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CHAPITRE VII

Les Catacombes.

Ce qui contribuait à donner à la rue d'Enfer une fâcheuse réputation, c'était la profondeur mystérieuse des excavations pratiquées sous le sol depuis la plaine de .Mont-Souris jusqu'à la montagne Sainte-Geneviève. C'étaient des carrières d'où l'on avait extrait les matériaux des maisons qui couvraient la rive méridionale de la Seine. On les avait négligées, et l'administration ne daigna s'en occuper qu'en 1777, à la suite d'éboulements dangereux. Une compagnie d'ingénieurs fut constituée sous la direction de Charles Gillaumot pour lever le plan des Catacombes, et le jour même où elle entra en fonction, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 28 mètres au-dessous du niveau de sa cour.

D'après les recherches de M. Héricard de Thury, l'idée de former dans les anciennes carrières de Paris ce monument unique, est due à M. Le Noir, lieutenant général de police. Ce fut lui qui en provoqua la mesure en demandant la suppression de l'église des Innocents, l'exhumation de son antique cimetière et sa conversion en voie publique. En 17S0, la généralité des habitants, effrayés des accidents qui eurent lieu dans les caves de plusieurs maisons delà rue de la Lingerie, par le voisinage d'une fosse commune ouverte vers la fin de 1779 et destinée à contenir plus de deux mille corps, s'adressa au lieutenant général de police, en démontrant les dangers dont la salubrité publique était menacée parce foyer de corruption, dans lequel, portait la supplique, « le nombre des corps déposés excédant toute mesure et ne pouvant se calculer, en avait exhaussé le sol de plus de huit pieds au-dessus des rues et habitations voisines. .)

Par les soins de M. de Crosne, successeur de Le Noir, une commission fut nommée, et Cadet de Vaux, au nom de la Société royale de Médecine, fit un rapport qui concluait à la suppression du cimetière des Innocents. D'immenses travaux furent exécutés dans les Catacombes pour les rendre propres à recevoir les débris humains accumulés depuis plusieurs siècles. - L'état de ces carrières abandonnées depuis plusieurs siècles, la faiblesse .des piliers, leur écrasement, l'affaissement du ciel dans un grand nombre d'endroits, les excavations jusqu'alors inconnues des carrières inférieures, les dangers qu'elles présentaient, les piliers des ateliers supérieurs portant à faux, Je plus souvent sur les vides des ateliers de dessous, les infiltrations et les pertes du grand aqueduc d'Arcueil, etc., furent autant de motifs qui déterminèrent l'inspection à apporter la plus grande activité dans ses travaux. Après avoir fait l'acqui- Mtion de la maison connue sous le nom de Tombe-Isoire ou Isoard, située dans la plaine de Mont-Souris, sur l'ancienne route d'Orléans, dite la Voie-Creuse, on fit un escalier de soixante-dix-sept marches pour descendre dans les excavations, à 17 mètres environ de profondeur, et un puits muraille pour la jetée des ossements. Durant ces premières dispositions, divers ateliers d'ouvriers étaient occupés, les uns à faire des piliers de maçonnerie pour assurer la conservation du ciel des carrières dont on redoutait l'affaissement; d'autres à faire communiquer ensemble les excavations supérieures et inférieures pour en former deux étages de catacombes; d'autres enfin à construire les murs d'enceinte destinés à cerner toute l'étendue que devait comprendre le nouvel ossuaire.

Les Catacombes furent bénies et consacrées en grande pompe le 7 avril 178(3. A mesure que les cimetières intérieurs furent supprimés, les ossements furent transférés dans ces immenses souterrains, dont la population est, dit-on, huit fois plus nom-

breuse que celle de Paris. Frochot, préfet de la Seine, eut l'idée de rendre l'aspect des Catacombes moins lugubre en faisant avec les crânes, les fémurs et les tibias des décorations architecturales.

Héricart de Thury, avec le concours d'autres ingénieurs distingués, aligna des galeries numérotées qui correspondent avec les rues; de sorte que s'il survient -tin éboulement, on sait aussitôt a quel endroit des carrières doit se faire la réparation. « Dans nos travaux, dit-il, nous nous sommes particulièrement attachés à établir le rapport le plus rigoureux, ou, si l'on me permet l'emploi de ce mot, la corrélation la plus intime et la plus réciproque des détails de la surface et de l'état des vides. C'est en suivant ce plan d'une manière uniforme que nous avons tracé, ouvert et conservé, au-dessous et à l'aplomb de chaque rue, une ou deux galeries, suivant la largeur de la voie, de manière à diviser respectivement les quartiers, à isoler les massifs, à préparer la reconnaissance des propriétés, à déterminer leur étendue, à fixer leurs limites au-dessous de celles de la surface; à tracer, à plus de 80 pieds de profondeur, le milieu des murs mitoyens, sous le milieu même de leur épaisépaiseur; à rapporter le numéro de chaque maison exactement au-dessous de celui de la propriété; enfin, je le répète, à établir un tel rapport entre le dessous et le dessus, qu'on peut en voir et en vérifier la rigoureuse correspondance sur les plans de l'inspection. »

Trois escaliers conduisent aux Catacombes:

Le premier est dans la cour du pavillon occidental de l'ancienne barrière d'Enfer;

Le second à la Tombe-Isoire ;

Le troisième dans la plaine de Mont-Souris.

