliers de tapisserie sont garnis de métiers de quatre à sept mètres de longueur, dits à hautes lisses. Ces métiers, derrière lesquels les travailleurs sont placés, tournant le dos aux modèles, se composent d'une paire de forts cylindres en bois de chêne ou de sapin, dits ensouples, disposés horizontalement, daus le même plan vertical, à quelque distance (de 2 mètres 50 à 3 mètres, d'axe en axe) l'un de l'autre, et supportés par de doubles montants en bois de chêne appelés cotrets. Les ensouples sont munies, à chacune de leurs extrémités, d'une frette dentée, en fer, et d'un tourillon; elles s'engagent par ces tourillons dans des coussinets en bois, et y tournent librement, quand cela est nécessaire. Ces coussinets sont mobiles (c'est en général le coussinet supérieur) dans l'intérieur des cotrets, au moyen de rainures dans lesquelles ils glissent. La chaîne du tissu des tapisseries et des tapis se fixe sur les ensouples, dans une situation parfaitement verticale, tous les fils ou brins exactement à la même distance l'un de l'autre, et de plus avec une division, de dix en dix, ou même tout à fait arbitraire, par un fil autrement coloré que les autres, quand il s'agit des tapis; chaque fil de la chaîne à été préalablement arrêté sur une tringle en bois, dite le verdillon , et ce dernier, logé dans une rainure creusée dans toute la longueur des ensouples.
Quand on veut tendre la chaîne, enrouler ou dérouler des parties de tapisserie, on fait tourner les ensouples au moyen de leviers de fer, ou même en bois, qui s'engagent dans des trous pratiqués"à cet effet, à chacune de leurs extrémités. La portion de tissu fabriquée s'enroule sur l'ensouple inférieure, en amenant et développant de l'ensouple supérieure une nouvelle portion de chaîne et ainsi, partie par partie, jusqu'à ce que la pièce en cours de fabrication soit terminée. Le dernier degré de tension est donné par une vis de pression en fer qui, logée dans le vide des cotrets, et placée entre les deux coussinets, fait monter ou descendre à volonté celui qui est mobile, en s'appuyant sur le coussinet fixe, ou sur une traverse. Les ensouples demeurent fixes au moyen de valets en fer, ou déclics, engagés dans les frettes dentées de leurs extrémités.
Il est impossible aux profanes de se rendre compte de la manière dont le tapissier peint sur sa chaîne, serre la trame, emploie la broche et les lisses; c'est à peine si on comprend, quand on le voit, ce travail qui exige de l'intelligence, de l'attention, de la patience et du goût.
L'atelier des tapis est monte' d'une manière toute différente : le tissu obtenu est un velours dont la chaîne est en laine et la trame en fil de chanvre. Le modèle est sous les yeux des travailleurs et divisé en carrés que l'on reproduit les uns après les autres. Lorsque l'œuvre est achevée, les fils de laine qui débordent sont tondus avec des ciseaux à double brisure, et c'est alors qu'on peut juger en pleine connaissance de cause de la perfection du travail:
L'administration a mis à l'étude, au mois de janvier 1860, un projet d'élargissement de la rue Mouffetard, depuis la barrière d'Italie, jusqu'au carrefour formé par la réunion des rues Mouffetard, Censier, Pascal et de Lourcine. Ce projet eût retranché l'entrée semi-circulaire des Gobelins, ainsi qu'un bâtiment qui longe la rue, et qui sert d'habitation à quelques familles d'artistes attachés à la manufacture. A ce propos, on a repris l'idée de déplacer les Gobelins, mais elle a été vivement combattue et définitivement abandonnée.
« Nous sommes heureux de ce résultat, a dit M. Paul de Lascoux, dans un remarquable article; nous sommes heureux de l'esprit qui a guidé l'administration dans sa persistance à conserver les Gobelins là où ils sont restés depuis des siècles, en dépit des hommes et des événements.
h Quand Louis XIV institua la manufacture royale des meubles de la couronne, ce ne fut pas sans raison qu'il choisit le lieu consacré par le temps où les fameux teinturiers du nom de Gobelins avaient exercé leur profession.
