CHAPITRE IV
Port-Libre. — Comme on s'amuse en prison. — Les houts rimes de Vige'e. — Laval .Montmorency. — Principaux de'tenus. — Le mauvais sujet. — Le chien Brillant.
Mme Dio de, Montpéraux fut la dernière abbesse de Port- Royal de Paris. Supprimé en 1790, le couvent de\ int une prison en 1703. La police d'ailleurs n'augmenta ni les grilles ni les verroux. Elle se contenta de s'assurer de la solidité des portes et de faire peindre ces inscriptions en lettres capitales sur les murs du réfectoire :
« L'homme libre chérit sa liberté, lors même qu'il en est privé.
« Les événements ne changent point son cœur; la liberté, l'égalité, la raison, sont toujours les divinités qu'il encense.
« Moeurs, vertus, candeur, voilà les principes du vrai républicain.
« Nature, patrie, raison, voilà son culte.
« Dans la liberté sont renfermés les droits de l'homme : c'est la raison, l'égalité, la justice.
h La république fait le bonheur de la société; elle range tous les hommes sous la bannière de l'intérêt commun.
« Bien que Port-Royal, qui prit le nom de Port-Libre, fût trop souvent comme les autres prisons l'antichambre de l'échafaud, les détenus y jouissaient d'une vie comparativement paisible : « Rien, dit l'auteur du Tableau des Prisons, ne ressemble moins à une prison que cette maison. Point de grilles, point de verrou* ; les portes n'étaient fermées que par un simple loquet : de la bonne société, excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on aurait dit qu'on n'était tous qu'une seule et même famille réunie dans un vaste château.
« Les hommes habitaient ce qu'on appelle le grand bâtiment, composé de deux étages ayant chacune un grand corridor et trente-deux cellules; les unes ayant vue sur l'Observatoire et sur la rue d'Enfer, et les autres sur le cloître, qui servait autrefois de cimetière.
« Au bout de chaque corridor, il y avait deux grands poêles, bien échauffés.
« Il y avait, eh retour, un autre bâtiment, faisant face à la rue d'Enfer, et ayant vue sur la campagne. Il était élevé de trois étages, à chacun desquels il y avait trois grandes salles communes, où, dans les premiers jours de la translation, on coucha jusqu'à vingt et vingt-deux. Celle du rez-de-chaussée portait le nom de l'Unité ; celle du premier, celui de salle des Républicains; et celle du second, celui de. salle des Sans- Culottes. Le troisième était divisé en quatre chambres à feu, et à trois et quatre lits.
« Les femmes occupaient un bâtiment séparé par un guichet. La décence et les mœurs exigeaient cette séparation.
« Les riches étaient au corridor du premier, dans Iss cellules à deux lits; et les sans-culottes au deuxième; car on en avait beaucoup amené de la Force et. autres prisons.
« On remarquait dans cette maison trois classes bien distinctes.
« Celle de ceux qui payaient pour les indigents; celle de ceux qui se nourrissaient eux-mêmes, et celle des pauvres.
« Cette distinction répugnait à ceux qui avaient les principes d'égalité profondément gravés dans le cœur, et cette classe était nombreuse.
« Il y avait au fond du corridor du premier un grand foyer, qu'on appellait le salon, dans lequel on dressait six tables de seize couverts chacune, où dînaient les riches. On donnait trente sous par jour à ceux qui ne pouvaient pas se nourrir, et le pain à tous les prisonniers aux dépens des riches, qui donnaient chacun en raison de leurs facultés.
te Pour subvenir aux dépenses de la maison, on avait établi une administration intérieure, qui était parfaitement organisée. Un trésorier faisait la collecte, et ordonnançait toutes les dépenses, bois, eau, lumières, poêles, tablettes dans les cellules, chaises et autres menus meuble1 .. T ut s'achetait et se faisait aux dépens des riches. On leur lit même acheter un chien pour les garder, qu'ils payèrent deux cent quarante livres.
« Il ne faut pas oublier les frais -de garde, qui montaient journellement à cinquante livres.
« On a constamment payé ces frais jusqu'en prairial ; époque où la commune fit sa visite, et prit pour son compte l'administration pécuniaire des prisons. »
Le soir, on se réunissait au salon, au milieu duquel on dressait une grande table; chacun apportait sa lumière, hommes et femmes.
Les hommes se mettaient autour de la grande table; les uns lisaient, les autres écrivaient; ayant l'attention de parler bas.
Les femmes se rangeaient autour d'une petite table, et y travaillaient aux ouvrages de leur se.-:e ; les unes à broder, les autres à tricoter. Parfois, le baron de Witembach y jouait de la viole d'amour. Matras, négociant de Lyon, y chantait des couplets de sa façon. Le poète Vigée y lisait son Êpitre à Contai ou des fragments de la Vivacité à l'épreuve, comédie en trois actes. Souvent aussi les dames proposaient des bouts-
rimés, sur lesquels s'évertuaient les beaux esprits de cette petite académie. Un soir, M1™" Guegan donna ces rimes indigentes :
Plaisiv.
