CHAPITRE IV
Paris sous les lïoniains.
Il est facile de nous représenter cette ville primitive; elle n'avait point de rues tracées; ses habitations étaient des huttes en bois et en chaume, de forme conique. Les cheminées y étaient complètement inconnues, et pendant l'hiver, qui était parfois rigoureux, les habitants se chauffaient avec des fourneaux. La connaissance que nous avons acquise du culte des Gaulois nous permet d'avancer qu'il n'y avait point de temple dans la ville. C'était dans les forêts voisines qu'ils célébraient leurs fêtes religieuses, et peut-être doit-on voir des menhirs ou des dolmens dans les mots de Haute-Borne, localité qui touchait à Ménilmontant, et de Pierre-Fitte, village des environs. Les débris d'un dolmen de grande dimension ont été d'ailleurs trouvés à Meudon.
Les habitants de Lutèce prospéraient par le commerce; leurs embarcations montaient et descendaient la Seine, et transportaient principalement les produits agricoles de ces fertiles contrées. La guerre vint les troubler dans leurs paisibles occupa-
tions. 53 ans avant Jésus-Christ, César avait entrepris la conquête des Gaules, et comme il n'avait pas assez de forces pour imposer le joug romain par la violence, il avait eu l'idée de diviser pour régner. Il demandait aux tribus qui composaient la confédération gauloise des renforts pour combattre les peuples qu'il avait déjà soumis; les Sénones et les Carnutes, c'est-à-dire les peuples de Sens et de Chartres, lui refusèrent leur concours. Les Parisiens étant restés neutres, César convoqua à Lutèce les tierns et les brenns des tribus récalcitrantes, et les détermina à lui fournir des chevaux. Quand il se fut éloigné, une réaction s'opéra dans la population qu'il avait crue domptée, et une insurrection formidable éclata. Occupé lui-même en Auvergne, César chargea son lieutenant Labiénus de soumettre les Parisiens. Ceux-ci confièrent le commandement à un vieux brenn expérimenté, dont le véritable nom nous est inconnu, mais que les écrivains romains désignent sous celui de Camulogène.
Les légions romaines, sous les ordres de Labiénus, partirent de Sens et marchèrent sur Lutèce. Elles trouvèrent les Parisiens retranchés sur la rive gauche de la Seine, derrière les marais impraticables de l'embouchure de laBièvre Dans l'impossibilité de franchir cette barrière naturelle, Labiénus se retira sur Melun ; de là il passa sur la rive gauche de la Seine, et divisa ses cohortes en deux parties, dont l'une allait à pied et dont l'autre était distribuée dans cinquante barques, conquises sur les Gaulois. Arrivé en face de Lutèce, à l'endroit où est aujourd'hui la place du Chàtelet, Labiénus aperçut dans les ilesde Lutèce de nombreux combattants qui l'attendaient de pied ferme. Camulogène, précurseur de Rostopehine, avait brûlé le misérable pont de bois qui réunissait les deux rives, et toutes les cabanes qui pouvaient nuire au développement, de. ses bataillons. Que lit Labiénus? Il ordonna à cinq cohortes de remonter ostensiblement le fleuve, et, pendant la nuit, dirigeant le gros de ses troupes en aval, il repassa la Seine au pied des hauteurs de Chaillot, et fondit à l'improviste sur les Parisiens, qui furentcomplétement défaits. Le vieux Camulogène périt sur le champ de bataille.
Cet échec n'empêcha pas les Parisiens de fournir un contingent de deux mille hommes à l'armée qui se forma pour défendre l'importante ville d'Alésia.
A la fin de cette guerre effroyable, où, suivant Plutarque, un tiers de la population fut massacré et un autre tiers emmené en esclavage, les Parisiens furent incorporés dans la province lyonnaise des Sénones (provinciam lur/dunensis senoniam). Ils furent gouvernés par un président (prœses). A Lutèce résidaient aussi un juge romain, un défenseur {defensor civitatis , et le préfet d'une flotte, organisée à Andresy, et que la notice de l'empire, publiée sous Honorius, désigne ainsi : Prœfectus classis Anderecianorum. Parisiis.
