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CHAPITRE III

L'abbaye dePort-Koyal-des-Chanips. — Une abbesse de onze ans. — Reforme de Port-Royal-des-Champs. — Fondations de Port-P.oyal de Paris. — Persécutions dirigées contre les religieuses.

En chassant dans la belle vallée de Chevreuse (qui fait aujourd'hui partie du département de Seine-et-Oise), Philippe- Auguste remarqua, dans une situation riante et solitaire, un site où se cachait une chapelle, et où il résolut de fonder un monastère. Eudes de Sully, évêque de Paris, réalisa ce vœu, et, en 1204, douze bénédictines de l'ordre de Cîteaux s'établirent dans les bâtiments qui remplaçaient l'antique chapelle. Louis IX leur fit une rente. Honoré III , en l'année 1223, leur permit de célébrer l'office divin, même dans !e cas où la France serait en interdit, et de recevoir des séculières disposées à faire pénitence dans la retraite sans prononcer des vœux.

Cette autorisation fut fatale , et le désordre s'introduisit dans le monastère.

En 1602, Marie-Angélique Arnauld prit l'habit à huit ans,

fit profession à neuf ans entre les mains du général de l'ordre de Citeaux, et fut nommée abbesse à onze ans; néanmoins, comme nous l'apprend son historien , Jean Racine, elie avait été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans son abbaye. « Un capucin, qui étoit sorti de son couvent par libertinage, et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard à Port-Royal, en 1608, fut prié par l'abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église. Il le fit; et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la sainteté de la règle de saint Benoît , que la jeune abbesse en fut vivement émue. »

La réforme fut introduite à Port-Royal , « quoique », dit Racine, » elle fût entièrement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et même d'abbés, qui regardoient la bonne chère, l'oisiveté, la mollesse, et en un mot le libertinage comme d'anciennes coutumes de l'ordre, où il n'étoit pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d'emportements contre les religieuses de Port-Royal , les traitant de folles, d'embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l'assistant du général, grand chasseur, et d'une si profonde ignorance qu'il n'entendoit pas même le latin de son Pater. Mais heureusement le général, nommé Dom Boucherai , se trouva un homme très-sage et très-équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentiments. »

En 1625, la mère de Marie-Angélique Arnauld acheta, rue de la Bourbe, dans le faubourg Saint-Jacques, une maison qu'elle donna à la communauté. Port-Royal-des-Champs fut abandonné par les religieuses jusqu'en 1648, époque à laquelle, elles y envoyèrent une colonie; mais il servit de retraite à des hommes éminents, tels que l'avocat Le Maistre, Le Maistre de Sacy, son ,frère ; Antoine Arnauld, docteur en Sorbonne, frère de la Mère Angélique; Arnauld d'Andilly, Lancelot , Nicole, Le Nain de Tillemont et Biaise Pascal.

Autour de Port-Royal de Paris vinrent se grouper des femmes de la cour qui désiraient faire leur salut. Ces succès, les tendances des sœurs et de leurs amis, l'esprit philosophique que ceux-ci mêlèrent à leurs enseignements, exaspérèrent la Compagnie de Jésus. Un de ses membres, Jean de Brisacier, dans un factum intitulé : le Jansénisme confondu (Paris, 1651, in-i" ), accusa les bénédictines de Port-Royal d'être des vierges folles et asacranientaires ; de ne point croire au saint-sacrement, de ne jamais communier, non pas même à l'article de la mort; de n'avoir ni eau bénite ni images dans leur église, de ne prier ni la Vierge ni les saints, de ne point dire le chapelet. Un autre jésuite, le Père Meynier, lança contre elles un pamphlet qui avait pour titre : le Port-Royal d'intelligence avec Genève contre le saint-sacrement de l'autel. « C'est le vice de la plupart des gens de communauté, dit Racine en flétrissant ces écrits, de croire qu'ils ne sauraient faire de mal en défendant l'honneur de leur corps. Cet honneur est une espèce d'idole, à qui ils se croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites, que ce défaut est plus commun parmi eux que dans aucun corps; jusque-là que quelques-uns de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu'un religieux peut en conscience calomnier et tuer même les personnes qu'il croit faire tort à sa compagnie. Cette doctrine a été enseignée en propres termes par .une multitude d'auteurs de la compagnie, tels que le Père Lamy, Cours de Théologie, tom. Ier, disp. 36, n. 118, édit. d'Anvers, 1049; Escobar," Somme de la Théologie morale, traité 1, exam. 7, chap. 3, n. 45, et elle a été défendue par leur Père Pirot, auteur de l'infâme apologie des casuistes. »