Loisir.
Rebelle.
Fidèle.
Douleur.
Aigreur.
S'amuse.
Ruse.
Vigée les remplit ainsi :
Uu songe, sous vos traits, m'offrait le doux plaisir. Je m'approche, le vois, le contemple a loisir. A mes vœux, m'écriai-je, ah! ne sois point rebelle; Je porte une âme pure, un creur tendre et fidèle. En ces lieux oh je suis en proie à la douleur, Par grâce, de mes maux daigne adoucir l'aigreur! Je m'éveille! l'amour ainsi de nous s'amuse, Et un plus grand bienfait souvent cache une rwsr.
Un autre concurrent, Laval Montmorency, fit à son tour lecture des vers suivants :
Au fond de la prison, vit encor le plaisir. L'amour peut éclairer notre sombre loisir. Ce dieu, toujours enfant, et rarement fidèle, D'un seul de ses regards, soumet un cœur rebelle. Il dispense aux mortels la joie et la douleur. Des maux les plus cruels, il adoucit Yaigreur, Mais il tourmente aussi le couple qu'il amuse. Et sourit dans les airs, du succès de sa ruse.
Peu de jours après, le 29 prairial an n (17 mai 1794), Laval Montmorency, condamné comme complice de la conspiration de l'étranger et de l'assassinat de Collot-d'Herbois, était conduit en chemise rouge à l'échafaud.
Pendant toute la terreur, il y eut assez régulièrement à Port-Libre environ six cents détenus, parmi lesquels on peut citer le baron de Marguerite, maire de Nîmes, ancien constituant, qui fut condamné à mort, le 20 mai 179i, par le tribunal révolutionnaire; Louis Robin, député de l'Aube à l'Assemblée législative et à la Convention nationale; Chéron La Bruyère, représentant du département de Seine-et-Oise à l'Assemblée législative; Malesherbes, Rosambeau ; Lariive, artiste du Théâtre-Français; Perigny, ancien administrateur des douanes, et son gendre Lamalière, ancien intendant des ponts et chaussées ; Jules de Rohan ; Chavilly de Cypierre , ancien intendant d'Orléans, des fermiers généraux et des receveurs généraux des finances; M. de Sombreuil et sa fille. « Tout le monde, dit le Tableau des prisons, sait que cette courageuse citoyenne se précipita, dans les journées du mois de septembre, entre son père et le fer des assassins, et parvint à l'arracher de leurs mains; depuis sa tendresse n'avait fait qu'accroître, et il n'est sorte de soins qu'elle ne prodigua à son père, malgré les horribles convulsions qui la tourmentaient tous les mois pendant trois jours depuis cette lamentable époque. Quand elle parut au salon, tous les yeux se fixèrent sur elle et se remplirent de larmes. »
Le défenseur de Louis XVI, Malesherbes, en entrant à Port- Libre, y fut reconnu par un de ses anciens employés du ministère de l'intérieur.
— Vous ici, Monsieur! s'écria l'employé.
— Oui, mon cher, répondit gaiement le vieillard; je deviens mauvais sujet sur la fin de mes jours : je me suis fait mettre en prison.
Parmi les dames incarcérées à Port-Libre, nous mentionnerons MM™1'' de Sabran, Duplessis, Chenard de Magny, femme d'un ancien receveur général des finances; de Garille,de Montcrif, Leprôtre de Château -Giron, La Chabeaussière, dont le mari était aux Madelonnettes.
Cette dame avait un chien nommé Brillant , qui restait presque toujours couché en dehors de la porte et dans les cellules. Avait-elle besoin de quelque chose, elle disait à Brillant:
« — Je n'ai pas dîné ; ou je n'ai pas déjeuné; ou j'ai besoin de prendre l'air; va chercher Garnier ou Desjardins. »
C'étaient deux gardiens qui avaient quelques égards pour elle.
Brillant partait, s'adressait au premier des deux qu'il rencontrait, lui sautait au cou, et ne le quittait pas que le gardien
L'ancien tour de l'hospice des Enfants-Trouvés.
ne vînt près de sa maîtresse. Ce chien avait pris en haine le concierge; mais comme il ne pouvait se venger sur lui des mauvais traitements qu'il faisait éprouver à la pauvre femme, il s'en prenait à ses dogues, et, quoique beaucoup plus faible, il ne les quittait qu'après les avoir mordus et terrassés.
Lorsqu'on venait chercher M"" La Chabeaussière pour la conduire à la promenade, Brillant courait en avant, et, après que le gardien avait ouvert la porte, cet animal se jetait à son cou en signe de reconnaissance. Ensuite il entrait vite dans le cachot de sa maîtresse, qu'il aurait voulu ne quitter jamais. Tous les détenus qui avaient des chiens les avaient amenés avec eux; on en comptait cent quatre-vingt-dix. Le 28 messidor an a (1G janvier 1794), il vint un ordre de renvoyer tous ces animaux; tous les détenus réclamèrent. une exception pour Brillant; Brillant resta, et ne sortit de prison qu'avec sa maîtresse.