Des Sarmates, vaincus par les Romains, avaient été transportés des bords du Tanaïs sur ceux de la Seine, et leurs maîtres leur avaient donné à défricher des terres situées aux environs d'une ville nommée Chora. Le nom de cette localité se retrouve dans celui de la Cure, rivière qui en baignait les murs. Les Sarmates, dont l'exploitation agricole s'étendait au loin, étaient placés sous la surveillance d'un préfet, qui habitait Paris.
Sous la domination romaine, la Gaule était divisée en cités ou pagus (civitates ou payi). Peu à peu, les appellations primitives des chefs-lieux disparurent, et ils ne furent plus connus que sous celles des peuplades qui les habitaient. La ville principale des Parisiens ne fut plus Lutèce; ce fut Paris. Ainsi les Cénomans ont laissé leur nom au Mans, les Andes à Angers, les Turones à Tours, les Meldes à Meaux, les Carnutes à Chartres, les Lémovices à Limoges, les Bituriges à Bourges, les Ambiens à Amiens, les Atrébates à Arras, les Bajocasses à Bayeux, les Abrincatuis à Avranches, les Pictones au Poitou, les Lectorates àLeictoure,les Cadurces à Cahors, les Agesinates à Agen, etc. Le nom de Lutèce ne tarda pas à disparaître pour faire place à celui de Paris.
Lutèce, ou Paris, changea de face; au centre de l'île principale fut établi un marché ; à l'extrémité orientale, les nautes parisiens, qui formaient une corporation puissante, élevèrent, sous le règne de Tibère, un autel à Jupiter. C'est un cube de pierre d'un mètre de haut sur cent cinquante centimètres de long, la face principale porte la dédicace, et les autres sont décorées de bas-reliefs très-frustes, qui semblent représenter une procession. On distingue sur la frise ces lettres à demi-
effacées : EVRISES SENANI V I L OM. Ces mots, complets ou abrégés, doivent désigner des peuples voisins. Les habitants d'Évreux, les Sénones, les Meldes et les Véliocasses, dont la capitale était Rouen. Avec cet autel furent découvertes, sous le chœur de Notre-Dame de Paris, le 16 mars 1711, huit autres pierres sculptées, où l'on remarque un bizarre mélange des divinités gauloises et romaines. Sur les quatre faces d'un second autel sont réunis : Castor, Pollux, une espèce d'Hercule terrassant un serpent, et un vieillard chauve, dont le front est surmonté de cornes fourchues, porte au-dessus de la tête le mot CERNVNNOS. Peut-être n'est-il autre qu'.Esus, désigné sous un de ses surnoms, Kernunnos (l'excellent maître).
Sur un troisième autel, on voit Jupiter avec son aigle, ^Esus, cueillant le gui sacré, Vulcain, et un taureau qui porte une grue sur la tête et deux autres sur le dos. Ce bas-relief porte : TARVOS TRIGARANOS (le taureau aux trois grues). Dans toutes les religions antiques le taureau était un animal sacré. Quant aux grues on les considérait comme le symbole du courage.
On trouva en même temps une pierre d'autel, dont le centre creux était rempli de charbon et d'encens, et une table de sacrifice, avec une rigole destinée à l'écoulement du sang des victimes.
A l'extrémité occidentale de la Cité étaient quelques habitations de fonctionnaires. On a déterré de ce côté, au mois d'août 1784, un cippe dont les figures ont plus d'un mètre de hauteur ; elles représentent Mercure ; une déesse, qu'on croit être Maîa; un génie de la navigation, et un jeune homme portant des ailes à la tète et aux épaules, qui tient un disque et qui pose le pied droit sur un gradin, comme pour prendre son vol; on suppose que c'est l'image du soleil.
Près de l'emplacement actuel du quai aux Fleurs était la prison de Glaucin (Carcer Glaueini). En face, sur la rive droite, qu'un pont de bois grossier reliait à l'île, s'élevait le forum. Des bâtiments étendus couvraient le jardin du Palais-Royal.
Quand la place Louis XV fut formée, les travaux faits en 1703 amenèrent la découverte des débris d'un acqueduc, qui partait de Chaillot, et qui, prolongé en ligne droite, devait aboutir au Palais-Royal. Dans le jardin de ce palais, lorsqu'on jeta les fondements des galeries, on déterra deux bassins de construction romaine. Le premier, qui gisait à trois pieds audessous du sol, et à l'extrémité méridionale de ce jardin, présentait un carré de vingt, pieds de dimension sur ses quatre côtés. Au même endroit furent trouvées des médailles d'Aurélien, de Dioclétien, de Posthume, de Maxence, de Crispe, de Valentinienl"; ce qui semble indiquer une construction qui ne remonte pas au delà du quatrième siècle.
