CHAPITRE II
Le noviciat de l'Oratoire. — Anciennes lois sur les Enfants-Trouvés. — La Maison de la couche. — Les Enfants Bleus. — Saint-Vincentde-Paul. — Journal d'une avocate. — Edit de juin 1670. — Les Enfants-Trouvés a Bicétre, au faubourg Saint-Antoine, au Parvis- Notre-Dame, et rue de la Bourbe.
Presque en même temps que l'Observatoire avait été fondée, à peu de distance, en 1650, une maison à l'usage de la congrégation de l'Oratoire. C'était une communauté de prêtres qui ne faisaient point de vœux, et dont les idées de liberté individuelle étaient opposées a celles d'obéissance passive en vigueur parmi les Jésuites; ils ne dépendaient que d'un supérieur général, qui était lui-même soumis à l'épiscopat, et Bossuet disait d'eux : « C'est un corps où tout le monde obéit et où personne ne commande. » Pierre Bérule avait, en 1611, formé cette congrégation, dont l'église s'élevait rue Saint- Honoré. Nicolas Pinette, trésorier de Gaston d'Orléans, donna aux oratoriens, pour leur noviciat, les bâtiments où on installa longtemps après l'hospice des Enfants-Trouvés.
C'est par erreur qu'on fait honneur à saint Vincent de Paul d'avoir le premier songé à recueillir les infortunés délaissés par leurs parents. Le premier concile de Nicée ordonnait d'ouvrir des asiles pour les enfants trouvés.
La loi romaine attribuait comme esclave à la personne tout enfant qu'il avait recueilli sur la voie publique; elle fut maintenue par Constantin, qui enjoignit toutefois aux officiers publics de recevoir, nourrir et entretenir l'enfant abandonné ou dénué de ressources. Théodose I" abolit la vieille loi païenne,
et Justinien, dans le titre 52 du VIIIe livre de ses codes, mit sous le patronage des évoques et des préfets les enfants trouvés, dont il flétrit, l'abandon, et qu'il déclara ingénus.
A Paris, l'évêque et le chapitre de Notre-Dame, fondèrent le premier hospice pour les enfants trouvés. Us donnèrent à cet effet un bâtiment situé au Fort-1'Évêque, qui fut appelé la « Maison de la Couche. « Plus tard, un arrêté du Parlement, en date du 13 août 1552, ordonna que les enfants abandonnés seraient mis à l'hôpital de la Trinité. Cette maison, dont le percement du boulevard de Sébastopol a fait disparaître les derniers débris en 1857, avait été établie pour secourir les pauvres et héberger les pèlerins; mais les religieux avaient loué leur plus grande salle aux confrères de la Passion pour la représentation des mystères. Le Parlement congédia les comédiens et affecta les bâtiments de la Trinité à l'éducation et à l'entretien de cent garçons et de trente-six filles. Les artisans qui s'y établissaient pour instruire ces enfants gagnaient leur maîtrise. Les enfants assistaient aux enterrements; on les connaissait à Paris sous le nom d'enfants bleus à cause de la couleur de leurs habits.
Pour subvenir aux frais de la fondation, le Parlement taxa l'évêque de Paris à 120 livres; le chapitre de Notre-Dame à 300; l'abbé de Saint-Denis à 24; l'abbé de Saint-Germain-des- Prés à 120; l'abbé de Saint-Victor à 84; l'abbé de Saint-Magloire à 20; l'abbé de Sainte-Geneviève à 32 ; l'abbé de Tiron à 4; l'abbesse de Montmartre à 4; le grand prieur de France (ordre de Malte) à 80; le prieur de Saint-Martin-des-Champs à 00; le prieur de Notre-Dame-des-Champs à 8; le chapitre de Saint-Marcel à 8; le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre à 8; le chapitre de Saint-Mcrri à 10, et celui dé Saint-Benoît-le- Bien-Tourné à 12. Les seigneurs ecclésiastiques réclamèrent, mais ils ne réussirent pas à s'affranchir de la taxe.
En 1570, on appropria aux services des orphelins et des enfants trouvés doux maisons du port Saint-Landry, appartenant, au chapitre de Notre-Dame. Cet établissement était insuffisant, lorsque Vincent de Paul en fonda un autre dans la rue Saint- Victor; il y plaça des enfants trouvés sous le patronage de quelques dames pieuses'qu'il appelait ses avocates, et dont une tenait un journal de ce qui se passait dans la maison. Voici quelques extraits touchants de ce monument de charité :
« 22 janvier 1640. M. Vincent est arrivé vers les onze heures du soir, il nousa apporté deux enfants; l'un peut avoir dix jours, l'autre est plus âgé. Ils pleuraient, les pauvres petits!
« 25 janvier. Les rues sont remplies de neige, nous attendons M. Vincent; il n'est point venu ce soir.
« 26 janvier. Le pauvre M. Vincent est transi de froid. Il nous arrive avec un enfant, mais il est déjà sevré celui-là; cela fait pitié de le voir ! Il a des cheveux blonds, une marque à son bras. Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il faut avoir le cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature!