Avant de franchir le seuil d'une lourde porte qui laisse voir en s'ouvrant les premières marches d'un escalier étroit et glissant, on distribue à chaque visiteur une bougie qu'il devra tenir â la main pendant toute l'exploration.

Un gardien compte ceux qui entrent.

Après être descendu à 20 mètres à peu près soùs le sol, on s'engage dans une galerie dont les parois et la voûte sont revêtues d'une maçonnerie garnie çà et là de plaques de zinc pour empêcher l'infiltration des eaux. Cette galerie est fort longue et fort étroite ; on ne peut pas y marcher deux de front. Elle se dirige vers la plaine de Mont-Souris, en faisant plusieurs détours, dans lesquels on est guidé par une large bande noire tracée sur la voûte. Cette ligne, partant de l'escalier, aboutit au caveau dans lequel on a entassé les ossements qui ont été retirés à diverses époques des cimetières que renfermait autrefois l'enceinte de Paris.

11 y a vingt minutes déjà que l'on chemine dans les Catacombes, quand le gardien s'arrête à la porte du caveau pour compter une seconde fois les visiteurs. On causait au début de l'exploration, on plaisantait même; mais la singularité de la situation, une odeur que l'on ne respire que là, des bruits lointains que l'on entend dans les galeries ténébreuses aboutissant au divers carrefours, finissent par produire une certaine impression, puis un silence presque absolu dans les rangs des promeneurs. .

On entre et on lit, sur un cartouche blanc, ce vers tiré de YOdyssée :

N'insultez pas aux mânes des mort?!

Dans des galeries plus spacieuses, tantôt rectilignes, tantôt circulaires, on marche entre deux murailles d'ossements humains de six pieds de hauteur. Le revêtement extérieur de ces murailles funèbres est composé de. tibias, alignés comme le bois dans les chantiers. Au sommet règne un couronnement de crânes qui semblent regarder passer le visiteur. On lit çà et là des vers de Lemierre, de Lamartine, de Delille et de Malfilàtre. Des inscriptions indiquent de quels cimetières proviennent les ossements entassés dans les diverses travées.

Une collection minéralogique faite aux Catacombes offre des échantillons de bancs calcaires, marneux, argileux du bassin de Paris. Dans une autre collection, dite pathologique, sont classées avec méthode toutes les espèces d'ossements déformés par quelques maladies.

Il y en a, dans un coin retiré, un monceau énorme qui attend encore que le funèbre architecte les mette en œuvre. On évalue à trois millions le nombre des cadavres accumulés par les siècles dans les cimetières dont les Catacombes ont recueilli les

restes. Dans une de ces galeries, un voit le tombeau de Gilbert, avec les quatre vers célèbres :

Au banquet de la vie, etc.

Quelques filets d'eau provenant de sources souterraines, et recueillis dans un bassin, ont formé une fontaine qui a pris le nom de fontaine de la Samaritaine. On y avait jeté, en 1813, des dorades chinoises, qui y vécurent longtemps, mais sans se reproduire.

On ne visite pas toute l'étendue des carrières, plusieurs particuliers ont des puits dans leurs propriétés, et la plupart ont su se faire d'excellentes caves dans les anciennes carrières.

Il existe aussi un mur d'enceinte qui fut construit à l'aplomb de l'ancien mur d'enceinte de Paris, pour empêcher la fraude que pratiquaient impunément d'adroits contrebandiers.

L'air, dans ces galeries, dont l'une s'étend jusqu'à 7 kilomètres, est épais et imprégné d'une sorte d'humidité acre : on finit par s'y trouver oppressé.

La visite achevée, la porte du caveau retombe. On suit de nouveau la bande noire, fil d'Ariane de ce funèbre séjour. Lorsqu'on a rejoint l'escalier par où l'on est entré, le gardien s'assure, en les comptant, qu'aucun des visiteurs n'est resté. En voyant la lumière, on éprouve une satisfaction véritable et une sorte de soulagement.

Des ingénieurs spéciaux visitent périodiquement les Catacombes, afin de constater la bonne tenue des immenses ouvrages de consolidation qui soutiennent les voûtes de ces cryptes.

Quelques personnes sont ordinairement admises à accompagner les ingénieurs dans cette exploration. C'est d'ailleurs la seule circonstance où l'accès des Catacombes soit ouvert au public.

11 y a vingt-cinq ans elles étaient l'objet d'une curiosité très-vive et en quelque sorte le but d'une promenade à la mode. Des accidents nombreux ont déterminé l'administration à ne plus y autoriser de visites isolées.

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