Le second bassin, beaucoup plus vaste que le premier, et trouvé dans la partie septentrionale du même jardin, s'étendait à 1 mètre 60 centimètres sous terre, depuis le point de la galerie où est situé le café de Foi, jusqu'au passage de Radzivill.
En 1751, les ouvriers qui bâtissaient une écurie, rue Vivienne, trouvèrent :
1° Huit fragments de marbre ornés de bas-reliefs qui représentent, entre autres sujets, un homme à demi couché sur un lit et un esclave portant un plat; Bacchus et Ariane; une prêtresse rendaut des oracles, et un homme qui les écrit dans un livre; un repas de trois convives couchés sur des lits, et encore un esclave portant un plat, etc. M. de Caylus, qui a publié la gravure et donné la description de ces fragments, dans le tome II de son Recueil d'antiquités, ne doute point qu'ils n'appartiennent à des tombeaux; et, en effet, il n'est point de sujets plus souvent, répétés sur les cippes et les sarcophages qui nous sont restés de l'antiquité, que l'histoire symbolique de Bacchus et ces repas funèbres que l'on faisait en l'honneur des morts.
2° Un cippe cinéraire en marbre, dont la face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits, et que soutiennent deux têtes de bélier. L'inscription placée au-dessous de ce feston nous apprend que Pithusa a fait exécuter ce monument pour sa fille Ampudia Amanda, morte à l'âge de dix-sept ans.
3» Un couvercle de marbre, richement orné de sculptures, qui a dû appartenir à un autre cippe d'une plus grande dimension que le précédent.
Près de là fut découvert, en 1806, un nouveau monument sépulcral : c'est un coffre aux angles duquel des tètes de bélier soutiennent des festons de fleurs et de fruits; décoration banale,
HISTOIRE GENERALE
et que les Romains employaient à toute occasion. Quatre aigles aux ailes éployées occupent la partie inférieure des quatre angles, et sur le feston de la face principale où est gravée l'inscription, est sculptée une biche dont un autre aigle déchire le dos. Nous apprenons par cette inscription que Chrestus, affranchi , a fait ériger ce monument à son patron Nonius Junius Epigonus. Les autres faces offrent, au-dessous de chaque feston, une plante, une patère et une aiguière ou prœfericulum. Dans une autre partie de la même rue furent trouvés une épée de bronze, des fragments de poterie et deux poids antiques en verre. L'an 1618, un jardinier, qui remuait le sol à l'endroit où donne actuellement une façade de la Bibliothèque, y ramassa neuf cuirasses, dont les formes arrondies, relevées en bosse de chaque côté du sternum, indiquaient clairement qu'elles avaient été fabriquées pour des femmes! Quelles étaient ces héroïnes? C'est ce que personne ne saurait dire.
Sur la butte Montmartre étaient élevés des temples, et au bas une maison, où un aqueduc amenait les eaux de la fontaine du Bue.
Près de Saint-Eustache on a découvert la tète colossale d'une statue de Cybèle, avec une tour hexagonale sur le front.
Derrière l'Hôtel de Ville actuel, au nord de l'église de Saint- Gervais, ont été découverts des tombeaux, en assez grand nombre pour attester l'existence d'un vaste cimetière.
La rive gauche n'était pas moins peuplée. Les versants du mont Leucotitius étaient couverts par les constructions du palais des Thermes, qu'on suppose avoir eu pour fondateur Flavius- Valérius-Constantius Chlorus, qui fut associé à l'empire en l'an 29'2, et qui eut en partage le gouvernement des Gaules, de l'Espagne et de la Graude-Bretagne. Un camp romain occupait l'emplacement du Luxembourg ; des arènes étaient à mi-côte sur le versant oriental de la montagne ; çà et là, aux environs, étaient disséminées des tombes. Une grande maison , ornée de basreliefs en marbre blanc, se mirait dans les eaux de la Seine, au quai de la Tournelle.
