CHAPITRE V
Paris sous les Mérovingiens.
Des historiens supposent que sainte Geneviève eut beaucoup de part à la conversion du chef frank Chlodovich ou Clovis ; mais ce ne furent ni les conseils de la pieuse vierge ni même ceux de Clotilde qui déterminèrent le barbare a renoncer au culte d'Odin. Sans révoquer en doute la sincérité de ses nouvelles convictions, il est permis de croire qu'il fut guidé par quelques considérations mondaines, et qu'il fit le. même raisonnement que Henri IV. Les Franks, qu'Apollinaire Sidoine dépeint comme des monstres pour lesquels la paix était une calamité, las des expéditions périodiques qu'ils entreprenaient dans le seul but du pillage, avaient la velléité de se fixer. Ils ne se contentaient plus de revenir à la fin de chaque année boire delà cervoise et courir le cerf dans les forêts de la Germanie. La religion catholique se trouvait en présence de l'hérésie d'Arius, du paganisme, qui résistait encore çà et là, et des croyances Scandinaves. Elle manquait de soutien ; pas un seul chef d'État ne la professait; les populations des bords de la Seine et de la Loire pouvaient, d'un moment à l'autre, être troublées dans le libre exercice de leur culte ; en outre, en butte, aux incursions de hordes dévastatrices, elles n'avaient point de sécurité. Les évoques, qui, au milieu de la désorganisation de l'empire d'occident, étaient les seules autorités respectées, jetèrent les yeux sur la vaillante tribu de Clovis, qui, composée seulement de quatre mille guerriers, avait -dispersé près de Soissons les milices romaines. Les évêques firent des ouvertures à Clovis, et saint Remy, évoque de Reims, eut d'abord assez d'influence pour lui faire épouser une catholique. Aussitôt qu'il eut reçu le baptême, il fut reconnu roi, sans résistance, par toutes les cités gauloises qui avaient constitué l'alliance défensive, connue sous le nom de Confédération armoricaine. Les leudes et les arimanes franks s'emparèrent des terres vacantes, et commencèrent à se civiliser. Le pater fut traduit pour eux en langue franque : fatet unfer bu l)i|t in v'm''um' fnuuilnt fi namo bin; Vtqtjucmc vil)vi bln# etc. Clovis favorisa le clergé, et fit bâtir sur le mont Leucotitius une basilique en l'honneur des apôtres saint Pierre et. saint Paul, où il fut enterré, et on grava sur sa tombe une magnifique épitaphe, où l'on célébrait son courage, ses talents administratifs et sa dévotion. Cette dernière qualité ne l'avait pas empêché d'assassiner ou de faire assassiner ses parents ; Sighebert, roi de Cologne ; Cararic, roi de la Morinie; Regnacaire, roi de Cambrai, et son frère Riquaire ; Regnomer, roi du Mans.
Dans le partage des domaines de Clovis, Childebert fut roi de Paris, Théodoric roi de Metz, Clotaire roi de Soissons, et Chlodomir, roi d'Orléans. Ce dernier étant venu à mourir, ses trois enfants se retirèrent au palais des Thermes, auprès de Clotilde, leur grand'mère; l'aîné n'avait pas plus de dix ans. Childebert et Clotaire se réunirent au palais, qui existait dès lors à l'extrémité occidentale de la Cité , et pour s'assurer la possession de l'héritage de leur frère défunt, ils convinrent d'égorger leurs neveux.
Il fallait d'abord s'en emparer, et Clotilde eut. l'imprudence de les confier à un messager qui vint les demander, sous prétexte de les élever à la royauté. Lorsqu'ils furent entre les mains de leurs oncles, Arcadius, sénateur d'Auvergne, fut dépêché à Clotilde, avec des ciseaux et une épée :
u Très -glorieuse reine, lui dit-il, nos seigneurs, tes fils, attendent ta volonté sur ce qu'ils doivent faire des enfants ; doivent-ils vivre les cheveux coupés ou mourir ? »
Les cheveux dans toute leur longueur étaient chez les Franks le signe caractéristique de la race royale. Clotilde, indignée, répondit :
« J'aime mieux les voir morts que tondus ! »
Dès qu'il eut appris cette réponse, Clotaire prit l'aîné des
HISTOIRE GENERALE
enfants et lui enfonça un couteau sous l'aisselle. Le second se jeta aux pieds de Childebert, en disant : « Très-bon père, a mon secours ! que je ne sois pas tué comme mon frère ! » Childebert s'atendrissait.
« C'est toi, s'écria Clotaire, qui a pris cette résolution, et tu recules aujourd'hui ! Sois fidèle à ta parole, ou tu mourras pour lui. »
Alors Childebert repoussa l'enfant, qui fut immédiatement massacré ; on tua aussi les nourrices et les serviteurs des deux victimes. Un troisième échappa, grâce à l'assistance de quelques leudes. Le plus jeune des fils de Chlodomir, nommé Chlodoald, tonsuré prématurément, entra dans un monastère situé sur la rive gauche de la Seine, et dont saint Séverin était abbé; c'est ce prince dépossédé que l'Église honore sous le nom de saint Cloud.
Les églises et les chapelles s'étaient multipliées dans Paris. Childebert jeta les fondements de l'abbaye de Saint-Vincent, consacrée par saint Germain , évèque de Paris, dont elle prit . plus tard le nom. La population catholique avait tant de zèle, qu'elle sauva tous les édifices religieux des ravages d'un incendie terrible, qui éclata, en l'an 5i7, dans les maisons dont était couvert le pont jeté sur le petit bras de la Seine.