Par ces mots d'un poëte doux et inoffensif, on peut juger de la violence des querelles religieuses du xvii" siècle. Quand les Lettres provinciales eurent paru, les jésuites, furieux, firent tant qu'ils persuadèrent à Louis XIV que les filles de Port-Royal partageaient les idées de Jansénius sur la grâce efficace. Le lieutenant civil envahit le couvent , en compagnie du procureur du roi, pour en chasser les pensionnaires et les postulantes, avec défense d'en recevoir dorénavant. En outre, on imposa aux religieuses, en qualité de supérieur et de confesseur, M. Bail, curé .de Montmartre et sous-pénitencier. « Ses cheveux, raonte Racine, se hérissoient au seul nom de Port-Royal, et il avoit toute sa vie ajouté une foi entière à tout ce que les jésuites publioient contre cette maison : très-dévot d'ailleurs, et qui avait fort étudié les casuistes. »

La persécution ne s'en tint pas là; on voulut contraindre les

religieuses à signer un formulaire par lequel le clergé de France désavouait les propositions suivantes, extraites, au moyen d'une analyse subtile, des ouvrages de Jansénius :

1° Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux hommes justes qui reaient les accomplir et qui s'efforcent de le faire selon les forces qu'ils ont, et ils n'ont pas la grâce qui les leur rendrait possibles;

2° Dans l'état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure;

3" Dans l'état de la nature tombée, pour mériter ou démériter, il n'est pas nécessaire que l'homme ait une liberté exempte de nécessité ; une liberté sans contrainte lui suffit;

4° Les semi-pélasgicns admettaient la nécessité des grâces prévenantes pour toutes les bonnes oeuvres, même pour le. commencement de la foi; et ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette grâce fût telle que la volonté de l'homme pût y résister ou s'y soumettre ;

5° C'est être semi-pélagien que de dire que Jésus-Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes.

Les religieuses de Port-Royal refusèrent d'adhérer au formulaire, o Dans l'ignorance où nous sommes, disaient-elles, de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons faire est de rendre témoignage de notre foi; nous déclarons très-volontiers par notre signature qu'étant soumises avec un très-profond respect à notre saint Père le Pape, et n'ayant rien de si précieux que la foi ; nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que sa sainteté le pape Innocent X en a déjà décidé, et rejetons toutes les erreurs qu'elle a jugé y être contraires. »

La transaction que proposaient les religieuses fut repoussée.

Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, s'écria : « Qu'à la vérité, elles étaient pures comme des anges, mais qu'elles étaient orgueilleuses comme des démons. » Il se présenta d'abord à Port-Royal pour leur interdire les sacrements, et il y revint huit jours après, accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l'Isle, du guet, de plusieurs, tant exempts que commissaires, et de plus de deux cents archers, dont une partie investit la maison, et l'autre se rangea, le mousquet sur l'épaule, dans la cour. En cet équipage, il se fit ouvrir la porte du monastère, et alla droit au chapitre où il avait fait venir toutes les religieuses; là, après leur avoir tout de nouveau reproché leur désobéissance, il tira de sa poche et lut tout haut une liste de douze des principales religieuses, au nombre desquelles était l'abbesse, qu'il avait résolu de disperser en différents monastères. Il leur commanda de sortir suisle-champ de leur monastère et d'entrer dans les carrosses qui les attendaient pour les mener dans les couvents où elles devaient être renfermées. « Ces douze victimes, raconte Racine, obéirent sans qu'il leur échappât la moindre plainte, et firent seulement leurs protestations contre la violence qui les arrachait de leur monastère; et tout le reste de la communauté fit les mêmes protestations. Il n'y a point de termes qui puissent exprimer l'extrême douleur de celles qui demeuroient. Les unes se jctoient aux pieds de l'archevêque, les autres se jetoient au cou de leurs mères, et toutes ensemble citoient M. l'archevêque au tribunal du Souverain Juge, puisque tous les autres tribunaux leur étoient fermés; elles s'attendrissoient surtout à la vue de l'abbesse, la Mère Agnès de Saint-Paul, qu'on enlevoit ainsi, à l'âge de soixante-treize ans, accablée d'infirmités, et qui avoit eu tout nouvellement trois attaques d'apoplexie. Tout ce qu'il y avoit là de gens qui étoient venus avec l'archevêque ne pouvoient eux-mêmes retenir leurs larmes. Mais l'objet, à mon avis, le plus digne de compassion étoit l'archevêque lui-même, qui, sans avoir aucun sujet de mécontentement contre ces filles, et seulement pour contenter la passion d'autrui, faisoit en cette occasion un personnage si peu honorable pour lui, et même si opposé à sa bonté naturelle.