De vieilles chartes relatives à l'abbaye de Saint-Germain des Prés disent qu'elle fut bâtie sur l'emplacement d'un ancien temple d'Isis, et l'on ajoute que le cardinal Guillaume Briçonnet fit détruire une vieille idole de cette déesse. Plusieurs savants ont prétendu qu'Isis n'avait jamais eu de temple dans les Gaules. Toutefois, suivant d'antiques traditions, un temple d'Isis existait dans l'île de Melun, et à Issy, près Paris. Il n'est nullement invraisemblable que les Gaulois, comme le prétendent Plutarque et Apulée, aient rendu hommage à cette déesse égyptienne, dont les attributions sont ainsi décrites dans le livre XI des Métamorphoses de ce dernier auteur : « Voici la nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, origine des siècles, première des divinités ! C'est moi qui suis la reine des mânes , la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des dieux et des déesses! Les voûtes éclatantes du ciel, les brises salutaires de la mer, le déplorable silence des enfers, reconnaissent mon pouvoir absolu. Je suis ' la seule divinité révérée sous plusieurs formes, sous différents noms, avec diverses cérémonies, par l'univers entier. »
Peu à peu les dieux gaulois, romains ou égyptiens, firent place au dieu de l'Évangile, que saint Denis vint prêcher, vers l'an 245, avec le prêtre Rustique et le diacre Éleuthère. Son histoire est peu connue. Grégoire de Tours est le premier qui en parle et qui prétend que sept évèques lurent simultanément envoyés dans les Gaules : Grotius, à Tours; Saturnien, à Toulouse ; Paul, àNarbonne; Stréminus, à Clennont; Martial, à Limoges; Trophime, à Arles ; Dionysius, à Paris. Il ajoute que ce dernier évèque des Parisiens, plein de zèle pour le nom du Christ, souffrit diverses peines, et qu'un glaive cruel l'arracha de cette vie.
Les actes de saint Saturnien, dont Grégoire de Tours invoque le témoignage, ne font aucune mention des évêques envoyés dans les Gaules. La biographie du premier apôtre de Paris n'a été écrite qu'au vnie siècle, et l'auteur a soin de prévenir ses lecteurs qu'il se borne à recueillir des traditions populaires. Il cite le nom du juge romain qui condamna les trois martyrs : c'était le préfet Sisinnius Fescenninus. Il ordonna de jeter les cadavres dans la Seine; mais une dame romaine, nommée Catulla, qui cependant n'était pas encore convertie, les fit chercher pendant la nuit et inhumer dans un lieu nommé Catolocus. On sema du blé sur la place, et lorsque la persécution fut apaisée, les trois corps furent déposés dans un tombeau.
Le christianisme se développa lentement; ce furent toutefois ses conséquences pratiques que poursuivirent par les armes, en l'an 286, les Parisiens opprimés. Ils payaient à l'empire un tribut onéreux; leurs terres étaient livrées à titre de bénéfices, c'est-à-dire de fiefs non héréditaires aux soldats romains. Les colons et les esclaves de Paris et de Meaux formèrent une ligue, qui fut appelée en celtique bagad (assemblée tumultueuse). Les chefs de l'insurrection furent deux chrétiens : Salvianus Amandus et Lucius-Pomponius iElianus. Ils furent proclamés empereurs et promenés sur un bouclier, non loin de de l'Hôtel de Ville de nos jours, comme pour préluder aux nombreuses révolutions populaires qui devaient s'accomplir là. La porte Baudoyer, qui était située de ce côté, s'appelait primitivement porte Bagaude (porta Bagauda), et c'est sans doute en mémoire de ce mouvement populaire que l'on disait proverbialement : les badauds de Paris.
La loi romaine interdisait aux particuliers de porter des manteaux de pourpre, insigne réservé aux empereurs. Les insurgés coururent au temple d'Isis et déchirèrent en deux le voile du sanctuaire pour revêtir leurs chefs. Ils s'emparèrent ensuite d'une forteresse, bâtie par les Romains sur les bords de la Marne, et qui fut longtemps connue sous la dénomination de Château des Bagaudes. Les deux empereurs s'y retranchèrent et y attendirent Maximien Hercule, associé de Dioclétien à l'empire, et qui s'avançait avec des forces considérables. Les nautes parisiens avaient fourni des embarcations; tous les hommes valides des populations riveraines de la Seine, de la Marne et de la Loire, avaient établi autour du château des Bagaudes un camp entouré de fortes poutres, dont les interstices étaient remplis de terre et de cailloux. Les combattants étaient armés de flèches et de frondes, et protégés par des boucliers d'osier.