Clotaire et son fils Charibert conservèrent Paris comme capitale; mais ce dernier n'ayant laissé que deux filles, le royaume de Paris fut absorbé. Sigebert, roi de Metz ; Chilpéric, roi de Soissons, et Gontran, roi de Bourgogne, convinrent seulement qu'aucun d'eux n'entrerait dans l'ancienne capitale sans le consentement des autres. Les derniers Mérovingiens ne se montrèrent que par intervalle à Paris, et mieux eût valu qu'ils n'y vinssent pas du tout. En 584, Chilpéric, voulant assurer un brillant cortège à sa fille Rigonthe, qui allait en Espagne épouser Récarède, fils du roi des Visigoths, fit enlever des personnes appartenant aux familles les plus notables de Paris. L'idée d'un aussi long voyage effraya tellement les malheureux qu'on y condamnait que quelques-uns se tuèrent de désespoir.
La même année, Frédégonde, femme de Chilpéric, perdit un fils, dont elle attribua la mort aux maléfices de quelques sorcières, qui furent mises en prison, livrées à la torture et condamnées à la roue ou au bûcher.
Quand Chilpéric fut mort, sa veuve Frédégonde ne se crut pas en sûreté à Soissons. La grande lutte avait commencé entre les Franks de l'Occident {ne-oster rike), qui étaient déjà à moitié Romains, et les Franks de l'Orient (oster-rike), qui représentaient une nouvelle couche d'envahisseurs germaniques. Dans un moment où le parti neustrien était aux abois, Frédégonde avait fait assassiner le roi austrasien Sjgebert par deux émissaires, armés de couteaux empoisonnés. Craignant la vengeance de Childebert II, fils de la victime, elle quitta Soissons précipitament, emportant, entre ses bras son propre fils Clotaire, âgé de quatre mois seulement; elle se réfugia chez l'évêque de Paris Ragnemode, homme pieux et paisible, qui était en grande estime pour avoir fait mettre en prison un débitant de fausses reliques. Une fois installée à l'évêché, qui était alors à la pointe orientale de la Cité avec une basilique et une chapelle dédiée à St. Etienne, Frédégonde implora le s cours de Gontran. Ce roi de Bourgogne, satisfait de son lot, régnant sur des sujets d'humeur pacifique, flottait indécis entre les Austriens et les Neustriens, qu'il trouvait probablement à peu près aussi sauvages les uns que les autres. Frédégonde lui en\ oya dire : « Que monseigneur vienne prendre le royaume de son frère ; j'ai un petit enfant que je veux confier à sa garde, en m'humiliant moi-même à sa postérité. »
Gontran partit de Chalon-sur-Saône et vintà Paris, non sans défiance. Pour s'assurer des intentions des Parisiens, un dimanche, après la messe, il dit aux fidèles, réunis dans la cathédrale : « 0 vous qui êtes ici présents avec vos femmes, je vous conjure de vous rallier sincèrement à moi, et de ne pas me tuer comme vous avez tué mes frères : laissez-moi élever mon neveu, afin qu'après ma mort il reste quelqu'un de ma race pour vous protéger. » Cette harangue fut favorablement accueillie. Et Childebert de Metz, s'étant présenté aux portes de Paris, les habitants, par leur bonne contenance, .le déterminèrent, à rétrograder.
Pendant plusieurs siècles, à partir de cette époque, Paris n'eut qu'une histoire individuelle. L'an 586, un incendie ravage la pointe occidentale de la Cité; en 614, le 18 octobre, un concile est tenu dans l'église des Apôtres, sur la montagne Sainte- Geneviève ; en 634, Éloi, orfèvre du roi Dagobert, fonde le
monastère de Sainte-Aure et l'église de Saint-Paul , qui faillirent être détruits trois ans plus tard dans un troisième et effroyable incendie.
L'an 651, il y eut à Paris une famine épouvantable. L'évêque Landry, que l'Église a canonisé, se signala par son dévouement; il commença dès lors à organiser pour les pauvres et pour les malades l'hôpital que nous connaissons sous la dénomination d'Hôtel-Dieu.
Landry mourut le 6 juin 655. Son successeur fut Chrodobert, qui, étant mort prématurément, fut remplacé par Sigebrand ou Sigobrant. Il serait important pour l'histoire de Paris d'obtenir quelques détails sur la conduite de ce dernier; mais il est seulement mentionné incidemment par deux écrivains anonymes, qui ont raconté la vie de sainte Bathilde, et dont on trouvera les opuscules dans le recueil de Jean Bollandus (Anvers, 1643, in-folio, tome II, pages 732 et suivantes). Ils disent qu'après avoir fond^ le monastère de Chelles, Bathilde, femme de Clovis II, aspirait à s'y renfermer, mais que les grands s'opposaient à son dessein ; ils l'auraient combattue avec persévérance sans une émeute soulevée par l'arrogance de l'évêque Sigebrand {nisi commotio quœdam acciderat de misera Sigebrando episcopo, cujus superbia inter Francos meruit mortis niinam). Les seigneurs le firent tuer sans jugement (indiscussum et contra legem); puis, s'il faut en croire les anonymes, dans la crainte que la pieuse reine ne songeât à venger le prélat, ils la laissèrent s'enfermer dans son cloître.
La même année, Paris fut dépeuplé par une épidémie dont un fait nous met à même d'apprécier l'intensité. Dans le monastère fondé par saint Éloi, suivant le témoignage de son biographe, sainte Aure mourut avec cent soixante religieuses.
L'an 767, un concile fut tenu à Paris pour condamner les iconoclastes.