« Quelques-uns de ses ecclésiastiques le sentirent et ne purent même s'en taire à des religieuses qu'ils voyoient fondre en larmes auprès d'eux; pour lui il étoit, au milieu de cette troupe de religieuses en larmes, comme un homme entièrement hors de lui; il ne pouvoit se tenir en place, et se promenoit à grands pas, caressant hors de propos les unes, rudoyant les autres sans sujet, et de la plus grande douceur passant tout d'un coup au plus violent emportement. Au milieu de, tout ce trouble, il arriva une chose qui fit bien voir l'amour que ces filles avoient pour la régularité. Elles entendirent sonner None, et en un instant, comme si leur maison eût été dans le plus

grand calme, elles disparurent toutes du chapitre, et allèrent à l'église où elles prirent chacune leur place et chantèrent l'office à leur ordinaire.

h Au sortir de None, elles furent fort surprises de voir entrer dans leur monastère six religieuses de la Visitation, que M. l'archevêque avoit fait venir pour remettre entre leurs mains la conduite de Port-Royal. La principale d'entre elles étoit une Mère Eugénie, qui, étant une des plus anciennes de son ordre, avoit été témoin de l'étroite liaison qu'il y avoit eu entre la Mère Angélique et la Mère de Chantai. Mais les Jésuites, à la direction de qui cette Mère Eugénie s'étoit depuis abandonnée, avoient pris grand soin d'effacer de son esprit toutes ces idées, et lui avoient inspiré et à tout son couvent, qui étoit celui de la rue Saint-Antoine, autant d'éloignement pour Port-Royal , que leur saint fondateur et leur bienheureuse Mère avoient eu d'estime pour cette maison. Les religieuses de Port -Royal ne les virent pas plutôt, qu'elles se crurent obligées de recommencer leurs protestations, représentant que c'était à elles à se nommer des supérieures, et que ces religieuses, étant des étrangères et d'un autre institut que le. leur, n'étoient point capables de les gouverner. Mais M. l'archevêque se moqua encore de leurs protestations. Ensuite il fit la visite des cloîtres et des jardins, accompagné du chevalier du guet et de tous ces autres officiers de justice qu'il avoit amenés. Comme il étoit sur le point de sortir, les religieuses se jetèrent de nouveau à ses pieds pour le conjurer de permettre au moins qu'elles cherchassent dans la participation des sacrements la seule consolation qu'elles pouvoient trouver sur la terre ; mais il leur fit réponse qu'avant toutes choses il falloit signer, leur donnant à entendre que jusqu'à ce qu'elles l'eussent fait, elles étoient excommuniées. Cependant, comme si Dieu l'eût voulu démentir par sa propre bouche, en les quittant il se recommanda avec instance à leurs prières. »

Quand la maison de Port-Royal de Paris eut été désorganisée de la sorte, on laissa les religieuses tranquilles. Seulement, par lettre patente du mois de mai 1606, le roi se réserva la nomination de l'abbesse..

Un arrêt du conseil, en date du 22 janvier 1010, ordonna la suppression de Port-Royal-des-Champs. Des soldats et des ouvriers chassèrent les religieuses et démolirent le monastère, dont il ne resta que des pierres dispersées.

Quelques historiens prétendent même qu'on sema du sel sur la place, conformément aux vieux préjugés qui considéraient un champ ensemencé de sel comme frappé d'une éternelle stérilité.

Port-Royal de Paris conserva sa petite église, construite en 1040 sur les dessins de Lepautre; son cloître, planté d'iris et de tilleuls, et sa cour, ombragée d'un bel acacia. Philippe de Champagne avait fait pour le chœur une Cène, dont les fidèles ordinaires ne voyaient qu'une copie, les sœurs se réservant l'original.

Le couvent possédait deux reliques célèbres : une amphore, qui avait servi aux noces de Cana, et une épine de la sainte couronne qui, par une application miraculeuse, avait guéri de la fistule lacrymale une jeune pensionnaire de dix ans, M"' Perrier, fille d'un conseiller de la cour des aides à Clermont, et nièce de Rlaise Pascal.

Ce miracle, que Racine rapporte très-longuement, fut attesté par des docteurs de Sorbonne, ainsi que par des chirurgiens, et il passa pour authentique malgré une protestation du Père Annat, intitulée : Le Rabat-joie des Jansénistes, ou Observations sur le miracle qu'on dit être arrivé à Port-Royal, composé par un Docteur de l'Église catholique.

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