Maximien Hercule amenait avec lui des légions d'Asie et toutes les troupes des quatre provinces lyonnaises. Les Bagaudes se défendirent avec acharnement pendant un jour entier; mais le nombre les accabla. Maximien décida la victoire en guidant à l'assaut les cohortes prétoriennes. Il était à cheval, couvert de la pourpre impériale, couronné du bandeau et portant au bras gauche un armilla d'or. Les insurgés furent presque tous massacrés. ./Elianus et Amandus, faits prisonniers les armes à la main, furent pendus aux arbres de la route.
Ce fut le dernier effort de la nationalité gauloise, et Paris demeura soumis aux Romains. Julien l'Apostat y résida pendant plusieurs années et y fut proclamé empereur. Il avait réuni autour de lui, dans le palais des Thèmes, quelques savants, dont le plus connu est son médecin Oribase.
Julien, dans son Misopogon , décrit avec enthousiasme le site de Lutèce, ses vignes et ses figuiers, que des paillassons protégeaient contre la rigueur du froid. L met bien au-dessus des mœurs d'Antioche, qu'il habitait précédemment, celles de Lutèce, dont les habitants ne connaissaient ni l'insolence, ni l'obscénité, ni les danses lascives. S'ils rendent hommage à Vénus, c'est parce qu'ils considèreut cette déesse comme présidant au mariage ; s'ils adorent Bacchus et usent largement de ses dons, ce dieu est pour eux le père de la joie, qui, avec Vénus, contribue à procurer une nombreuse progéniture.
L'empereur Valentinien Ier était à Paris pendant l'hiver de 365; son fils Gratien y vint en 379 et y organisa une expédition pour chasser des Gaules les Allemands. Quelques années plus tard, il partit de Paris pour marcher à la rencontre de Maxime, qui avait usurpé l'empire ; mais il fut massacré. On peut dire qu'avec lui finit la domination romaine sur les bords de la Seine. Les Parisiens entrèrent dans la confédération armoricaine, et, à partir de cette époque, on les voit agir isolément contre les invasions toujours croissantes des barbares.
Le christianisme s'était rapidement développé, à Paris, dont les évêques commencèrent à jouir d'une certaine influence. Victorin assista au concile de Cologne en l'an 316. Paul fut, en 360, membre d'un concile qui se tint à Paris, et dont les canons affirmèrent la divinité de Jésus-Christ, en condamnant l'opinion contraire des ariens. Prudentius fit bâtir à la pointe de la Cité une première église, dédiée à Notre-Dame -. des débris en ont été retrouvés en 1847, dans des fouilles pratiquées sur le parvis pour la construction d'un égout. C'était une basilique sans transsept, dont le toit était soutenu par des colonnes de marbre, et le pavé décoré de mosaïques. Suivant une vieille légende, saint Marcel, évêque de Paris,
mort le 1er novembre 446, délivra la ville d'un dragon monstrueux. Dans la vieille église collégiale qui lui avait été consacrée, on voyait même, suspendu à la voûte, ce fantastique animal; c'était tout simplement un cétacé auquel on avait ajouté des cornes. La légende ne doit pas sans doute être prise à la lettre, et par le dragon qu'anéantit le prélat il faut entendre le paganisme, dont il détruisit les derniers vestiges.
Au-dessus des évêques est placée dans la mémoire des Parisiens sainte Geneviève, qu'ils ont choisie pour patronne ; elle était née à Nanterre en 42'2 ; son père se nommait Severus et sa mère Gerontia. Malgré la tradition qui en fait une bergère, l'auteur de ses actes, qui écrivait seulement dix-huit ans après elle, prouve, par tous les détails qu'il donne, qu'elle appartenait à une famille aisée. Saint Germain d'Auxerre entendit parler des vertus précoces de la jeune fille, et en lui remettant une médaille de cuivre où la croix était empreinte : « Ne souffrez pas, dit-il , que votre cou ou vos doigts soient chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous avez la moindre parure du siècle, vous serez privée des ornements éternels. »
Plus tard, Geneviève se consacra solennellement à Dieu, au pied des autels, par-devant Vilicus, successeur de saint Marcel.