« 7 février. L'air est bien vif. M. Vincent est venu visiter notre communauté; ce saint homme est toujours à pied. La supérieure lui a offert de se reposer; il a couru bien vite à ses petits enfants. C'est merveille d'entendre ses douces paroles, ses belles consolations! Ces petites créatures l'ecoutent comme leur père! Oh ! qu'il le mérite bien ce bon M. Vincent! J'ai vu aujourd'hui ses larmes couler. Un de nos petits est mort. C'est un ange, s'est-il écrié, mais il est bien dur de ne plus le voir.u
En 1046, l'œuvre de saint Vincent de Paul, qui n'était pas encore adoptée, par l'État, périclitait faute de ressources II convoqua les dames en assemblée générale, et leur dit en leur montrant un groupe de leurs protégés : « La compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères selou la nature les ont abandonnées. Voyez à présent si vous voulez aussi les abandonner pour toujours; cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais donc, sans délibérer, prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de décider irrévocablement si vous ne voulez plus avoir pour eux dos entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous ! ils vivront, si vous continuez d'en prendre un soin charitable ; maia, je" vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain si vous les délaissez. »
A ces mots, l'assemblée, électrisée, consentit à tout ce que désirait Vincent; il fut résolu que les bonnes œuvres seraient continuées, et chacun contribuant de ses deniers et de son crédit, le projet que le saint [v f : ; e poursuivait avec tant de solli-
L'OBSERVATOIRE
citude reçut son accomplissement. Au mois de juin 1070 parut l'édit qui mettait la fondation de saint Vincent de Paul au nombre des hôpitaux de l'Etat :
« Comme il n'y a point de devoir plus naturel et plus conforme à la piété chrétienne , portent les lettres d'institution , que d'avoir soin des pauvres enfants exposés, que leur faiblesse et leur infortune rendent également dignes de compassion , les rois nos prédécesseurs ont pourvu à l'établissement de certaines maisons et hôpitaux, où ils puissent être reçus pour y être élevés avec piété... Considérant combien leur conservation était avantageuse, puisque les uns pouvaient devenir soldats et servir dans nos troupes, les autres ouvriers et habitants des colonies, que nous établissons pour le bien du commerce de notre royaume, nous leur aurions donné par nos lettres patentes de juin 1614, 8,000 livres pour chacun an'... A ces causes et autres bonnes considérations à ce nous mouvants, et de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons, par ces présentes, signées de notre main, dit, déclaré, statué et ordonné, disons, déclarons, statuons et ordonnons l'hôpital des Enfants trouvés l'un des hôpitaux de notre bonne ville de Paris : voulant qu'en cette qualité, il puisse agir, contracter, vendre, etc., etc. »
On transféra les enfants à Bicètre, dont l'air trop vif fut ensuite reconnu nuisible à leur santé. On les mit dans le couvent, des sœurs de la Charité, et de là au faubourg Saint-Antoine, dans l'édifice qui est devenu l'hôpital Sainte-Eugénie. Marie- Thérèse d'Autriche posa la première pierre de l'église en 1076, et l'établissement fut enrichi par les dons d'Etienne d'Aligre, chancelier de France, d'Elisabeth Luillier, sa troisième femme, et du président de Bercy. Les enfants trouvés y étaient élevés jusqu'à la première communion et mis ensuite en apprentissage. Un second hôpital des Enfants-Trouvés fut établi au parvis Notre-Dame, dans les bâtiments qu'occupait , sous le règne de Louis-Philippe, l'administration de l'Assistance publique. Tous les enfants nouveau-nés y étaient reçus en tous temps, à toutes les heures du jour ou de la nuit, sans questions et sans formalités; le nombre en était de cinq à six mille par an. Le ministre Necker, dans son ouvrage sur l'administration des finances de la France, raconte qu'environ deux mille enfants étaient expédiés annuellement de province à Paris, comme une marchandise. Il provoqua un arrêt du conseil, à la date du 19 janvier 1779, par lequel le roi défendait ces transports qui, suivant Necker, faisaient périr neuf enfants sur dix, soit pendant la route, soit peu de jours après leur arrivée. « Sa Majesté, disait un des considérants, a remarqué que le nombre des enfants exposés augmente tous les jours et que la plupart proviennent de nœuds légitimes. »
L'Assemblée législative et la Convention nationale rendirent, en faveur des enfants trouvés, les décrets dés 10 décembre 1790, 28 juin et 13 septembre 1792, 28 juin et 4 juillet 1793, 5 février 1794.
Un arrêté du Comité de salut public, en date du 15 brumaire an iv, créa une maison d'accouchement pour les femmes pauvres au noviciat de l'Oratoire de la rue d'Enfer, et une maison d'allaitement pour les enfants trouvés dans les bâtiments de l'abbaye de Port-Royal de Paris.