« Sur le terrain traditionnel, le monarque fonda cette manufacture dont la célébrité devait un jour devenir universelle: de grands talents, de grands génies en dirigeaient les travaux ; des règlements, des ordonnances spéciales attestaient suffisamment tout l'intérêt que le grand roi portait aux artistes qu'il avait réunis là, à grands frais.
« Depuis cette époque, rien n'est venu arrêter ou suspendre le cours des travaux.
« Les Gobelins, indestructibles comme le temps, ont résisté comme lui à toutes les tempêtes. Ils sont demeurés immuables d'après les droits imprescriptibles de la tradition et de l'histoire !
« Les Gobelins ne sauraient être ailleurs qu'où ils ont pris naissance, sur leur terrain primitif, assis sur les bords de cette petite rivière de Bièvre à laquelle ils empruntaient leurs plus éclatantes couleurs, suivant la croyance populaire.
a Ouvrez l'histoire des arts en France, parcourez nos musées, nos jardins publics, nos résidences impériales, nos monuments religieux, et à chaque pas la peinture, le dessin, la gravure, la mosaïque, la broderie, la marqueterie, l'ébénisterie, frapperont vos regards étonnés et vous diront les noms immortels de Le Brun, Mignard, Mansard, Vander-Meulen, Sébastien Leclerc, Boucher, Boule, Soufflot, Vaucanson, etc., etc.
u Eh bien ! l'esprit de ces grands artistes plane dans les ateliers des Gobelins; leur souvenir anime et encourage cette colonie d'artistes éminents et désintéressés qui font des chefsd'œuvre et vivent modestes et inconnus en léguant à l'avenir des travaux qui feront l'admiration de nos fils comme ils font la nôtre.
« Renverser les Gobelins, ne serait-ce pas obliger ses laborieux artisans à abandonner, pour ainsi dire, le foyer paternel?
u C'est une patriarcale famille que la famille des artistes en tapisserie vivant dans une communauté presque conventuelle.
u Une autre raison vient encore s'opposer au déplacement de la manufacture : c'est l'importance qu'elle donne à un quartier de Paris, à un faubourg peu favorisé, dont elle est la vie et l'orgueil.
u Toutes ces réflexions nous les avons faites, et nous les consignons dans ces quelques lignes pour bien convaincre les personnes qui s'étonnent de voir l'administration enlever l'École polytechnique à la Montagne-Sainte-Geneviève, et ne pas enlever les Gobelins à la rue Mouffetard, que l'administration a parfaitement compris sa tâche et sa mission ; que si elle sait assainir, embellir, régénérer, c'est avec intelligence que ses projets s'élaborent, se discutent et sont adoptés.
« La rue Mouffetard, symétriquement alignée, deviendrait un beau boulevard de quarante mètres de largeur, depuis la barrière de Fontainebleau jusqu'à la rue Censier.
ii La ligne qui serait tracée se dirigerait droite, sans se préoccuper de ce qu'elle renverserait sur son parcours. Ce serait une belle voie'pour arriver à la manufacture des Gobelins, dont
la façade serait refaite et changerait son style ridicule et de mauvais goût pour un portail monumental et digne d'une aussi importante administration. Si d'ailleurs le projet exposé à la mairie prévalait, on pourrait construire des bâtiments dans les jardins, bien assez vastes pour que l'on prenne sur leur superficie, dùt-on mécontenter des intérêts particuliers pour des intérêts généraux!
« Quoi qu'il en soit, le quartier Mouffetard va se trouver transformé; c'est là un point important et que nous enregistrons avec plaisir. D'abord, pour la population ouvrière qui l'occupe et se presse dans des mansardes humides, sombres, sans air; ensuite, pour les nombreux étrangers qui auront une route carrossable lorsqu'ils viendront voir, à la manufacture impériale, si habilement dirigée par M. Lacordaire, des tapisseries splendides parmi lesquelles on remarque actuellement : la Transfiguration, d'après Raphaël; un magnifique Portrait en pied de Louis XIV, d'après Rigaud; les Portraits médaillon de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice; des tableaux de genre de Boucher; un Christ mort, d'après Philippe de Champagne; les quelques portraits qui s'achèvent et doivent compléter la décoration de la galerie d'Apollon au Louvre, et enfin une série de tapisseries depuis Louis XIV jusqu'à nos jours. »