Attila, konong ou roi des Huns, ravageait les Gaules, et l'apparition de quelques détachements de ces troupes barbares jeta la consternation parmi les Parisiens; ne se croyant, pas en sûreté dans leur île, ils se mirent à embarquer précipitamment leurs meubles et leurs trésors pour tâcher de les soustraire à la rapacité de l'ennemi.
Les hommes les plus vaillants étaient consternés et ne songeaient pas un seul instant à la résistance. Geneviève assembla les femmes et les exhorta à employer toute leur influence pour empêcher l'abandon de la cité pure et sans tache, où jamais ennemi du Christ n'avait pénétré; elle les persuada aisément, et elles prièrent Dieu avec elle, afin qu'il réveillât la foi et le patriotisme éteints dans le cœur de leurs frères ou de leurs époux. Dans l'intérieur de leurs demeures, elles reprochaient aux hommes leur pusillanimité et leur faiblesse. Leurs efforts furent vains et ne firent qu'irriter les Parisiens contre Geneviève. Elle essaya inutilement de les arrêter. « Pourquoi fuyezvous? leur disait-elle; celui qui dit à la mer : Sépare tes flots, et au Jourdain : Remonte vers ta source, ne saura-t-il pas élever une digue entre vous et le torrent? Votre ville sera conservée, et celle où vous voulez vous retirer sera pillée et saccagée par les barbares; ayez confiance en Dieu; implorez son secours, et ne trahissez pas par votre fuite la cause du ciel et de la patrie. »
Quelques-uns se laissèrent entraîner par ces paroles; mais la multitude l'accabla d'outrages, l'appelant fausse prophétesse et sorcière. « Elle veut notre ruine, disait l'un ; elle endort par ses maléfices les meilleurs citoyens », disait l'autre. Aux murmures succédaient les vociférations : « A la Seine ! criait-on ; à la Seine l'hypocrite! Qu'elle soit punie de ses mensonges! »
Au moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre, elle fut sauvée par l'armée de l'archidiacre d'Auxerre, dont l'évêque, saint Germain, venait de mourir. Ce saint homme avait toujours eu pour les vertus de Geneviève une vénération profonde. Il lui avait légué par testament des eulogies (présents de choses bénies en signe d'union et d'amitié), que l'archidiacre était chargé de lui remettre.
Cette circonstance changea le cœur des Parisiens, ils renoncèrent à leurs mauvais desseins et résolurent d'écouter les conseils de Geneviève et ceux de l'archidiacre. Les voyant disposés à une vigoureuse défense, les Huns décampèrent en une seule nuit et se jetèrent sur d'autres parties de la Gaule. Quand on vit l'événement confirmer la prédiction de Geneviève, le mépris qu'on avait pour elle lit place à une si grande estime, qu'on ne voulait plus rien entreprendre sans son avis. Quelques historiens croient que la retraite d'Attila fut déterminée par une démarche personnelle de la sainte, qui n'hésita pas à aller à la rencontre du Fléau de Dieu.
En 475, s'il faut en croire l'auteur de la Vie de sainte Geneviève, les Franks établirent autour de Paris un blocus qui dura cinq ans ! Tempore qno obsirlio Parisiis, qui qiiinque per annos, ut aiiint, perpessa est à Francis. C'est le seul historien qui mentionne ce siège, et encore ne le rapporte-t-il que sur un ouï-dire (ut aiunt). Le fait est donc douteux; mais il est admissible que la proximité des hordes franqu.es, la terreur qu'elles inspiraient, les ravages qu'elles exercèrent dans les campagnes, les entraves qu'elles apportèrent, aux relations
furent les causes de la famine dont eurent à souffrir les Parisiens ; elle fut telle que les pauvres tombaient morts dans les rues. Geneviève, émue de compassion, s'embarqua sur la Seine avec quelques compagnes dévouées : elle remonta jusqu'à Troyes, d'où elle se rendit à Arcis-sur-Auhe, et revint avec onze bateaux chargés de céréales. Les pauvres, qui l'attendaient avec, impatience, reçurent d'elle, du pain dont elle dirigeait la cuisson et la distribution.